La question des minorités nationales sous l’empire d’Autriche-Hongrie

Par Gatien Du Bois | 4 avril 2011

Pour citer cet article : Gatien Du Bois, “La question des minorités nationales sous l’empire d’Autriche-Hongrie”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 4 avril 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1078, consulté le 26 septembre 2017

L’Autriche-Hongrie constitue le dernier stade de l’évolution de l’empire autrichien des Habsbourg. Cette double-monarchie fut créée le 1er février 1867 par le "Compromis austro-hongrois" (Ausgleich). Cette évolution qui vit François-Joseph 1er devenir empereur d’Autriche et roi de Hongrie fut initiée dès 1848 suite à d’importants mouvements nationalistes. Depuis son effondrement et singulièrement après les événements de 1989, une certaine nostalgie de l’empire des Habsbourg est (ré)apparue. Serait-elle un modèle positif de protection des minorités pour les organisations supranationales ?

En 1910, l’Autriche-Hongrie est une mosaïque de peuples de plus de 50 millions d’habitants ; l’archétype même de l’état multinational dans lequel aucun groupe ethnolinguistique n’a de supériorité numérique sur les autres. Ses territoires ont des frontières qui chevauchent les frontières ethniques, nationales et religieuses et forment « un invraisemblable dessin d’îlots superposés, aux innombrables baies et criques dentelées à l’infini » (Guido Zernatto). Selon Paul Pasteur, « cette répartition géographique des différents groupes nationaux remonte pour l’essentiel au Haut Moyen-Âge ».

La révolution de 1848 : l’inadéquation entre nationalité et territorialité

Au début du XIXe siècle, les peuples s’éveillent et la question des minorités se fait de plus en plus pressante. Mais l’empire a du mal à y apporter une réponse. Ses fonctionnaires restent aveugles et sourds à tout bouleversement : « serviteurs des Habsbourg, leur patrie c’est le château de l’empereur à Vienne » (Joseph Roth). La période qui va 1848 à 1865 oscille donc entre avancées partielles et manœuvres de repli centralisateur.

Depuis 1713 et la Pragmatique Sanction, l’empire était un et indivisible et les quatorze provinces la composant étaient partagées en cercles avec des circonscriptions électorales en théorie découpées selon les différences nationales. Suite à la révolution de 1848, un texte élaboré par le Parlement de Kremsier en Moravie (15 mai 1848) reconnaît l’égalité des nationalités ainsi que celle des langues dans l’enseignement et l’administration. Toutefois, ce texte ne sera jamais appliqué et en 1851 l’empereur François-Joseph 1er instaure un régime néo-absolutiste qui fait voler en éclat le système d’autonomie locale. On assiste donc a un retour en arrière : les Diètes ne sont plus que des commissions consultatives, les constitutions provinciales sont abolies et l’on met en place une politique de centralisation qui a pour effet une germanisation de l’empire via l’armée et l’administration. L'égalité entre les groupes ethniques et reconnue et l’empire se veut a-national.

Mais le vers est dans le fruit : le lien historique qui unit la dynastie des Habsbourg aux pays et fonde leur légitimité est rompu. De ce fait, la monarchie ne parviendra jamais à créer une véritable identité supra-ethnique. En 1860 est publié le "Diplôme d’Octobre", un texte qui rétablit les constitutions particulières et les Diètes dans leur rôle. Mais en 1861, on assiste à un nouveau retour en arrière vers un régime fortement centralisé.

Le Compromis austro-hongrois de 1865 : deux entités, deux façons d’aborder les minorités

En 1868, l’élément allemand partage sa suprématie avec l’élément hongrois. Il en ressort l’Ausleich (le compromis qui fonde le fameux kaiserlich und königlich) consacrant l’union de deux États souverains sous la monarchie des Habsbourg. Conséquence : une stricte égalité entre les deux partenaires disposant chacun de l’autonomie organisationnelle et institutionnelle qui aboutira à un double centralisme. Dès lors, il faut analyser la situation des minorités ethnico-linguistiques de part et d’autre de la rivière Leitha.

