Le 28ème Etat déjà eurosceptique ?

Par Jean-Baptiste Kastel | 29 juin 2013

Pour citer cet article : Jean-Baptiste Kastel, “Le 28ème Etat déjà eurosceptique ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 29 juin 2013, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1716, consulté le 12 décembre 2017

« Nous assistons a un événement historique qui, mesuré à l'aune de son importance pour le peuple croate, n'a d'égal que la déclaration d'indépendance de notre pays », cette déclaration du Président Croate Ivo Josipovic, après le referendum de janvier 2012, illustre le consensus de la classe politique croate traditionnelle pour l'adhésion de leur pays à l’Union européenne. Une volonté qui ne représente pas nécessairement l'opinion de l’ensemble de la population qui possède doutes et critiques envers le projet européen.

Désintérêt ou Euroscepticisme?

Paix et stabilité, tel était le message initial de Robert Schuman lorsque les racines de l’Union européenne ont été implantées le 9 mai 1950. Un espace européen apaisé, mettant un terme aux conflits et guerres qui ravageaient le continent depuis des siècles. Un message qui pouvait plaire aux Croates au début du processus d’adhésion.

Zagreb devient le 1er juillet 2013 le 28ème Etat membre de l’Union européenne (UE). Cependant, dix années après le dépôt officiel de la candidature, l’euroscepticisme semble être de rigueur par le manque d’enthousiasme populaire lié à cet évènement mais aussi de participation directe de la population au projet européen.  

Le 22 janvier 2012, le referendum d’adhésion à l’Union européenne a eu lieu.  Le « oui » à l’Union européenne l’a emporté avec une majorité de 66,27% des voix. Ce score représente la mobilisation des électeurs favorables à l’intégration européenne. Cependant, la participation a été basse, seulement 43,67% des électeurs se sont prononcés sur le sujet.

De plus, le 14 avril 2013, les Croates se sont rendus aux urnes pour élire les députés qui siégeront au Parlement européen après son adhésion. Le taux d’abstention a été de 79%. Pour ce vote, les sceptiques ne se sont pas manifestés dans les urnes, si bien que la défiance envers l’UE s’est davantage exprimée par l’abstention que par le vote « non ».

Ce phénomène n’est pas nouveau.  Déjà en 2007, doutes et critiques envers l’intégration du pays à l’UE étaient présents. Suite à un eurobaromètre, seulement 30% des citoyens croates soutenaient l’adhésion de leur pays à l’UE. Cette faible mobilisation est le résultat de nombreux facteurs qui ont découragé la population : de la déception de la classe politique pro-UE, à l’image d'une Union européenne libérale détruisant le modèle social croate en passant par les désillusions du rêve européen.

Un long périple pour trop de sacrifices

Au delà des conditions normalement requises pour intégrer l’UE, Bruxelles a souhaité instaurer des conditions additionnelles (à savoir : coopération avec le Tribunal Pénal International pour l’ancienne Yougoslavie (TPIY), coopération régionale et respect de l’Etat de droit) qui ont su décourager l’opinion croate. L’instauration de conditions additionnelles préalables à l’adhésion à l’UE et la perception des deux principales forces politiques croate, soutenant d’un bloc l’élargissement, n’ont pas joué en faveur de l’intégration :

  • La notion de bon voisinage s’est parfois apparentée au repenti croate envers ses voisins. Il fallait normaliser les relations houleuses avec la Slovénie voisine, notamment sur le Golfe de Piran et sur les actifs de la banque Lujubjanska Banka, mais aussi avec la Serbie. Suite à certains épisodes, un sentiment de traitement de faveur réservé par Bruxelles à la Serbie s’est fait ressentir. Certains Croates sont convaincus que la Serbie a bénéficié d’un procédé bien plus compréhensif que la Croatie en matière de crimes de guerre (sentiment partagé par la population serbe à l’égard de la Croatie…). Cette impression s’est renforcée quand Bruxelles a signé l’Accord de stabilisation et d’association avec la Serbie, alors que Belgrade n’avait toujours pas rempli toutes les conditions de base pour signer un tel accord.
  • La coopération avec le TPIY s’est parfois apparenté à un diktat européen. Dans un premier temps, l’arrestation et la condamnation du Général Ante Gotovina a été vécu par la Croatie comme une insulte. L’homme, considéré comme un héro de guerre, a été accueilli comme un chef d’Etat à Zagreb lors de son acquittement. L’Union européenne a demandé au gouvernement croate de collaborer avec le tribunal et d’arrêter les hommes qui ont « sauvé le pays ».
  • Les partis traditionnels croates, le HDZ (droite conservatrice) et le SPD (gauche sociale-libérale) et leurs alliés, soutiennent l’intégration européenne tout azimut. Cependant, ils sont entachés de scandales ne permettant pas aux Croates de se retrouver et de faire confiance au projet européen si celui-ci est porté par des personnalités corrompues. Le cas d’Ivo Sanader, Premier Ministre croate (HDZ) poursuivi pour corruption en 2010, a eu un effet dévastateur.
  • Phénomène commun aux eurosceptiques: la crainte d’une perte de souveraineté. Il faut remonter au XIIème siècle pour trouver un Etat croate indépendant. Le conflit de 1991-1995 a permis au pays d’accéder à l’indépendance et nombreux sont ceux qui ont considéré que l’intégration à l’UE représentait la soumission à une nouvelle entité.
  • Dernier point houleux, la transposition de l’acquis. L’intégration d’un pays implique l’intégration de l’acquis communautaire dans la législation nationale. Le cadre réglementaire croate n’était pas en accord avec les dispositions européennes, il a fallu opérer de nombreux changements. Par exemple, certaines productions traditionnelles d’huile et de vin dans le pays ont du être modifiées. Ainsi, il a fallu changer de procédé de production mais aussi renoncer au  fameux vin croate Prosec. Les autorités européennes estimaient que le nom de ce vin était trop proche du Prosecco italien et aurait pu être confondu par les consommateurs européens.

