La question des Croates d’Herzégovine dans l’intégration européenne croate

Par Emilie Proust | 1 avril 2007

Pour citer cet article : Emilie Proust, “La question des Croates d’Herzégovine dans l’intégration européenne croate”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 1 avril 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/160, consulté le 18 août 2018

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La Bosnie-Herzégovine, Etat multinational s’il en est, ne compte pas moins de 14,3% de Croates dans sa population (recensement de 2000). A l’heure où la Croatie s’apprête à devenir membre de l’Union européenne, la question des Croates de l’Herzégovine est particulièrement épineuse pour la stabilité régionale.

Les groupes ethniques en Bosnie-Herzégovine jusqu’à la dissolution de la Yougoslavie

Point n’est besoin de revenir aux origines des peuplements sud-slaves de la zone balkanique pour constater que les frontières actuelles de la région regroupent différentes communautés « ethniques » dans chaque entité étatique. La Bosnie-Herzégovine en est l’un des plus patents exemples.

La Bosnie-Herzégovine actuelle a historiquement été rattachée à plusieurs Etats. Revendiquée dès le Moyen Age par à la fois les Croates et les Serbes, elle est soumise à la tutelle hongroise aux XIe et XIIe siècles. Indépendante jusqu’en 1463, elle est ensuite ottomane jusqu’en 1878, date où elle passe sous l’autorité de la monarchie austro-hongroise. Après la Première Guerre mondiale se forme le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, dans lequel la Bosnie-Herzégovine est incluse sans que pour autant elle gagne une reconnaissance particulière.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle est annexée par le régime oustachi d’Ante Pavelić au sein de l’Etat indépendant croate. Cette période sombre voit la persécution et le massacre des populations non croates de Bosnie-Herzégovine, en particulier les Bosniaques musulmans, les Serbes et les Tziganes.

A la naissance de la seconde Yougoslavie, celle de Tito, la Bosnie-Herzégovine devient une des six républiques fédérées du pays. La plus grande innovation cependant reste la définition des Musulmans comme peuple constitutif de la Yougoslavie aux côtés des Serbes et des Croates. Durant cette période, la région n’a cessé d’être multinationale, avec 44% de Musulmans, 31% de Serbes et 17% de Croates, entre autres groupes, selon le recensement de 1991.

En 1992, lorsque la Bosnie-Herzégovine déclare son indépendance, le groupe des Musulmans se renomme Bošnjak alors que les habitants du pays sont les Bosanski. Le recensement de 2000 fait état de la présence de 52% de Bošnjaci, 35,1% de Serbes, 14,3% de Croates.

Les Croates habitent plus spécifiquement le sud-ouest de la région de l’Herzégovine, le long de la frontière avec la Croatie.

Les amours contrariées des Croates d’Herzégovine et de la Croatie de Tuđman

A la prise d’indépendance de la Bosnie-Herzégovine, le pays a très tôt connu des tensions ethniques majeures qui ont conduit au conflit dramatique des années 1990.

Face à cela, la Croatie, elle aussi en conflit avec la Serbie, tient une position plus qu’ambiguë. Avant même que la Bosnie-Herzégovine se déclare indépendante, les nationalistes croates du HDZ décident de créer l’Herceg-Bosna, zone majoritairement croate, et de l’annexer à la Croatie. Lorsque le conflit éclate, la Serbie revendique à son tour les régions serbes.

Un des nœuds du problème vient de la politique croate. Le HDZ, parti nationaliste au pouvoir, reçoit un fort soutien de la part des Croates de l’Herzégovine, et les Herzégoviniens constituent dès lors un courant très radical et très puissant au sein du HDZ.

Ajouté à cela, le gouvernement de Zagreb donne la citoyenneté croate à tous les « croates ethniques », y compris ceux qui résident en Bosnie-Herzégovine. Les Croates d’Herzégovine se trouvent donc avec le droit de voter, mais aussi d’être éligibles au Parlement. D’ailleurs, la loi électorale croate prévoit un quota de représentants de la « diaspora » : une aberration aux yeux de la communauté internationale. Pour citer une analogie parlante, c’est un peu comme si l’on invitait les Suisses francophones à élire les députés français.

Cette politique dérangeante allait toutefois dans le sens du HDZ. Les Herzégoviniens représentant alors un électorat particulièrement nationaliste, ils sont précieux au HDZ pour asseoir sa suprématie politique en Croatie. De ce fait, le président Tuđman est particulièrement réticent à changer les lois électorales, malgré les reproches de la communauté internationale.

