La revue Kultura : au cœur de la dissidence polonaise

Par Pauline Joris | 5 octobre 2009

Pour citer cet article : Pauline Joris, “La revue Kultura : au cœur de la dissidence polonaise”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 5 octobre 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/695, consulté le 25 juin 2019

kultura_x130.jpgDe 1947 à 2000, est publiée depuis Maisons-Laffitte, en région parisienne, la revue en langue polonaise Kultura. Autour de son fondateur, Jerzy Giedroyć, Kultura a été une revue politique, née pour constituer un espace de réflexion, de débats et de culture pour une Pologne alors enfermée. Son contenu, déterminant sur la dissidence polonaise, continue de porter aujourd’hui.

« Centre intellectuel non seulement de Pologne, mais aussi d’Europe centrale et orientale » pour le politologue américain et conseiller de Carter Z. Brzeziński. « Le glas qui réveillait les Polonais de l’apathie, les délivrait de la peur, leur envoyait des paroles de vérité et de liberté de la part des exilés » selon l’ancien dissident A. Michnik, qui en 1989 fonda le quotidien indépendant Gazeta Wyborcza.

Les éloges en faveur du travail effectué par l’équipe de la revue ne manque pas. Kultura s’est pourtant faite avec très peu de moyens et quelques personnes, qui ont choisi, malgré les contraintes que cela supposait, d’être complètement indépendante afin de pouvoir le plus librement possible s’exprimer.

 

Une indépendance financière et idéologique

 

Jerzy Giedroyć a rencontré pendant la guerre, au Proche-Orient et en Italie, les quelques personnes qui sont devenues ses collaborateurs les plus proches. Il s’agit de Józef Czapski, Zofia Hertz et son époux Zygmunt, Gustaw Herling-Grudziński et Juliusz Mieroszewski. À l’exception de ce dernier, ils ont tous été soldats du deuxième corps d’armée polonais, commandé en Pologne par le général W. Anders. Grâce à un prêt du « fonds du soldat », établi par le commandement polonais pour aider le passage à la vie civile à l’étranger, ils achètent une petite imprimerie à Rome et fondent en 1946 l’Institut littéraire.

Afin de se rapprocher de la Pologne, l’imprimerie est vendue et le groupe s’installe en octobre 1947 en région parisienne, à Maisons-Laffitte, où commence la publication de Kultura. En faisant le choix de Paris, Giedroyć affirme son indépendance par rapport aux structures polonaises en exil qui, elles, sont installées à Londres. La revue critique plusieurs des prises de position de ces structures et, ne voulant pas être taxée d’ingratitude, la petite équipe s’efforce de rembourser au plus vite le prêt qui lui fut accordé, tout en vivant dans une maison qu’il faut complètement rénover pour la rendre habitable.

L’indépendance a toujours été défendue avec vigueur par Giedroyć. Lorsque le Congrès pour la liberté de la culture (association dont l’objectif était de lutter contre l’influence communiste dans les milieux intellectuels et qui est financée essentiellement par des fonds américains) se mit à fonctionner à Paris en 1951, il était prêt à inclure Kultura parmi ses revues en diverses langues européennes qu’il finançait. Giedroyć, après hésitations, refusa ce soutien financier qui aurait pourtant été le bienvenu. Plus tard, il entretint également des relations parfois difficiles avec Radio Free Europe.

Et pourtant, Kultura avait des frais spécifiques inconnus des autres maisons d’édition. L’équipe de Kultura ne souhaitait pas faire une revue destinée aux seuls Polonais ayant fuit le Communisme, mais pour toute la Pologne. Il fallait donc faire passer, aux frais de l’association, des copies des principaux articles imprimés sur papier bible. Des marins polonais ont assuré le transport, des envois au hasard dans l’annuaire ont été faits ainsi que des publications derrière de fausses couvertures. S’ajoutait à ces frais, l’envoi régulier de colis alimentaire, pharmaceutique ou vestimentaire.

Cette indépendance revendiquée, source de tant de difficultés matérielles et d’abnégation pour la petite équipe, est l’une des clés de la réussite de Kultura. Elle lui a permis, comme l’a souligné l’historien K. Pomian « de garder une parfaite liberté de jugement et d’assurer sa crédibilité aux yeux des lecteurs qui, même s’ils ne partageaient pas ses positions, savaient pertinemment qu’elles étaient définies par le seul éditeur, hors de toute pression extérieure ». Les abonnements, qui rapidement atteignent une dizaine de milliers répartis dans une vingtaine de pays grâce aux relais bénévoles dont Kultura dispose, permettent à la revue de vivre.

