La Présidence lituanienne de l’UE : entre ambition, déception et progression

Par Anne-Sylvie Pigeonnier | 22 mars 2014

Pour citer cet article : Anne-Sylvie Pigeonnier, “La Présidence lituanienne de l’UE : entre ambition, déception et progression”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 22 mars 2014, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1809, consulté le 30 mars 2017

Premier Etat balte à présider le Conseil de l’Union Européenne, la Lituanie a relevé avec enthousiasme le double défi logistique et politique que représentait un tel événement.

Un programme ambitieux

Du 1er juillet au 31 décembre 2013, la présidence du Conseil de l'UE a été assurée par la Lituanie. Succédant à l'Irlande (janvier-juillet 2013) et précédant la Grèce (janvier-juillet 2014), le petit Etat balte avait la lourde tâche de conclure des négociations difficiles dans plusieurs dossiers avant le marathon des élections européennes de mai 2014. Sur le plan logistique, le défi était de taille : en dépit de ressources financières et humaines limitées, il convenait de trouver des infrastructures en nombre suffisant pour les hôtes européens (hôtels, restaurants, salles de conférence etc.), de former un personnel compétent (enseignement des politiques européennes, traductions, interprétariats etc.) et enfin de faire un effort de coordination avec les 27 autres Etats européens (la Croatie étant un nouveau membre depuis seulement juillet 2013). Sur le plan politique, la Lituanie a présenté un programme ambitieux reposant sur trois priorités : « une Europe crédible » capable d’assainir ses finances publiques et de renforcer sa stabilité financière; « une Europe en croissance » apte à créer des emplois, à renforcer l’intégration du marché intérieur, à investir dans la recherche et le développement technologique ; « une Europe ouverte », prête à contribuer à la sécurité mondiale, à améliorer la gestion de ses frontières extérieures et à signer d’accords avec ses partenaires stratégiques et ses voisins orientaux. Si une grande partie des objectifs fixés répondait aux exigences de l’agenda européen, les autorités lituaniennes ont eu à cœur d’y insérer les deux priorités majeures de leur politique européenne, à savoir la création d'un marché intérieur de l'énergie permettant de rompre l’isolement énergétique des Etats baltes et la promotion de la politique de l’élargissement de l’UE à l’Est. Or, ces deux thèmes touchent de près les intérêts économiques et géopolitiques de la Russie.

Pressions russes et catastrophe ukrainienne

Dans un monde idéal, le troisième sommet du Partenariat oriental organisé à Vilnius fin novembre 2013 aurait dû être l’apothéose de la Présidence lituanienne de l’UE, incarnée par la signature d’un accord d’association avec l’Ukraine, l’Arménie, la Géorgie et la Moldavie. C’était sans compter sur les capacités de nuisance de la Russie, prompte à intervenir dès que son environnement proche est menacé. Les nuages avaient déjà commencé à s’amonceler depuis un certain temps. L’Arménie avait décidé le 3 septembre 2013 d’intégrer l’Union douanière initiée par la Russie et dont font aussi partie d’autres républiques ex-soviétiques comme le Belarus et le Kazakhstan. Les autorités lituaniennes se sont immédiatement inquiétées de l’incompatibilité de cette décision avec la signature d’un accord d’association avec l'UE, d’autant plus que la Russie exerçait des pressions économiques sur les autres Etats engagés dans le partenariat oriental. En août 2013, la Russie avait engagé une guerre commerciale contre l’Ukraine en interdisant l’importation des chocolats ukrainiens : l'agence de sécurité alimentaire russe reprochait aux confiseries Roshen de contenir du benzopyrène (un hydrocarbure cancérigène). Au même moment, Moscou durcissait ses règles douanières. En octobre 2013, Gazprom accusait l’entreprise ukrainienne Naftogaz d'être un mauvais payeur. En parallèle, la Russie lançait un embargo commercial contre la Moldavie (guerre du vin) et surtout contre la Lituanie (guerre du lait) en raison de son engagement trop actif dans la politique orientale de l’UE. Des milliers de poids lourds lituaniens chargés de denrées périssables se retrouvèrent bloqués à la frontière entre la Lituanie et l’enclave russe de Kaliningrad. Officiellement imposés pour des raisons sanitaires, ces embargos ont eu des retombées économiques lourdes pour l’agriculture lituanienne.