Au sein du territoire croate, il existe des disparités régionales lorsqu'on parle de confiance envers l’UE. La Dalmatie est la région ou l’hostilité envers le projet européen reste la plus sensible. Les grandes villes de la côte adriatique n’ont pas soutenu le projet européen pour plusieurs raisons inhérentes. Dans un premier temps, le risque d’un développement touristique effréné, symbolisé par des projets immobiliers détruisant la côte, suscite l’opposition de la population adriatique. L’ouverture au marché commun permettra aux investisseurs de construire plus facilement sur la côte. De plus, la Dalmatie est une région côtière, par conséquent, les pêcheurs de la région seront soumis aux restrictions des quotas de pêches qui mettent en péril de nombreux emplois dans la région. Enfin, la fermeture et la revente des chantiers publics de construction navale se traduisent, aussi, par une perte d’emploi.

Cette défiance envers l’Europe n’est pas uniquement due au simple respect des critères de Copenhague et des conditions additionnelles d’adhésion. L’attitude exigeante des Etats membres et les relations qu'entretient Zagreb avec certains d'entre eux ont parfois choqué l’opinion.

 

Croatie – UE : Je t’aime moi non plus

En 1991, la population croate saluait l’Allemagne. « Danke Deutschland » était une façon de remercier l’Allemagne pour son aide précieuse dans la marche croate vers l’indépendance. Cependant, l'attitude allemande dans le processus d'adhésion n'est pas aussi conciliante qu'en 1991.

En mai 2013, le quotidien Allemand le Bild a estimé que la Croatie serait « la future Grèce » de l’UE. Le journal a dressé un constat sans appel : endettée, corrompue, situation économique calamiteuse, Zagreb serait juste bonne à absorber les fonds européens. 

Une position qui n’est pas uniquement symbolisée par les médias. Lors du processus de ratification du traité d’adhésion, l’Allemagne menaçait de retarder l’échéance car la Croatie ne satisfaisait pas les conditions pour devenir membre de l’UE et estimait que Bruxelles allait répéter les erreurs faites avec Bucarest et Sofia. En février 2013, Norbert Lammert, le Président du Bundestag, avait montré son opposition à l’adhésion du pays.

Berlin n’a pas été le seul Etat européen à poser problème. La Slovénie a été l’épine dans le pied pour les différents processus de ratifications. Elle souhaitait aussi refuser de ratifier le traité d’adhésion de la Croatie à cause du contentieux qui oppose les deux pays dans l’affaire de la Ljubljanska Banka. De plus, ce cas n'est pas isolé, Zagreb et Ljubljana se sont opposés sur de nombreux dossiers, notamment sur le golfe de Piran.

Le manque de soutien des Européens envers l’élargissement n’est pas d’actualité. Sur cette question, 36% des Européens se prononcent pour, contre 56% dans un eurobaromètre réalisé en 2011. Cette situation provoque des crispations au sein de l’opinion croate. De plus, l’intégration dans une Union européenne en crise et son modèle décriée comme ultra-libéral suscite opposition et nostalgie de l’ancien modèle.

Le rêve européen : la fin du modèle croate

Depuis le début de la crise le taux de chômage a doublé en cinq ans, passant de 8 à 16%. De plus, entre 2008-2010 et 2011-2012, l'économie croate est en récession. Le passage à l'économie de marché et la privatisation des entreprises publiques sous pression de l’UE sont pointés du doigt par les détracteurs.