Une revue politique qui n’a pas peur de lancer le débat

Indépendante, Kultura proposait des textes et des débats différents de ce qui pouvaient se faire ailleurs.

K. Pomian écrivait de J. Giedroyć qu’ « il pensait que la lutte contre l’idéologie communiste, incarnée par le système soviétique et les partis communistes en Occident […], devait être gagnée avant tout sur le plan de la culture ». L’idée maîtresse est ainsi que c’est par le débat, l’expression, la contradiction et la propagation des idées que l’émancipation de la population et l’implantation de l’idéal démocratique seront possibles.

Cela distingue sensiblement Kultura des discours tenus par les représentants de la Pologne en exil qui tendaient à idéaliser le passé et à se voir comme étant la "vraie" Pologne face à celle sous domination communiste. Pour l’équipe de Kultura l’enjeu était, selon l’expression de K. Pomian reprise par W. Kalinowski « moins de représenter la "vraie" Pologne que de servir la Pologne telle qu’elle existait réellement ».

Tout au long des années 1960 et 1970, après avoir analysé l’évolution du régime après la déstalinisation, Kultura fait passer le message de la nécessité que l’opposition s'organise.

Julius Mieroszewski, principal rédacteur jusqu’à sa mort en 1976, écrit en 1968, sur fonds de printemps de Prague, que « personne n’est content du régime actuel, même les communistes. Le Communisme est considéré comme un échec. Or, cet échec se distingue de tous les échecs précédents en ceci que personne au pays ne sait comment y répondre. […] Le manque d’un programme d’action réaliste risque de provoquer des mouvements de protestations irresponsables, ce qui pourrait avoir des conséquences aussi néfastes que la révolte de Budapest en 1956. […] Seul un programme bien défini pourra transformer les milieux d’opposition atomisés en un potentiel de force révolutionnaire » (Kultura 4/1968, p. 246). L’alliance entre mouvement ouvrier et les intellectuels, qui se concrétise en 1976 par la formation du KOR, le comité de défense des ouvriers, permet le succès de Solidarnosc en 1980.

Kultura est également très impliquée sur le thème des relations de la Pologne avec ses voisins. En 1972, alors que la revue a 25 ans, Józef Czapski résume les cinq points qui constituent la ligne de la revue :

  1. Ne pas compter sur l’Occident, être indépendants ;
  2. Préparer les bases pour une normalisation de nos rapports avec nos voisins, en commençant par les anciennes minorités nationales de Pologne. Kultura s’oppose ainsi, contrairement à l’émigration polonaise en exil, à une redéfinition des frontières orientales de la Pologne. « Certes, la majorité des habitants de Lviv et de Vilnius se considéraient Polonais avant 1939, mais ce serait une grosse erreur que de soutenir que ces villes doivent être un jour restituées à la Pologne » (Kultura n° 11/61, 1952). Le soutien à une Ukraine, une Biélorussie et une Lituanie indépendantes est une constante de l’équipe de Kultura, qui, entre autres, publia en ukrainien une anthologie de la littérature ukrainienne des années 1920, Renaissance fusillée ;
  3. Chercher l’entente avec les oppositions libérales en Russie. Kultura a ainsi publié des traductions de Pasternak, Soljénitsyne ou Sakharov ;
  4.  Ne pas sous-estimer le fait que la situation en Pologne peut avoir de l’influence en Russie ;
  5. Il faut non seulement normaliser mais créer des relations amicales avec la Russie, une Russie qui devra reconnaître les aspirations à la liberté des peuples qui habitent l’Union soviétique.

Cet intérêt pour la Russie s’explique en partie par les origines des fondateurs de Kultura. Jerzy Giedroyć est né en 1906 à Minsk, alors en Russie tsariste. Après une enfance passée en Russie (Minsk, Moscou, Petersbourg), la famille Giedroyć, une ancienne famille lituanienne polonisée, s'installe à Varsovie en 1919. Quatre des six personnes constituant le noyau initial de la revue - Józef Czapski, Gustaw Herling-Grudziński, Zofia et Zygmunt Hertz – ont même été déportées en URSS après l’annexion de la partie orientale du pays. Il s’agit pour eux de lutter contre une haine irrationnelle envers la Russie et contre un nationalisme trop prononcé.