Malgré les protestations verbales de la Commission européenne, il convient de souligner l’efficacité des pressions russes sur le choix cornélien auquel était confronté le gouvernement ukrainien. Le Président Viktor Ianoukovitch a finalement renoncé à signer les accords de libre-échange et d’association avec l’UE pendant le sommet de Vilnius, accords pourtant longuement négociés avec le bloc. Le parlement ukrainien avait déjà rejeté plusieurs projets de loi qui devaient permettre à l'ex-Premier ministre Ioulia Timochenko d’être transférée à l'étranger pour recevoir des soins. Son transfert était réclamé par l'UE avant la signature d'un accord d'association. A l’annonce du refus de signature, l’opposition ukrainienne pro-européenne est descendue massivement dans la rue et les manifestations ont tourné à la confrontation. Or, avec la fuite de Viktor Ianoukovitch et la menace d’une guerre en Crimée, l’Ukraine semble bel et bien plongée dans un chaos politique et géopolitique. Les voix critiques à l’encontre de la politique orientale de l’UE mettent en avant le fait que l’UE avait finalement trop peu à offrir à l’Ukraine : pas de perspective d’adhésion rapide, des aides financières limitées en raison de la crise économique, pas d’ouverture de ses frontières. A l’inverse, le Président Ianoukovitch avait pour sa part relevé à de multiples reprises le coût pour l’Ukraine d’un tel accord, notamment en termes de mesures de rétorsion commerciale de la part de la Russie, mais aussi du fait du coût de l'adaptation des standards et normes ukrainiens au niveau européen. Malgré le non-respect de sa conditionnalité démocratique par l’Ukraine, l’UE avait décidé de maintenir son offre concernant la signature des accords de libre-échange et d’association, privant ainsi le pouvoir ukrainien d’une porte de sortie et le poussant, par un refus direct, à une confrontation avec la partie pro-européenne de son opinion publique. Face à l’enchaînement des événements en Ukraine, la signature des accords d’association par la Géorgie et la Moldavie représente une faible compensation pour la politique orientale de l’UE.

Des avancées concrètes

Au-delà des déceptions liées au partenariat oriental, la Présidence lituanienne de l’UE a largement répondu aux défis de l’agenda européen. Tout d’abord, la signature d’un accord sur le budget européen pour la période 2014-2020 a mis fin à des négociations difficiles et établit plusieurs programmes (Horizon 2020, Europe créative, COSME, Erasmus+). Ensuite, qualifié « d’historique » par plusieurs dirigeants européens, l’accord sur l’Union bancaire a permis l’instauration du « mécanisme de résolution unique » des crises, afin d’éviter de nouvelles faillites bancaires dans la zone euro. Outre ces deux réalisations majeures, il faut souligner des avancées concrètes sur de nombreux dossiers jugés moins urgents. Le 14 janvier 2014, dans son discours à Strasbourg devant les députés européens, la présidente lituanienne Dalia Grybauskaitė n’a pas manqué de souligner : « Pendant notre présidence 141 dossiers législatifs et 283 dossiers non législatifs ont été élaborés. Ce qui est plus de deux fois supérieur à la moyenne de ce que la plupart des présidences réussissent à achever en six mois. » [2]. On peut effectivement noter des évolutions significatives dans différents secteurs : dans le domaine social avec l’accord politique sur le détachement des travailleurs et l’adoption de la directive sur les qualifications instaurant une carte professionnelle européenne, dans le domaine de l’agenda numérique, dans le domaine de la pêche avec un accord sur les quotas ou encore dans le secteur de l’énergie avec l’approbation de deux rapports sur le marché intérieur de l'énergie et sur la politique énergétique extérieure de l'UE. Concernant les relations commerciales, l’UE a signé avec la Canada un accord économique et commercial global (AECG) et a entamé avec les Etats-Unis des négociations sur le partenariat transatlantique de commerce et d'investissement.

Conclusion

La gestion et le travail de la Présidence lituanienne du Conseil de l’UE ont été dans l’ensemble bien accueillis par les députés européens et les gouvernements des Etats-membres. Certes, le refus de l’Ukraine de se rapprocher de l’UE est une déception amère pour les diplomates lituaniens. Toutefois, la porte des négociations étant restée ouverte, la future Présidence lettone du Conseil de l’UE (premier semestre de 2015) pourrait tirer les leçons de l’expérience des autorités lituaniennes et peut-être relancer le partenariat oriental avec une nouvelle Ukraine.

Aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Dossier d'octobre 2013 sur la présidence lituanienne

Sur Internet

Programme de la Présidence lituanienne de l’UE

Source: Flickr, Press conference 

Ajouter un commentaire