La politique énergétique russe : reste d’empire ?

Par Gatien Du Bois | 4 avril 2011

Pour citer cet article : Gatien Du Bois, “La politique énergétique russe : reste d’empire ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 4 avril 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1075, consulté le 18 novembre 2019

Les différentes crises énergétiques de ces dernières années entre la Fédération de Russie et ses voisins ont plongé l’Europe dans un abîme de perplexité. Jusque là, l’opinion publique européenne considérait la Russie avec une certaine bienveillance. Place maintenant à l’hystérie dès qu'on parle de la Russie, que ce soit dans un sens ou dans l’autre. Certains, en Europe comme en Russie, ont affirmé qu’il s’agissait là d’une forme de nostalgie, celle de l’Empire soviétique et, avant lui, tsariste. Si cette vision des choses n’est pas dénuée de fondement, elle est toutefois incomplète.

La nostalgie de l’empire en Russie est un sentiment de manque qui découle du flou économique et politique, de l’absence de vrai système juridique, de la perte de grandeur territoriale et de puissance sur la scène internationale suite à la chute du régime soviétique. L’empire – pensé comme un État fort et dominant – est exploité par le régime actuel en vue de s’assurer un soutien politique.

La pérennisation des dépendances héritées

L’empire soviétique comprenait deux zones. D’une part, des territoires intégrés à l’URSS qui étaient par conséquent sous sa domination directe : États baltes, Belarus, Ukraine, Moldavie, Caucase du Sud, Asie centrale. La CEI (Communauté des  États indépendants), dont tous ces  États sont membres à l'exception des  États baltes et de la Géorgie, est un moyen pour Moscou d’y prolonger son influence. D’autre part, une sorte de protectorat sur les pays membres du Pacte de Varsovie : les satellites "perdus" après 1989.

La dépendance de ces États découle également de la spécialisation de chaque république socialiste dans le système du COMECON (organisation économique qui liait tout un ensemble de pays du bloc communiste). La Russie reste le premier partenaire commercial des États de la CEI et la monétarisation des échanges a accru cette dépendance. La majorité des ressources énergétiques sont contrôlées par les Russes, ce qui leur procure des ressources financières et leur permet de consolider leur présence par des prises de positions sur ces marchés à l’industrie gourmande en énergie.

L’énergie, symptôme de la nostalgie impériale russe

À la stratégie de domination impériale russe a succédé une stratégie plus fine d’influence de son étranger proche. Avec des réserves prouvées estimées par l’Agence internationale de l’énergie à 15% des réserves énergétiques mondiales, le pays est un géant énergétique qui dispose d’une arme économique redoutable. Moscou entend par là conserver son monopole d’influence et faire pression sur les pays de transit qui seraient rebelles à celle-ci (Ukraine, Belarus, Géorgie).

Cet instrument de politique étrangère passe par le contrôle de pipelines reliant les champs gaziers et pétrolifères de la mer Caspienne et d’Asie centrale à l’Union européenne, son principal client. Ce sont les gazoducs South Stream (mer Noire-Balkans), Blue Stream (mer Noire-Turquie) et North Stream (mer Baltique) et les oléoducs Bakou-Grozny-Novorossisk et le Caspian Pipeline Consortium (CPC). Cette stratégie d’influence passe également par l’édification d’un véritable réseau en matière énergétique entre États riverains de la mer Noire, tel que prôné par Vladimir Poutine.

Bras armé de cette politique dans le secteur gazier, l'entreprise Gazprom procure à Moscou une rente et un renforcement de sa position à l’étranger via des prises de participations dans les États de la CEI mais aussi dans certains États européens. À cet égard, la logique concurrentielle qui prévaut dans l’UE (briser les monopoles et séparer producteurs et distributeurs) et l’absence de politique énergétique commune offrent des marges de manœuvres à Gazprom.

Un retour à l’empire impossible

Il existe cependant des limites à ces tentations néo-impériales. La Russie ne peut se passer des débouchés européens pour ses exportations énergétiques. En effet, l’UE est un "bon client" car elle est stable et paie bien. De plus, en raison de la localisation des pipelines, des terminaux de pétrole et des réservoirs de gaz, il lui est difficile de changer de débouchés à court terme. Même si, reconnaissons-le, la diversification des exportations énergétiques russes avec l’ESPO (oléoduc Sibérie orientale-Asie Pacifique) et les accords conclus entre Gazprom et son homologue chinois CNPC devrait permettre à la Russie de faire jouer l’Union européenne contre l’Asie et de conserver le contrôle des flux gaziers et pétroliers passant par ses anciennes républiques sœurs.

