La Turquie dans les Balkans: relents d'Ottomanisme ?

Par Luce Ricard | 16 novembre 2011

Pour citer cet article : Luce Ricard, “La Turquie dans les Balkans: relents d'Ottomanisme ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 16 novembre 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1311, consulté le 17 novembre 2017

Presque 90 ans après la fin de l’Empire ottoman, la Turquie est aujourd’hui un acteur régional de premier plan dont l’influence est croissante sur la scène internationale. Alors que les Balkans se rapprochent d’un destin européen au sein de l’Union, la Turquie a-t-elle véritablement tiré un trait sur ses anciennes provinces ? L’AKP, parti au pouvoir en Turquie, s’est vu accusé de « néo-ottomanisme », doctrine politique visant au renforcement de l'influence turque dans les régions anciennement sous domination ottomane. Doit-on y voir le rayonnement régional turc ou une véritable nostalgie ottomane ?

L’Empire ottoman s’est étendu pendant 623 ans (1299-1922) de l’Anatolie à l’Afrique du Nord en passant par les Balkans et le pourtour de la Mer Noire. En 1389, la victoire ottomane à l'issue de la bataille du champ des Merles en Serbie (actuel Kosovo) marque la fin de l'existence des royaumes serbes et leur annexion par les Ottomans en 1459.

Liés par les vestiges de cette longue présence ottomane, les Balkans et la Turquie partagent aussi la mémoire des guerres balkaniques et le ressentiment qui a suivi l’effondrement de l’Empire. Aujourd’hui, alors que l’influence turque s’étend et que la Turquie s’affirme comme une puissance régionale, voire une puissance internationale en devenir, elle semble se préoccuper à nouveau des Balkans. Dès lors, le débat est engagé : serait-ce par souci de bon voisinage avec des États proches de l’UE voire de l’adhésion, par volonté de devenir un acteur régional de premier plan tant à l’est et au sud - au Moyen-Orient - qu’à l’ouest -dans les Balkans ? Ou bien par nostalgie de l’emprise ottomane ?

Une approche turque prudente des Balkans dans les années 1990 

Pendant cinq siècles, les Balkans ont fait partie intégrante de l’Empire ottoman, une période à laquelle on se réfère encore comme le « joug turc ». La propagande communiste  a joué sur l’idée de « double libération » de la région par la Russie : en 1878 après la guerre russo-turque et en 1944 avec l’arrivée de l’Armée rouge.  La « libération du joug ottoman » et les mouvements de résistance constituent une pierre angulaire de l’identité balkanique. Néanmoins, chose naturelle après une histoire imbriquée, les cultures turque et balkaniques restent intimement liées.

Dans les années 1990, l’approche turque des Balkans a été marquée par quelques grands axes visant à un rapprochement progressif avec la région : l’amélioration de ses relations avec la Grèce, son implication pour la paix dans les Balkans allant jusqu’à l’engagement au sein de toutes les structures de coopération régionale et au soutien de leur adhésion à l’UE.  Diplomatiquement, les années 1990 ont été pour la Turquie riches de gages de stabilisation : visites régulières de haut niveau avec la Croatie à la fin des années 1990 et au début des années 2000, Traité d’amitié, de bon voisinage et de coopération avec la Macédoine en 1995, etc.

Néanmoins, cette politique active n’a pas été aussi fructueuse que les leaders turcs auraient pu l’espérer, notamment en termes de relations bilatérales. Elle est restée un partenaire économique de second plan pour la majorité des États balkaniques, loin derrière la Grèce et l’Italie, et les tentatives d’approfondissement de la coopération militaire ont donné des résultats mitigés.  Les années 1990 ont vu la Turquie faire preuve de beaucoup de prudence politique vis-à-vis des Balkans : face à une opinion publique encline à soutenir une « solidarité musulmane » dans la région, les autorités turques se sont refusées à la défense de minorités turques ou musulmanes. Ces engagements furent autant d’éléments favorables à la candidature turque à l’adhésion à l’Union européenne.

La victoire du Parti islamiste de la justice et du développement (AKP) aux élections législatives de novembre 2002 n’a pas entraîné de changement de cap vis-à-vis de sa politique de rapprochement avec la Grèce et les Balkans.

