La voie islandaise : les enjeux de la candidature à l'Union européenne

Par Guillaume Griffart | 2 juin 2010

Pour citer cet article : Guillaume Griffart, “La voie islandaise : les enjeux de la candidature à l'Union européenne”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 2 juin 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/878, consulté le 21 avril 2018

Le 23 juillet 2009, l’Islande a officiellement présenté sa candidature à l'adhésion dans l’Union européenne. Alors que la perturbation du ciel européen par le volcan  Eyajfjöll pourrait être interprétée comme un signe de la future intégration de l'île (qui pourrait intervenir en 2012), celle-ci n'est pourtant pas certaine tant que le peuple islandais n’aura pas clarifié, par référendum, ses attentes vis-à-vis du continent.

L’adhésion de l’Islande, un sauvetage nécessaire 

La demande de candidature a été autorisée à une courte majorité (33 voix contre 28 et 2 abstentions) par le Parlement islandais durant l'été 2009. Cette décision est intervenue à la suite des élections anticipées d’avril, lesquelles ont conduit à la victoire de la coalition rouge-verte emmenée par la sociale-démocrate Johanna Sigurdardottir. Un succès inattendu pour cette formation pro-européenne dans une île traditionnellement sceptique vis-à-vis de l’intégration européenne.

Cette nouvelle configuration politique résulte de l’effondrement économique du pays lors de la crise financière de l’automne 2008. En quelques semaines, la monnaie nationale, la couronne islandaise, a perdu la moitié de sa valeur. Les trois banques de l’île ont dû être nationalisées, tandis que le taux de chômage passait brutalement de 2% à 8,9% et que seule une aide d’urgence du FMI a permis au pays de ne pas sombrer.  

Dans ce cadre, l’adhésion à l’Union apparaît pour l’Islande comme un moyen de stabiliser sa situation économique et financière. Reykjavik compte, entre autres, adopter au plus vite l’euro et abandonner ainsi la couronne islandaise, qui n’est pas considérée comme une devise stable.

Des fluctuations de changes trop importantes avaient déjà inquiété le gouvernement islandais en 2006. Une demande d’adhésion à la zone euro avait été adressée à l’Union, mais Bruxelles avait alors considéré qu’il ne saurait y avoir d’adoption de la monnaie unique sans entrée pleine et entière dans l’UE  (sauf cas exceptionnels : le Kosovo et le Monténégro qui utilisent l'euro car ils n'ont jamais eu de monnaies nationales). Reykjavik avait alors préféré s’en tenir à son traditionnel isolement vis-à-vis du continent, la situation de 2008-09 l'a conduit à réviser sa position.

À la recherche d’un nouvel ancrage 

Si la demande d’adhésion de l’Islande est intervenue  précipitamment en raison de la crise économique, elle n’en témoigne pourtant pas moins d’une recherche d’ancrage plus profonde. Ainsi durant la Guerre froide, l’île occupait pour les États-Unis un rôle capital dans la défense de l’Atlantique face à la menace soviétique. L’ Islande était devenue membre du traité de l’Atlantique Nord dés 1949, tandis qu’en vertu d’un traité bilatéral de 1951 les forces américaines assuraient la protection de l’île depuis la base de Keflavik. Seulement l’importance géostratégique du pays a considérablement diminué depuis la chute du Mur de Berlin et les États-Unis ont progressivement retirés leurs forces.

Ce désengagement, symbolisé par le départ des derniers avions de chasse américain en 2006, a eu un impact important dans l’opinion islandaise traditionnellement eurosceptique. Cette prise de conscience du vide laissé dans l’île a amené certaines formations politiques, telles que les sociaux-démocrates et le mouvement Gauche-Vert, à envisager une réorientation de la politique étrangère. À la faveur de la crise économique, l’option de l’intégration à l’Union européenne est alors apparue avec plus de clarté.

La pêche dans le prisme des réticences à l’adhésion

L’adhésion de l’Islande pourrait néanmoins être retardée en raison du maintien d’une attitude de méfiance du peuple islandais à l’égard du continent européen. L’affaire du référendum du 6 mars 2010 sur le sauvetage de la banque Icesave l’a récemment illustré. Même si le résultat de ce vote ne devrait pas avoir de conséquence sur la poursuite des négociations avec l’UE, il témoigne néanmoins de l’attachement des Islandais au maintien d'une certaine indépendance de vue par rapport au continent.  

La question de la pêche semble relever de la même problématique, mais elle  pourrait se dresser comme un obstacle plus certains à l’adhésion. Cette activité qui représente encore près de 10% du PIB islandais est perçue comme une question d’identité nationale. En effet, l'Islande revendique le droit de disposer du monopole sur ses ressources halieutiques, alors qu'elles sont convoitées par les navires de haute-mer européens, ce qui entraîne des frictions entre les deux "partenaires".

Le contentieux entre l’Islande et le continent au sujet de la délimitation des zones de pêches est ancien, il a longtemps porté sur la délimitation unilatérale des eaux territoriales par les autorités islandaises et sur leur partage avec les navires de pêche étrangers. Il s’est terminé en 1992 par la conclusion d’un accord entre l’UE et l’Islande portant sur la pêche et le milieu marin. Il institue une coopération entre les parties sur la gestion et la protection des ressources halieutiques dans le respect des zones économiques exclusives. Cependant, l’adhésion à l'Union remettrait en cause ce cadre protecteur, dans la mesure où l’égalité de traitements serait accordée entre les navires islandais et européens. Reykjavik craint dans ce cas que ses eaux ne soient envahies par des flottes européennes de navires-usines, dont la contribution au maintien des ressources n’a pas été prouvée. La Fédération des armateurs islandais s'était déjà alarmé de ce risque, en exprimant dés avril 2009 des réticences face aux orientations pro-européennes du nouveau gouvernement. Cette inquiétude est d’autant plus forte qu’après la débâcle du secteur financier, l’industrie de la pêche apparaît comme un secteur clé pour la consolidation de l’économie. 

Qui plus est, les négociations pourraient être compliquées par un autre contentieux portant celui-là sur la pêche de la baleine. En effet, le gouvernement islandais a décidé en janvier 2009  de remonter les quotas de 39 à 300 cétacés par an, soutenant par là une activité se développant à finalités commerciales.  Les ambassadeurs européens se sont immédiatement inquiétés de cette décision et ont mis en garde le gouvernement contre les conséquences qu’elle pourrait avoir, en termes de réputation et de fréquentation touristique notamment. Une telle condamnation de l’activité, traditionnelle, de chasse à la baleine n’a pas tardé à entraîner un mouvement de défiance de l’opinion vis-à-vis de l’ouverture des négociations d’adhésion. Malgré la situation économique, elle entretient dans l'opinion la perception selon laquelle l'entrée dans l'Union ne serait pas une voie opportune pour l'Islande.

L’Islande est à la croisée des chemins, confrontée à la nécessité de rebâtir son économie à la suite de l’effondrement de l’automne 2008, elle doit néanmoins définir son orientation politique et choisir de son ancrage avec le continent européen.

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • Antoine Jacob : la chute des "nouveaux vikings", Politique internationale n°123, printemps 2009
  • Romain Yakemtchouk, l'adhesion de l'Islande à L'union européenne, Revue du Marché commun et de l'Union européenne, n° 533, décembre 2009

Source photo : Snowstorm, par Atli Harðarson, sur Flickr

 

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