De plus, toutes les entreprises énergétiques russes ne sont pas alignées totalement sur les positions du Kremlin. Le pouvoir énergétique très important de l’État russe via Gazprom ne vaut que pour le secteur gazier même si Gazpromneft (compagnie pétrolière détenue en majorité par Gazprom) se développe vite. Dans le secteur pétrolier, le numéro un russe, c'est Lukoil, compagnie totalement privée depuis 2004 et présente dans l'UE avec des raffineries et des stations-services (Belgique, pays baltes, Pologne,  Bulgarie,…). Au niveau du gaz, les concurrents de Gazprom se nomment : Surgutneftegaz (présente en Hongrie), Itera qui possède par exemple une participation minoritaire dans les compagnies gazières lettone et estonienne et vend du gaz à plusieurs pays d'Europe de l'Est ainsi que des petits producteurs plus ou moins indépendants. Même si Itera et Gazprom par exemple travaillent main dans la main sur certains projets, ils ont aussi sans doute des intérêts divergents découlant de leurs stratégies et intérêts commerciaux propres.

Ensuite, les investissements étrangers sont vitaux pour l’avenir de l'économie russe, ne fût-ce que pour assurer les investissements nécessaires à son secteur énergétique vieillissant. Dans le secteur gazier, le problème vient du fait que le gaz exporté rapporte beaucoup plus d'argent que le gaz domestique. Tout est donc axé sur l'export avec en conséquence un sous-investissement à l'intérieur du pays, qui menacera la croissance industrielle si rien n'est fait. Cela rend incongrue l'idée que l’"arme énergétique" soit utilisée pour empêcher certains pays de se rapprocher de l’Occident. Gazprom (et l’État russe) n’a aucun intérêt à ce que les interruptions se prolongent. L’entreprise gazière a d’ailleurs toujours repris ses exportations assez rapidement, un conflit et une rupture longue de l’approvisionnement risquant de ternir l’image de partenaire fiable que Gazprom souhaite diffuser auprès des décideurs européens. En effet, la compagnie ne travaille pas qu'en fonction des intérêts de l'État russe, mais aussi pour faire de l'argent et être en accord avec ses partenaires. Ainsi, Gazprom réalise des investissements, notamment sur les marchés baltes, en synergie avec ses partenaires comme l’allemand E.ON Ruhrgas, par ailleurs actionnaire minoritaire de Gazprom.

En outre, la Russie doit développer une politique énergétique qui accompagne les différentes transformations nécessitées par la situation actuelle : libéralisations imposées en vue de l’entrée dans l’OMC (Organisation mondiale du commerce), ouverture aux capitaux étrangers. À ce titre, la politique européenne de séparation des producteurs et distributeurs est aussi gênante dans certains cas pour Gazprom comme elle l’est pour les autres compagnies gazières ou pétrolières. Moscou et les entreprises russes doivent également tenir compte des pratiques commerciales internationales. Illustration : la Russie est un gros exportateur de centrales nucléaires, et dans ce cadre, elle se place dans une concurrence internationale classique, tout en s'appuyant sur d'anciens réseaux, ce qui est logique.

 

 

Ces limites économiques constituent donc une limite à la tentation russe de se conduire avec ses anciens satellites comme un empire traite avec des États vassaux. Cette combinaison génère une approche patriotique pragmatique affectée par la nature même du processus russe d’élaboration de la politique étrangère. Pour le dire autrement, le mythe de la puissance russe (et de la puissance énergétique en particulier) est fragilisé par une incohérence entre d'une part les discours qui jouent sur la fibre impériale, et d'autre part, la réalité.

La situation énergétique actuelle renvoie la nostalgie de l’Empire russe dans la sphère des perceptions et des discours. Ces discours sur le retour à l’empire, sur la puissance, sur la force et l’autosuffisance de la Russie arrangent une partie des élites et rassurent sa population. La Russie continue de se penser comme une puissance de premier plan sur la scène internationale.

À cet égard, l’énergie est une "arme" quasi providentielle pour la Russie qui, de ce fait, peut encore prétendre exercer une influence géopolitique, a fortiori sur son étranger proche. Mais sa dépendance en terme d’investissements et de relations commerciales avec l’étranger (surtout dans le secteur de l’énergie) ne lui permet pas toujours de faire usage des muscles qu’elle exhibe. Ce qui n’empêche la diplomatie énergétique russe d’être plutôt efficace. Ainsi, en matière de gazoducs : Blue Stream est concrétisé; North Stream est en construction avec le label UE, bénéficie de la participation de GDF Suez ainsi que qu’un axe germano-russe qui fonctionne bien; South Stream est remis plus ou moins en selle grâce aux accords obtenus en Slovénie et en Serbie et à la participation d'EDF et de Wintershall; et Nabucco – le gazoduc visant à diversifier les sources d'approvisionnement énergétique de l'UE – est en stand-by et sera sans doute difficile à réaliser vu les prises de participation russes dans les compagnies impliquées.

En conclusion, la diplomatie énergétique russe est inspirée d’une nostalgie impériale certaine tout en restant pragmatique. Un empire de papier, édifié sur une immensité.

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

Source photo : Gaz flames from the gas cooker, par HatM, sur flickr

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