Rappelons que 1999 a incarné un nouveau départ pour les Balkans : le 10 juin, le Conseil de sécurité des Nations unies adoptait la résolution 1244 mettant fin à la guerre du Kosovo et aux bombardements de l'OTAN. En parallèle, à Cologne, les ministres des Affaires étrangères de 38 pays et 15 organisations internationales, répondant à un appel de l’UE, approuvaient le Pacte de stabilité pour l'Europe du Sud-Est, visant à coordonner les acteurs et programmes impliqués dans les Balkans. Le Pacte était ouvert à tous les pays de l'Europe du Sud-Est, à l'exception de la République fédérale de Yougoslavie dirigée à l'époque par Slobodan Milošević.

Quatre années plus tard, la Turquie participait en juin 2003, à Thessalonique, au sommet UE-Balkans qui a conclu au besoin de renforcer ce Pacte de stabilité et d’augmenter les crédits accordés pour la période 2004-2006 aux pays balkaniques engagés dans ce processus.

La Turquie, moteur de la réconciliation balkanique ?

Le 11 juillet 2010, le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan, s’est rendu à Srebrenica pour participer à la commémoration du 15e anniversaire du massacre. Le rassemblement des leaders turc et serbe dans un lieu hautement symbolique avait été préparé par la nouvelle diplomatie turque pour qui la réconciliation des anciennes provinces de l’Empire ottoman que sont la Bosnie et la Serbie était un objectif important.

Autre symbole fort : le 26 avril 2010, la Turquie organisait à Istanbul un sommet où posèrent, devant le pont suspendu reliant les rives européenne et asiatique du Bosphore, le Serbe Boris Tadić, le Turc Abdullah Gül et le Bosniaque musulman Haris Silajdžić. Dans la Déclaration d’Istanbul découlant de cette rencontre, les trois parties s’engagèrent à se soutenir mutuellement dans leur travail d’intégration à l’Union européenne (lors du sommet européen de Feira à la fin de l’année 2000, les pays balkaniques engagés dans le Pacte de stabilité - Albanie, Bosnie-Herzégovine, Croatie, Macédoine, Serbie-Monténégro- ont été déclarés candidats potentiels). Les trois partenaires de la Déclaration d’Istanbul ont convenu que leur prochaine rencontre se déroulerait à Belgrade, ville où Silajdžić accepte désormais de se rendre, depuis que le Parlement serbe a adopté une résolution présentant les excuses du pays pour ne pas avoir tout fait pour empêcher le massacre de Srebrenica.

Le développement des relations turco-serbes est renforcé par les progrès notoires des relations entre la Turquie et la Grèce, cousine orthodoxe de la Serbie. Le 14 mai 2010, le Premier ministre Erdoğan, accompagné de dix ministres et de cent hommes d’affaires turcs, s’était rendu à Athènes, pour apporter son soutien à une Grèce alors au bord de la faillite. Aujourd’hui, la Turquie apparaît dans la région comme un partenaire politiquement, diplomatiquement et économiquement solide, dont le taux de croissance rassure, notamment face à une Grèce en crise et une UE à la croissance molle.

 
 

Les Balkans, alternative à une Union européenne décevante ?

La médiation turque sur la reprise des contacts indirects entre la Syrie et Israël révélée au printemps 2008, la crise géorgienne de l’été 2008, le développement de ses relations avec la Russie, la présence turque au sommet quadripartite de Damas en septembre 2008, l’intégration aux débats sur le tracé du gazoduc Nabucco ainsi que les nombreuses initiatives lors des événements de Gaza de 2008, l’implication turque sur le nucléaire iranien : l’actualité de ces dernières années ne cesse de confirmer la volonté de la Turquie de jouer un rôle croissant sur la scène régionale et internationale. « Face à la mollesse et à l’indécision des politiques de l’Union européenne dans les Balkans, qui pourrait honnêtement reprocher à la Turquie son activisme politique, commercial et culturel dans la région, quand bien même le qualifierait-on de néo-ottomanisme ? » confie un diplomate européen en poste à Sarajevo. 

