La révolution des muguets en Lettonie

Par Una Bergmane | 13 juin 2011

Pour citer cet article : Una Bergmane, “La révolution des muguets en Lettonie”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 13 juin 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1142, consulté le 25 mai 2017

Le 8 juin 2007,  après le vote décisif du Parlement (Saeima), le nouveau président de la Lettonie, Valdis Zatlers, sort du bâtiment du Saeima pour faire face aux manifestants mécontents de son élection. Quatre ans plus tard, le 2 juin 2011, il quitte le même immeuble après sa défaite au deuxième tour des élections présidentielles. Cette fois-ci,  les gens rassemblés l'accueillent comme un héros.

Le mépris exprimé en 2007 et l’admiration manifestée en 2011 sont étroitement liés à la position que Valdis Zatlers a adoptée à l’égard d’un problème situé au cœur de la société lettone : la corruption. En 2007, il était perçu comme un « président-marionnette » aux mains des hommes influents. Valdis Zatlers avait alors déclaré ne rien savoir sur l’existence des oligarques en Lettonie. En 2011, soit moins d’un mois avant la fin de son mandat, il dénonce dans un discours télévisé l’influence des oligarques sur les députés et, en exerçant ses droits constitutionnels, demande la dissolution du parlement. Cette décision bouleverse en profondeur le pays tout entier.

Les « oligarques »

Depuis les années 1990, trois hommes en Lettonie ont été désignés comme des « oligarques » par une grande partie des journalistes et par la branche lettone de Transparency International (Delna). Après s'être affrontés les uns les autres pendant plusieurs années,ils ont conclu une « entente cordiale » en 2001. Deux d'entre eux, Andris Škēle et Ainārs Šlesers,connaissent désormais un déclin de leur influence politique. Leur liste commune (Pour une meilleure Lettonie) a été sévèrement battue aux élections législatives en 2010 (il n'obtiennent que 8 sièges sur 100 au parlement). Bien que leurs noms rappellent les scandales de corruption, abus du pouvoir, magouilles financières, et autres affaires du genre, aucun n’a jamais été accusé officiellement.

Le troisième, Aivars Lembergs, est poursuivi par la justice depuis 2007 (notamment pour corruption, falsification de documents, blanchiment d’argent). Il conserve par ailleurs son influence en Lettonie : il est, depuis 1988, maire de Ventspils, ville la plus riche de Lettonie. Son parti politique (Union des verts et des fermiers, ZZS) a fait de bons résultats aux élections de 2010 : 23 sièges sur 100 au parlement.  À l’automne 2010, un gouvernement de coalition a été formé par le ZZS et l’Unité, parti du Premier ministre Valdis Dombrovskis.

Cette collation a pu, bon gré mal gré, poursuivre la sortie de la crise économique qui a très gravement touché la Lettonie en 2009. Elle a toutefois manifesté de graves problèmes de fonctionnement, surtout causés par le décalage de perception entre l’Unité et ZZS concernant la justice. Lors des élections clés de l'Obutsman - les élections du Procureur  général, le juge de la Cour Suprême - le ZZS a abandonné son partenaire et s’est aligné sur le parti Pour une meilleure Lettonie! (Šlesers &Šķēle) et le parti russophone (Centre de l’Harmonie). Des rumeurs ont alors circulé, laissant penser que le ZZS se préparait à quitter le gouvernement de Dombrovskis, pour ensuite en créer un nouveau avec le Centre de l’Harmonie et Pour une meilleure Lettonie, augmentant ainsi considérablement l’influence des « trois oligarques ».

La dissolution du parlement

À la fin du mois de mai, le Bureau chargé de la lutte contre la corruption a lancé une des opérations les plus importantes dans son histoire : des perquisitions ont été effectuées chez les trois fameux « oligarques » - Šlesers,Šķēle et Lembergs. Un évènement espéré par les uns et craint par d’autres depuis des années. C'est dans ce contexte de tensions et d'espoirs qu'une goutte a finalement fait déborder le vase. Le 25 mai, après l’autorisation du juge, le procureur général a demandé au parlement de lever l’immunité du député Ainārs Šlesers pour effectuer des fouilles dans sa maison privée. Avec un vote de 35 pour (Unité et l’Union des Forces Nationales), 7 contre (Pour une meilleur Lettonie) et 37 abstentions (ZZS, Centre de l’Harmonie), cette demande a été rejetée.

Un des premiers à plaider pour la dissolution du parlement après un tel vote fut un ancien juge de la Cour Constitutionnelle. L’idée fut reprise par la presse, ainsi que par des réseaux sociaux, dont Twitter. Si beaucoup espéraient ce pas décisif de la part du président, peu croyaient qu’il franchirait le cap. Malgré les craintes et les soupçons de la population et des journalistes au moment de son élection, Zatlers avait fait preuve  au cours de son mandat d’indépendance et de neutralité à l’égard des forces politiques. Cependant, il semblait invraisemblable qu’il puisse prendre une telle action seulement une semaine avant les élections présidentielles pour lesquelles il avait des chances d’être réélu. Or, le 28 mai, après avoir dénoncé le nihilisme du pouvoir législatif face à la justice et « la privatisation de la démocratie », Valdis Zatlers a demandé la dissolution du Parlement. Après une explosion de joie relayée par Twitter, une foule enchantée s’est rassemblée devant le palais présidentiel. Les muguets offerts au président ont donné leur nom à ces évènements qui, pour beaucoup de Lettons, étaient comparables à une révolution.