Selon cette idée, Kultura a également voulu dénoncer le cliché perçu comme nationaliste du Polonais forcément catholique et a voulu, au contraire, laisser plus de place au pluralisme dans une société qui devra être ouverte et entretenant de bonnes relations avec son voisinage. Le refus du nationalisme est une constante de Kultura.

Ces questions orientales n’ont pas réellement fait écho dans la Pologne « de l’intérieur » lors de la période communiste. Giedroyć avait pourtant bien perçu la force et l’influence des revendications nationales des républiques d’URSS. Kultura s’est toujours impliquée sur les questions du voisinage de la Pologne, pas seulement oriental : mener une politique sans rancune vis-à-vis des Allemands, s’intéresser aux problèmes de la Tchécoslovaquie font aussi partie de la ligne de Kultura telle que Józef Czapski la définie pour les 25 ans de la revue.

Sans vouloir extrapoler et risquer l’anachronisme, le soutien fort de la Pologne à la « révolution orange » de Viktor Iouchtchenko en Ukraine en novembre 2004 se place sans doute dans la continuité de la ligne de Kultura.

Une entreprise également culturelle

Revue qui se veut d’abord politique, Kultura est tout autant reconnue pour son immense apport en matière de littérature. Pour beaucoup des quelques 2 500 auteurs qui publièrent dans la revue entre 1947 et 2000, Kultura était la seule possibilité de publier en langue polonaise pour des auteurs en exil. En 1953, est lancée la collection « Bibliothèque de Kultura » publiant principalement des œuvres littéraires.

Cette série est inaugurée par la publication de la grande œuvre de Witold Gombrowicz, Transatlantique, La Pensée captive du poète Czesław Miłosz ainsi qu’une publication en polonais du 1984 d’Orwell. Ainsi les deux plus grands auteurs polonais contemporains, Miłosz qui reçu le prix Nobel en 1980 et Gombrowicz, qui manqua ce prix à une voix près en 1968, furent publiés dans Kultura. Aux intellectuels émigrés éparpillés dans le monde se joignirent également les “Polonais de l’intérieur”, qui publièrent sous pseudonyme, puis des membres des émigrations ultérieures. Cette série Bibliothèque compte 511 volumes.

Kultura ne fut pas la seule source de réflexion des Polonais de l’extérieur. Radio Free Europe à Munich, la revue hebdomadaire Wiadomości (« Nouvelles ») publiée depuis Londres, ainsi que beaucoup d’autres, eurent également une influence importante. Mais Kultura, qui comme l’avait souhaité Jerzy Giedroyć s’arrêta à sa mort, survenue le 14 septembre 2000, tient une place particulière et forte.

Inaugurant, en novembre 2006, une exposition au Parlement européen consacrée au fondateur de Kultura, B. Geremek, alors député européen faisait remarquer :

« Il manque aux Européens une mémoire et une conscience de leur histoire commune. Il n’y a pas de héros communs ni de références communes. Comment parler alors d’unité, de futur en commun ? Des personnalités comme Jerzy Giedroyć devraient être plus largement connues en Europe, car les valeurs qu’il a défendues et dont Kultura s’est fait le promoteur, et pas seulement en Pologne, sont des valeurs communes aux Européens. Giedroyć a dédié toute sa vie à la réconciliation, qui est l’un des principes fondamentaux de l’intégration [européenne] ».

 

Pour aller plus loin 

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

  • Portrait de Jerzy Giedroyć à l'occasion des événements organisés pour le centenaire de sa naissance en 2006 

À lire

  • KALINOWSKI, Wojtek, Les Intellectuels polonais en exil, Kultura, 1947-2000 in La Pologne, sous la direction de BAFOIL, François, Paris, Fayard (CERI), 2007

Les citations de K. Pomian et les extraits traduits de Kultura proviennent d'une brochure éditée pour le centenaire de la naissance de Jerzy Giedroyć par le Ministère des Affaires étrangères polonais et l'Institut Adam Michnik d'après les archives de l'Institut littéraire. La photo est du premier numéro de Kultura provient de la même brochure.  

Ajouter un commentaire