Cette diplomatie « multidirectionnelle » a été lancée par le ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoğlu, moins focalisé sur l'Europe que son prédécesseur, Ali Babacan. Dans un article publié par la revue Foreign Policy, le ministre Ahmet Davutoğlu énonce les principes sur lesquels il fonde sa diplomatie : une vision d'ensemble du Moyen-Orient rendue possible par son ancrage dans la région, l’amélioration des relations avec les pays voisins tels que la Grèce, l'Irak, la Russie et la Syrie, un nouveau discours diplomatique privilégiant la puissance économique de la Turquie pour accroître son soft power. C’est suite à ce changement d’ « axe » de la politique extérieure turque, de moins en moins ancrée dans une Union européenne décevante qui ne cesse de faire reculer l’échéance de l’adhésion (rappelons qu’au cours du 60ème anniversaire de l’OTAN, la Turquie n’hésita pas à s’opposer au choix de Anders Fogh Rasmussen pour le poste de Secrétaire général de l’Alliance atlantique) que se sont développés des « soupçons » de néo-ottomanisme.

Ahmet Davutoğlu a, il est vrai, parlé de l’Empire ottoman comme de l’âge d’or turc et définit la région allant de l’Anatolie aux portes de Vienne, comme un « grand État balkanique ». Cependant, dans les faits, la Turquie s’est plutôt imposée comme un acteur bienveillant vis-à-vis des Balkans. En effet, Ankara semble avoir souhaité être un acteur à part entière de la construction de la paix en ex-Yougoslavie et de l’intégration des Balkans dans l’Union européenne. Son rapprochement avec la Grèce et sa participation à toutes les structures de coopération régionale visant à créer un espace de sécurité dans les Balkans en est l’illustration.

Certains, néanmoins s’inquiètent : les Serbes de Bosnie soupçonnent la Turquie de développer un « agenda caché » dans les Balkans, consistant à privilégier la communauté musulmane (environ la moitié de la population totale du pays) et à s‘engager diplomatiquement pour réduire l’autonomie de la Serbie telle que les accords de Dayton la prévoyaient. Cette méfiance affichée à l’égard de la Turquie a conduit le premier ministre de la République serbe de Bosnie, Milorad Dodik, à refuser un don turc de trois millions d’euros pour la restauration du vieux pont ottoman sur la Drina de Višegrad. Diplomatiquement, Milorad Dodik, a également affiché son soutien à Israël contre les récentes prises de position turques. Le spectre d’un « arc islamique » brandi par une partie de la Serbie, des Serbes de Bosnie et de la Grèce dans les années 1990 connaît cependant moins de succès dans les années 2000.

Les Balkans, partie prenante d’une nouvelle vision turque du monde?

En ce début de novembre 2011, en s’engageant aux côtés des opposants syriens organisés autour du Conseil National Syrien, fondé à Istanbul le 2 octobre dernier, Ankara montre une nouvelle fois sa volonté de jouer un rôle déterminant dans la région alors même que la communauté internationale fait preuve d’apathie. Aux premières semaines de la crise syrienne, la Turquie s’était pourtant tenue à son principe de bonnes relations de voisinage et comptait sur le dialogue avec Bachar Al-Assad. Face au risque de guerre civile, le pouvoir turc parle aujourd’hui d’une « affaire intérieure », craignant l’impact d’une guerre à ses frontières ainsi que des représailles syriennes anti-turques par le biais d’un soutien au PKK (parti indépendantiste kurde).

Abordant auparavant le Moyen-Orient à travers le prisme de la question kurde, la Turquie s’engage aujourd’hui sur les dossiers iranien, libanais, syrien et palestinien avec un succès indéniable et développe ses contacts en Asie centrale et orientale et en Russie. Au sein des organisations internationales, la Turquie a récemment accru ses engagements : incontournable force de l’OTAN, membre du G20, observateur de l’Union Africaine, impliquée dans le Conseil de Coopération du Golfe et la Ligue arabe, signataire du Traité de Kyoto, elle est également membre non-permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU. Autre initiative parlante : l’ouverture ces dernières années de 15 ambassades en Afrique et de 2 en Amérique Latine.

Désormais, Ankara s’appuie sur une diplomatie multidirectionnelle et indépendante des grands États ou ensembles qui la bordent, répondant à une vision purement turque des enjeux internationaux. La région des Balkans fait inévitablement partie de cette vision en tant que voisine et au nom d’une proximité historique et culturelle ; cependant, elle ne constitue qu’un élément du repositionnement turc.  À l’horizon 2023 (date anniversaire de la République de Turquie), la Turquie semble s’être fixé des objectifs économiques et diplomatiques dépassant très largement le cadre de l’influence sur les Balkans.

 

Pour aller plus loin

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Source photo: © Luce Ricard pour Nouvelle Europe

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