La Jordanie, nouveau poste avancé de l'Union européenne au Moyen-Orient ?

Par Luce Ricard | 2 décembre 2010

Pour citer cet article : Luce Ricard, “La Jordanie, nouveau poste avancé de l'Union européenne au Moyen-Orient ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 2 décembre 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/973, consulté le 18 novembre 2019

En 2003, Romano Prodi, alors président de la Commission européenne, déclarait que les pays du sud de la Méditerranée pourraient partager avec l'Union européenne « tout, sauf les institutions » : c’est aujourd’hui cette direction que certains États de la rive sud ont décidé de choisir. Après le Maroc, c’était au tour de la Jordanie d’accéder au statut avancé avec l’Union à l’occasion du 9e Conseil d’Association du 26 octobre 2010. Une étape non seulement pour les relations UE-Jordanie mais également pour l’Union en tant qu’acteur sur la scène internationale.

Le « statut avancé » élargit les domaines de la coopération entre la Jordanie et l'UE, ouvre de nouvelles perspectives dans les relations économiques et commerciales par le biais d'une libéralisation progressive des services et du droit d'établissement, la facilitation de l'accès aux marchés ainsi que la convergence réglementaire progressive. Côté coopération, le statut comporte une implication renforcée avec certaines agences et programmes européens comme Eurojust, Europol, l'Agence européenne de la sécurité aérienne ou l'Observatoire européen des drogues et des toxicomanies.

La reconnaissance d’une relation privilégiée

En décembre 2008, l'UE a reconnu la demande d’accès au statut avancé de la Jordanie, souhait que la Jordanie avait formulé au cours du Conseil d'association de 2008. La Jordanie avait en outre précisé son approche dans le « Document de travail sur un Statut avancé avec l'Union européenne » en juin 2009 en mettant en avant des propositions concrètes. Dans la région, le Maroc et Israël ont également candidaté au statut avancé, demande acceptée pour le Royaume chérifien et pour l’instant gelée en ce qui concerne l’État hébreux. Pour le commissaire chargé de l'élargissement et de la politique européenne de voisinage, Stefan Füle, la réunion du Conseil d'association pose à l'évidence un nouveau jalon dans l'histoire des relations entre l'UE et la Jordanie.

Le Royaume hachémite (du nom de la dynastie régnante en Jordanie, les Hachémides) avait suivi le même itinéraire parcouru par le Maroc, avant d’obtenir son statut avancé, puisque son premier accord de coopération avec la Communauté européenne remonte à 1977.

Intégrée au Processus de Barcelone en 1995, à la Politique européenne de Voisinage (PEV) en 2004 et à l’Union pour la Méditerranée en 2008, les relations UE-Jordanie relèvent d’un point de vue juridique de l’accord d’association qui détaille les domaines spécifiques nécessitant un développement des relations bilatérales. C’est sur cette base que le plan d’action PEV UE-Jordanie est adopté pour une période de trois à cinq ans. Politiquement, les relations UE-Jordanie reposent sur une coopération poussée dans le domaine des réformes démocratiques et de la modernisation de l'économie.

Les priorités de la coopération européenne en Jordanie dans le cadre de l’Accord d’association s’attachent en priorité au dialogue interne sur la démocratie, à la réforme de la magistrature vers plus d’impartialité et d’indépendance, à la liberté d’expression et des médias, au développement de l’égalité hommes/femmes et notamment à l’intégration des femmes dans la vie politique et économique, l’amélioration des conditions d'activité des entreprises, l'adoption de mesures vers une libéralisation progressive du commerce des services, la mise en œuvre de la stratégie jordanienne pour le développement durable et le développement des transports.

Dans ces domaines de coopération, la Jordanie fait office de partenaire modèle. Lors de sa session du 18 juin 2009, le sous-comité aux Droits de l’Homme et à la Démocratie a tenu à souligner les avancées de la Jordanie malgré certaines carences et la franchise des relations UE-Jordanie. La désignation de M. Ahmad Massadeh, ancien ambassadeur de Jordanie à Bruxelles, aux fonctions de Secrétaire général de l’Union pour la Méditerranée est également un symbole fort du rôle de pont que la Jordanie peut être amenée à jouer dans la zone euro-méditerranéenne et de la confiance que ses partenaires sont prêts à lui accorder.

Maroc et Jordanie, un parallèle tentant

Ayant obtenu l’un comme l’autre le « statut avancé », le parallèle  est tentant entre le Maroc et la Jordanie, tous deux « bons élèves » méditerranéens de la Politique européenne de Voisinage, entretenant d’excellentes relations de longue date avec les États européens et l’Union.

Les récentes évolutions tiennent pour beaucoup à la personnalité des deux monarques : Mohammed VI au Maroc et Abdallah II en Jordanie. Ce sont deux jeunes rois - le monarque chérifien est né en 1963 et est monté sur le trône à 36 ans en 1999 tandis que le souverain hachémite est né en 1962 et est devenu roi en 1999 également. Ils ont en commun une volonté affichée de placer leur règne sous le signe de la modernité, de la démocratisation et du progrès et de poursuivre l’intégration de leur pays dans le jeu international.