Le conflit oppose sans distinction Serbes, Croates et Bošnjaci jusqu’en 1994, date à laquelle les deux derniers groupes s’allient contre les Serbes par les accords de Washington du 18 mars 1994. C’est alors qu’est créée la Fédération croato-musulmane au sein de la Bosnie-Herzégovine.

Quelle stabilité régionale une fois la Croatie dans l’Union européenne ?

La situation actuelle est marquée par des tentatives de détachement de la Croatie par rapport aux Croates d’Herzégovine. Cependant, les signes d’un lien fort sont encore présents. A titre d’exemple, on peut évoquer la presse croate : dans le quotidien Slobodna Dalmacija, les rubriques régionales incluent la Bosnie-Herzégovine, alors que dans Večernji List, la Bosnie-Herzégovine est une catégorie à part entre la Croatie et le monde, et donc pas totalement séparée de la Croatie.

Il est difficile pour le gouvernement croate de se séparer tout à fait des Herzégoviniens croates après avoir entretenu une relation si proche pendant des années, et ce d’autant que des familles vivent indifféremment de part et d’autre de la frontière. Comment alors choisir entre deux pays lorsque sa famille est répartie sur les deux ?

La candidature croate à l’adhésion à l’Union européenne ne manque pas d’ajouter à la complexité de la situation. Rappelons que dans les années 1990, le gouvernement croate donnait la citoyenneté à tout membre de ce groupe ethnique en Bosnie-Herzégovine. Or, il est manifeste que si la Croatie intègre l’Union européenne, elle possèdera un énorme pouvoir d’attraction pour les habitants de Bosnie-Herzégovine, ouvrant la porte au « rêve européen » et donc à une émigration massive. Ayant le passeport croate, comment ne pas considérer l’idée d’entrer dans la forteresse européenne et d’y construire une vie meilleure que celle qu’on peut avoir sur place ? Mais cela n’est pas sans conséquence.

Tout d’abord, au niveau des membres de l’Union européenne, la politique d’immigration est depuis longtemps fondée sur l’idée de fermer les portes aux étrangers, d’autant plus que les partis d’extrême droite y fleurissent en se nourrissant de la thématique xénophobe. Il n’est donc pas concevable pour l’Union européenne de risquer l’afflux massif d’une population qui aurait le droit de circuler librement sur l’ensemble de son territoire.

En ce qui concerne la Croatie elle-même, on peut aussi douter de ses capacités à intégrer une population nombreuse sur son territoire, et quand bien même elle le souhaiterait, l’assistance aux nouveaux venus le temps de leur intégration grèverait sans doute son économie.

Enfin, si l’on examine la Bosnie-Herzégovine proprement dite, on ne peut guère être optimiste à l’idée d’une fuite des Croates de la région. Ce phénomène serait d’abord l’aveu de l’échec de la cohabitation entre les nations. Surtout, ce serait mettre en péril le petit équilibre régional que la communauté internationale tente de construire depuis dix ans. A penser que plus d’un dixième de la population bosniaque parte, on peut imaginer quels effets cela aurait sur l'économie nationale : les Croates habitent les régions les plus pauvres dans les montagnes karstiques, et ces zones seraient alors pratiquement désertées. Sur le plan politique, la disparition d’une nation ne pourrait manquer d’affecter le jeu politique actuellement focalisé sur des clivages ethniques. Quant à la stabilité entre les différents pays issus de la Yougoslavie, on ne peut pas prévoir ce que seraient les conséquences d’un tel bouleversement.

La Croatie est donc fortement incitée par l’Union européenne à convaincre les Croates d’Herzégovine de rester sur place. Cette politique, certes nécessaire, n’en demande pas moins une dextérité diplomatique impressionnante de la part de Zagreb. Le gouvernement devra sans doute se résoudre à retirer la nationalité croate aux Croates de Bosnie-Herzégovine, en veillant à faire refluer l’émigration prévisible dans la période de transition avant la mise en place d’une telle mesure. Les Croates d’Herzégovine devront alors prendre leur mal en patience et attendre l’entrée de la Bosnie-Herzégovine dans l’Union européenne, ce qui cette fois n’est pas une affaire de mois mais d’années.

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Liens :

picto_1jpeg Wikipédia Bosnie-Herzégovine
picto_1jpeg Le Courrier des Balkans

 

 

 

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