La Cisleithanie comprend les « pays et royaumes représentés au Reichsrat », Vienne en est la capitale. Le territoire compte 28,5 millions d’habitants en 1910, on y rencontre des Allemands, des Tchèques, des Polonais, des Ruthènes, des Slovènes, des Slovaques, des Serbo-croates, des italiens, des Roumains et des Magyars (Paul Pasteur). L’article 19 de la loi fondamentale qui régit la Cisleithanie proclame l’égalité de tous les groupes ethniques. Ceux-ci disposent d’un droit inaliénable à conserver et à cultiver leur langue et leur nationalité. Les langues d’usage dans les régions sont reconnues comme égales par l’État dans le domaine de l’école, de l’administration et de la vie publique ; des aménagements sont prévus dans les pays où résident plusieurs groupes ethniques. Les relations entre nationalités sont donc différentes d’un pays à l’autre car aucun groupe ethnolinguistique n’est majoritaire partout. Les germanophones confrontés à des situations de minorité dans certains pays et à la menace d’une « marée slave » en concevront une pangermanisme hostile aux autres « nations profondément inférieures » au sein de l’empire.

Les pays de la Couronne de Hongrie sont réunis sous l’appellation de Transleithanie. Budapest régi le sort de 20,9 millions d’habitants en 1910. On trouve sur ce territoire des Magyars, des Roumains, des Allemands, des Slovaques, des Croates, des Serbes, des Ruthènes et d’autres groupes ethniques plus petits (Paul Pasteur). En 1868, une loi sur les nationalités confère dans son principe la possibilité d’utiliser d’autres langues que le hongrois dans l’administration locale et l’enseignement primaire. Contrairement à ce qui existe en Cisleithanie, pas question de reconnaissance de groupes ethnolinguistiques et l’on assiste à une "magyarisation" et une inégalité de statut entre populations. Visant à sauvegarder la Hongrie historique et empêchant d’autres langues officielles, selon Istvan Bibo, cette politique oblige tous ceux qui rêvent d’ascension sociale à abandonner leur langue pour adopter le hongrois.

Le faux mythe de l’empire supranational

Si des lieux de rencontre et d’échanges culturels et politiques existent, pour Paul Pasteur : « le problème de nationalités [se cristallise] en plusieurs lieux : le bureau, le guichet où se pose la question de la langue administrative, la langue interne à l’administration et même parfois la langue à usage des administrés ; l’école où les populations réclament un enseignement dans leur langue ». La modernisation de l’empire a joué à cet égard un effet ambivalent : développement économique et avancement technologique ont été contrebalancés par un affaiblissement de la monarchie. Celle-ci résulte des résistances des nationalités à la standardisation de l’administration et de l’éducation. Le tout aggravé par l’apparition d’une classe moyenne exclue des cénacles politiques et des phénomènes migratoires résultant de l’industrialisation, troublant la vie sociale, politique et culturelle de certains territoires.

L’empire d’Autriche-Hongrie serait-il un modèle positif de protection des minorités pour les organisations supranationales ? Ni la situation prévalant en Cisleithanie, ni celle de la Transleithanie ne permettent de répondre par l’affirmative à cette question. Au sein de la première, les disputes sur des bases ethniques et régionales n’ont pas permis au parlement de prendre des mesures positives pour l’Autriche qui fut donc gouvernée par décrets impériaux. Dans la partie hongroise, le principe d’auto-détermination nationale qui permit aux Hongrois de se libérer de la tutelle de Vienne fut refusé aux autres minorités dont on demandait l’assimilation au système magyar. Les minorités, vues comme des paysans inférieurs par l’élite hongroise, étaient exclues du parlement et des postes de pouvoir.

Si les solutions autrichiennes et hongroises se sont révélées être un échec quant à un règlement de la question des nationalités, que penser de la la nostalgie supranationaliste de l’empire austro-hongrois ? Il faut d’abord reconnaître, avec Solomon Wank, que la monarchie habsbourgeoise s’est davantage développée dans le sens d’un pouvoir (Macht) que d’un État (Staat). Ensuite, l’origine de l’idéologie supranationale de l'empire d'Autriche-Hongrie se rattache à des concepts féodaux et dynastiques qui sont bien éloignés des idées et réalisations modernes d’organisations basées sur la reconnaissance de l’indépendance des unités politiques nationales. Le comte Taaffe, président du Conseil autrichien de 1879 à 1893, déclara un jour que « la seule manière de gouverner les nombreux peuples de la monarchie austro-hongroise était de les maintenir, tous à la fois, dans un état permanent de mécontentement ». Un gouvernement fondé sur un tel état peut-il vraiment servir de modèle pour solutionner les conflits ethniques ou construire un État supranational ?

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

À lire

  • PASTEUR P., « L’Autriche de François-Joseph face aux nationalités », Matériaux pour l’histoire de notre temps, n°43, PP ; 9-15, 1996

Source photo : Austrian Parliament building, par Adam Caar, sur wikimedia commons

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