Cette critique de la destruction du modèle croate est défendue par les sympathisants d’extrême gauche, comme d’extrême droite. Pour les Yougonostalgiaques, l’Union européenne est antisociale alors que le régime yougoslave assurait un emploi pour l’ensemble des citoyens. Plusieurs raisons sont évoquées :

  • Le malaise des Croates vis-à-vis des différents modèles de gestion économique des biens publics (tels que l'éducation et la sécurité sociale), qui seront adoptés lorsque le pays deviendra membre de l'UE.
  • La conjoncture économique européenne et sa politique d’austérité qui détruisent les différents systèmes publics au sein de l’Union européenne.
  • La mise en place du libre marché. La Croatie semble désarçonnée face aux grandes compagnies européennes. Cette peur a déjà été illustrée avec le chantier naval de Split où plus de 3 000 salariés vont être licenciés suite au rachat du chantier public.

L’élargissement croate est souvent pointé du doigt par Bruxelles. Les autorités nationales n’ont pas assuré un travail de communication et de transposition suffisants pour informer la population afin de ne pas prendre celle-ci au dépourvu. De cet élargissement, l’UE a tiré des enseignements, car ce phénomène de désillusion au projet européen n’est pas anodin dans les Balkans occidentaux.

Phénomène croate pour problème balkanique ?

Le sommet de Thessalonique (2003) se positionne clairement sur les relations entre l’UE et les Etats des Balkans occidentaux : l’ensemble des pays des Balkans occidentaux ont pour vocation d’entrer dans l’Union européenne. Ce constat est partagé par les Etats membres de l’Union européenne, Bruxelles mais aussi les dirigeants politiques des Balkans occidentaux. La Constitution du Kosovo consacre même cette idée en affirmant: la vocation du pays à intégrer les organisations euro-atlantiques (Préambule de la Constitution). Dans le pays, hormis le mouvement Vetevendosje, toutes les formations politiques sont favorables à l’intégration.

Cependant, la classe politique dans les Balkans occidentaux est-elle en accord avec sa population ? Les principaux détracteurs dans la région évoquent les mêmes problèmes rencontrés en Croatie :

  • Libéralisation : les recommandations de Bruxelles font déjà pression sur Belgrade et Skopje pour privatiser certaines entreprises publiques et libéraliser certains secteurs.
  • Austérité et crise : la région est entourée de pays qui subissent la politique de rigueur, la Bulgarie, la Roumanie et la Grèce.
  • Vente des intérêts nationaux : la Bosnie et la Serbie sont particulièrement touchées par ce phénomène, notamment dans leur coopération avec le TPIY.

Actuellement, deux pays multiplient les réformes et gestes envers Bruxelles pour adhérer le plus rapidement possible: le Monténégro et la Serbie. Le phénomène d’opposition est surtout présent à Belgrade. Le Monténégro est souvent considéré comme le bon élève de la région et les questions liées à la perte de souveraineté provoquent moins d’opposition qu’en Serbie. Les autres pays, y compris la Macédoine (candidat officiel depuis 2005, mais bloqué par le conflit avec la Grèce au sujet du nom du pays), semblent plus en retard dans le processus d’élargissement. A l'inverse de la Croatie, la population de ces pays voit en l’UE une force pour instaurer l’Etat de droit et accélérer le processus de démocratisation.  

Le cas serbe présente quelques similitudes avec le cas croate. En mai 2012, les Serbes élisaient le président nationaliste Tomislav Nikolic, opposé à l’indépendance du Kosovo. Il a progressivement rejoint Bruxelles dans le processus de médiation, mais ce vote mobilisant la population serbe a indiqué le choix de la Serbie entre Kosovo et Union européenne. De plus, les arrestations et condamnations du TPIY choquent l'opinion publique qui considère cette justice internationale partiale et portant atteinte à la souveraineté serbe.

Selon le Ministère de l'Intérieur serbe, 67% de la population était favorable à intégration européenne en 2008, ils ne sont désormais plus que 51%.

Conclusion

L’adhésion de la Croatie représente un défi et une expérience pour l’Union européenne. Elle peut se targuer d’avoir eu le soutien de la classe politique mais n’enchante pas la population des Etats composant les Balkans occidentaux. Une leçon pour les futurs élargissements à l’heure où l’Union européenne est remise en question par la population des ses Etats membres. 

Aller plus loin

Sur Nouvelle Europe 

Semaine thématique du 24 juin 2013 sur Nouvelle Europe

A lire 

  • CATTARUZZA Amaël et SINTES Pierre, Atlas géopolitique des Balkans, Autrement, Paris, 2012, 96 pages
  • DERENS Jean-Arnault, La Croatie de A à Z : Société, politique, culture, André Versaille, Bruxelles, 2012, 240 pages
  • DERENS Jean-Arnault, Comprendre les Balkans : histoire, sociétés, perspectives, Non Lieu, Paris, 2007, 375 pages

Sur Internet 

Source photo : EU opposition in Croatia, 20 mai 2011 et Generals Welcome Vukovar, 18 novembre 2012, Wikimédia Commons

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