La procédure constitutionnelle et les élections

Selon la constitution de la Lettonie, le Président a le droit de demander la dissolution du Parlement, mais c’est aux citoyens de valider ou de rejeter cette demande par referendum. Si le résultat est positif, le parlement est dissous, s'il est négatif, c’est au Président de démissionner. Jusqu’au referendum, le Parlement fonctionne normalement. Ainsi le 2 juillet, les députes ont procédé aux élection présidentielles prévues à cette date depuis longtemps. Le rival de Zatlers était Andris Bērziņš, ancien banquier membre du ZZS et méconnu du grand public. Le ZZS, Pour une Meilleure Lettonie et le Centre de l’Harmonie ont déclaré ne pas donner de consigne de vote à leurs députés. L’Unité et l’Union des Forces Nationales ont eux affirmé leur soutien à Valdis Zatlers. Avec 53 voix Andris Bērziņš fut donc élu Président de la Lettonie. 

Même si un tel vote était prévisible, la déception fut profonde pour une grande partie de la population. Les gens rassemblés devant le parlement ont accueilli le nouveau président à coups de slogans tels que «  Démissionne ! Démissionne »  ou « Epoux de Lembergs ! Epoux de Šķēle ! ».  Le soir  des élections et après avoir manifesté devant le parlement, une centaine de jeunes se sont rendu au palais présidentiel pour voir Zatlers. Visiblement ému, le président sortant a assuré ses supporters que les « changements en Lettonie viennent juste de commencer ! »

 

 

L’avenir

Le résultat du référendum prévu pour le 30 juillet est prévisible : le parlement sera dissous définitivement. Par contre, l'issue des législatives anticipées qui pourraient avoir lieu en septembre reste une énigme. 

La question qui inquiète l’Union européenne, les États-Unis et surtout la Banque Mondiale et le Fonds monétaire internationale (FMI) est de savoir si la Lettonie va poursuivre les réformes économiques et structurelles commencées par le premier ministre Valdis Dombrovskis en 2009. En 2010, malgré les mesures d’austérité extrêmement sévères et largement grâce à la popularité de Dombrovskis lui-même, l’Unité a gagné les législatives (33 places sur 100). La possibilité de répéter les succès en 2011 existe. L’amélioration de la situation économique devrait jouer en faveur du parti qui a dirigé la sortie de la crise. En même temps, il sera très important pour ce parti d’admettre que certains des ses membres n'ont pas fait preuve de la « politique honnête » prêchée par l’Unité ou ne l’ont pas défendue autant que son électorat l’aurait espéré.  Si cette démarche n’est pas effectuée, l’Unité risque de perde des voix en faveur de l’Union des Forces Nationales, très peu touché par des scandales mais populiste et farouche nationaliste.

La possibilité d’élire un parlement plus indépendant des forces « oligarques »  dépend de plusieurs facteurs. Il est essentiel que le débat sur la corruption ne soit pas noyé dans les discussions sur d’autres problèmes de société, certes importants mais bien moins brûlants. Pour l’instant, une grande partie de la population semble sensibilisée : les espaces public et virtuel sont saturés de débats politiques. Un grand rassemblement organisé par des célébrités et intellectuels lettons est prévu pour le 8 juillet sous le slogan : « Chacun doit tuer l’oligarque qui demeure en lui ».

Une question très importante est de savoir jusqu’à quel point l’électorat russophone va se sentir concerné par les évènements qui ont eu lieu. Si ces derniers sont perçus comme une affaire ne concernant que les Lettons, le vote basé sur l'identité nationale et déterminé par la langue va perdurer. Mais il se peut que le bouleversement dans la société soit si profond que la position du Centre de l’Harmonie à l’égard des « oligarques »  et la corruption soit remise en question. À long terme, un tel processus pourrait donner lieu à la naissance d’une nouvelle force ancrée dans la population russophone, ou encore augmenter le nombre de russophones qui votent déjà pour les « partis lettons ».

En outre, il reste à voir quelle sera la réaction de ceux qui ont traditionnellement soutenu Lembergs et le ZZS (17% aux dernières élections). L’argument de cette population largement rurale frappe par sa simplicité : «  Lembergs vole mais ils donne aussi aux autres ». Le problème majeur de la Lettonie est l’acceptation  de la corruption et des délits économiques par une partie de la population. Certains la pardonnent aux politiciens, d'autres la pratiquent eux-mêmes. Ainsi, la situation actuelle offre la possibilité non seulement de lutter contre les « oligarques» aux urnes mais aussi de changer la mentalité de la population et la culture politique en Lettonie.

 

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Source photo : Lily of the valley, sur flickr

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