La série Borgen, une fierté européenne

Par Sophie Rauszer | 10 juin 2013

Pour citer cet article : Sophie Rauszer, “La série Borgen, une fierté européenne”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 10 juin 2013, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1714, consulté le 30 mars 2017

Série lancée en 2010 dans son pays d’origine et en 2012 sur les écrans français, Borgen est une série danoise ressemblant étrangement à la vie politique danoise. Ses personnages existent vraiment. Ainsi, la Première ministre Birgitte Nyborg ressemble étrangement à la Première ministre danoise centriste Helle Thorning-Schmidt, élue un an après la diffusion de la série. Les partis politiques et leurs leaders représentés correspondent aux réalités politiques du pays. 

Une femme au pouvoir en Europe

« Borgen, une femme au pouvoir », titre dans sa version longue, fait la lumière sur la réalité de l'engagement politique des femmes. 

La Première ministre Birgitte Nyborg doit marcher droit, parler franc et ne jamais baisser les bras pour se faire une place dans ce monde d’hommes aux dents longues. Ce sont des heures de travail et une volonté de fer qui transparaissent. La caméra pointe le bout de son nez jusque dans les aspects les plus intimes de la vie de Birgitte. Et, au fil des épisodes et des saisons, sa vie privée souffre un peu plus. Elle connaît alors des disputes, un divorce, la crise d’adolescence de sa fille, la nouvelle compagne de son ex-mari. Si elle parvient à gérer les obstacles tendus en politique, elle peine à maîtriser son destin dans la vie privée. « Je suis en guerre au travail, je suis en guerre à la maison… » affirme-t-elle dans l’un des épisodes. Birgitte symbolise toutes les femmes qui entrent en politique aujourd’hui.

Les deux milieux - politique et privé - se révèlent hostiles à une femme aussi active et déterminée, dans la fiction comme dans la réalité, au Danemark en 2012 comme ailleurs en Europe. Helle Thorning-Schmidt, accompagnée d’Alenka Bratušek (Slovénie), Dalia Grybauskaitė (Lituanie), sans oublier Angela Merkel sont les seules femmes à siéger aujourd’hui à la table des 27 Chefs d'Etat et de gouvernement du Conseil européen.

Borgen montre, à chaque épisode, comment les femmes sont amenées à sacrifier beaucoup dans leur vie privée, davantage que les hommes.

Les téléspectateurs français et Borgen

La série s’ouvre sur la campagne de la centriste danoise et suscite donc immédiatement un intérêt pour des Français qui, en février 2012, sont plongés dans leur propre campagne des présidentielles.

Par la suite, les Français y découvrent les jeux d’alliances gouvernementales du régime parlementaire, si loin du système politique français. En la matière, l’ancienne cohabitation n’est qu’une vague cousine. Au « Borgen », château de Christiansborg à Copenhague, siège du Parlement et bureau du Premier ministre, la centriste va être mise à rude épreuve par les travaillistes et les écologistes.

Mais Borgen montre plus que la politique danoise. Il se veut un reflet de la vie politique de n’importe quel Etat européen. Les gros journaux cherchent les gros coups, quitte à mettre leur déontologie au placard. La journaliste Katrine Fønsmark se veut l’avatar du professionnalisme mais entretient elle-même une relation complexe avec le « spin doctor », expert en communication, de la Première ministre, à ses côtés jour et nuit. La série dévoile donc la proximité problématique des journalistes et des politiques et l’omniprésence de la communication dans la politique contemporaine.

Scandale d’un propos du « Jean-Marie Le Pen » national, affaire de corruption, gestion de crise en Afrique, nomination d’un commissaire européen…Voilà une série profondément européenne.

Diffusée sur Arte, Borgen a eu du mal à dépasser un public ciblé, mû par les questions politiques et/ou européennes. Son succès pour la chaîne reste indéniable et il faut espérer qu’elle a, à son échelle, contribuer à éveiller quelques esprits, notamment jeunes, à la politique. Peut-être parce que le réalisateur a fait le choix de traiter de politique sans en faire réellement, de traiter de toutes les petites affaires médiatiques, au risque d’être parfois un peu caricatural.

Le renouveau des séries en Europe

Le contexte de la France a sans nul doute était favorable au succès certes limité qu’a connu la série. Mais au-delà de la campagne présidentielle, les séries, films et livres sur la politique semblent renaître. Certes loin des résultats au box-office des blockbusters américains, L’Exercice de l’État, sorti fin 2011, a reçu 5 prix et 29 nominations. Le succès de la bande dessinée Quai d’Orsay est tel qu’un film devrait bientôt voir le jour par le célèbre réalisateur Bertrand Tavernier

Sans vouloir exagérer l’engouement qu’a connu Borgen, la série s’inscrit dans une tendance plus large et appelle deux remarques. Premièrement, sur le développement des séries en Europe et deuxièmement sur le développement des séries politiques. La qualité des séries atteint aujourd’hui des sommets, et ce, pas seulement aux Etats-Unis. Black Mirror, série britannique sortie fin 2011, en est peut-être le meilleur exemple. Chacun de ses épisodes possède la qualité d’un mini-film de 40 minutes, ils n’ont d’ailleurs aucun rapport les uns avec les autres. Un certain nombre de ces épisodes a trait à la politique contemporaine, le point commun entre tous étant le monde de demain ultra-connecté. Des effets des réseaux sociaux sur la politique d’un gouvernement en passant par des avatars virtuels qui pèsent sur le débat public, ils ouvrent la porte aux séries européennes renouvelant le genre, dépassant les traditionnelles séries américaines comme The West Wing

Un renouveau européen à protéger     

Ce n’est donc pas un hasard si Borgen a reçu le prix de la meilleure série en 2011 au Festival international des programmes audiovisuels (Fipa).

Borgen et les autres séries politiques européennes offrent à voir la politique avec une qualité cinématographique extraordinaire et des personnages hauts en couleur, riches de complexité humaine, pour la remettre au cœur de la vie quotidienne des citoyens. Si ces séries ne suffisent pas à réconcilier les citoyens avec l’Union européenne, elles participent d’une réconciliation des citoyens avec la politique.

Et toutes ces séries politiques ne coûtent pas si cher. Dans le cas de Borgen, « chaque épisode est produit pour 800 000 euros. Au même prix, donc, qu’une série française. La politique, un pari risqué ? Pas tant que cela. Le paysage audiovisuel danois compte 5,5 millions de téléspectateurs potentiels. Lors de sa diffusion en 2010, ils ont été 1,5 million à choisir Borgen… ». Encore faut-il être en mesure de les protéger. Et pour cela, il faudra une volonté de fer contre la libéralisation des services audiovisuels avec le Grand Marché Transatlantique et la « casse » des systèmes de subventions au cinéma européen. La France est aux premières loges de cette bataille, avec son “cinéma français, entre exception et contestation”. 

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Source photo : Logo Première saison française, Borgen 

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