Les deux rois sont également marqués par l’héritage de leurs pères respectifs, les rois Hassan II et Hussein, dont les règnes musclés et les personnalités charismatiques ont marqué le monde arabe. Hassan II a fait trembler le Maroc par la dureté de la répression envers l’opposition mais a aussi su asseoir l’intégrité territoriale et l’indépendance de son pays tandis qu’Hussein a su faire émerger la Jordanie en tant que partenaire fédérateur à la fois de l’Occident et du monde arabe.

Aujourd’hui, les deux rois ont à composer avec des voisinages particulièrement instables et difficiles à maîtriser (Sahara occidental, Sahel et relations exécrables avec l’Algérie pour le Maroc, poudrière moyen-orientale pour la Jordanie), la menace de l’intégrisme islamiste, un besoin de développement et un équilibre de leurs relations et de leur identité entre leurs voisins arabes et leur tropisme pro-occidental.

Cependant, si le statut avancé du Maroc relève de la ligne suivie par l’Union vers une intégration aussi forte que possible des États et marchés frontaliers, la logique de l’accès de la Jordanie au même statut répond à d’autres ambitions et desseins européens. L’accès au statut avancé pour le Maroc relevait d’une cohérence certaine entre proximité géographique et culturelle, enjeux environnementaux, migratoires, sécuritaires, énergétiques voire territoriaux (Ceuta et Melilla) communs et des relations anciennes et solides avec de nombreux États de l’UE. Or, la Jordanie reste un marché éloigné, aux relations excellentes mais plus distendues avec l’Union dans une zone où l’allié occidental a été jusqu’à présent incarné par les États-Unis.

De fait, cette nouvelle étape des relations euro-jordaniennes viserait moins un rapprochement avec un voisin clef et un débouché commercial qu’une implantation et une implication politiques nouvelles de l’UE au Proche et au Moyen-Orient.

 

 

Le choix européen de la Jordanie : un regain d’intérêt pour le Moyen-Orient

La Jordanie est devenue un acteur régional et un interlocuteur clef  pour l’Union européenne au Moyen-Orient de plus en plus important” a déclaré Catherine Ashton, Haut-Représentant européen pour la politique étrangère et la politique de sécurité. Ainsi, la diplomate expose sans détour l’objectif européen de se rapprocher d’un État à la position géographique particulièrement stratégique. Elle sous-entend également la volonté d’intégrer un allié pouvant servir de porte-parole au cœur de négociations moyen-orientales au sein desquelles l’UE ne trouve pas sa place. 

Pour l’UE, la Jordanie est la clef de la sauvegarde d’une relative stabilité au Moyen-Orient, à la fois en tant que voisine immédiate d’Israël et dont la population est massivement palestinienne ou d’origine palestinienne mais aussi en tant que voisine de l’Irak. Par ailleurs, la Jordanie a signé un accord de paix avec Israël et entretient des relations cordiales avec l‘ensemble de la région même si elle n’y jouit pas encore d’un rôle de médiateur à proprement parler.

Analysée comme une « zone tampon » entre des régions en conflit et des États jugés peu fréquentables, la Jordanie est en apparence plutôt stable malgré des tensions internes évidentes et parfaitement intégrée à la communauté internationale. Il s’agit pour l'UE d’essayer d’éviter une contamination des violences à son allié. Entre un Irak foncièrement instable depuis 2003, un allié israélien qui inquiète, une Syrie dont l’Europe se méfie et l’absence d’État palestinien, la Jordanie rassure.

L’Union compte aussi sur l’image de la dynastie hachémite comme figure respectée au sein de l’Islam sunnite. Originaires de la péninsule arabique, les Hachémites sont, selon la tradition, les descendants en droite ligne de l'arrière-grand-père du prophète et furent depuis le Xe siècle, les émirs de la Mecque, ville sainte de l’Islam. Les Hachémites jouissent en parallèle en Occident d’une réputation de défenseurs d’un Islam moderne, engagés dans la lutte contre l’Islam radical et sont de fait perçus comme des alliés fiables et indispensables dans le contexte actuel.

Accorder le statut avancé à la Jordanie incarne également un moyen pour l’UE d’avoir un pied dans la région et de soutenir l’État qui semble lui être le plus favorable et le plus engagé dans des réformes « à l’occidentale » tant sur le plan économique que social.

L’UE a aujourd’hui besoin de compter dans ses rangs un allié précieux au Moyen-Orient. Avec la création du Service européen pour l’action extérieure (SEAE), elle fait son entrée dans la diplomatie mondiale. Or, l’image de l’action de l’Union dans la région est dominée par celle d’un bailleur de fonds qui apporte son soutien financier à la reconstruction après les violences et met en place des projets d’envergures, certes, mais n’a pas de voix politique intelligible. Malgré le Quartet (États-Unis, Russie, Union européenne, Nations unies), la diplomatie au Proche et Moyen-Orient reste une affaire d’États et pour l'essentiel d’un petit nombre d'entre eux.

Par ailleurs, la dégradation annoncée des relations européennes ou du moins une méfiance accrue vis-à-vis de l’allié israélien depuis l’opération « Plomb durci » pose aussi la nécessité de diversifier les points d’appui dans la région. De fait, la Jordanie pourrait mettre le pied européen à l’étrier de la diplomatie dans la région.

Le choix jordanien de l’Union : le soutien d’un allié de taille et un appel aux investissements

Selon le chef de la Délégation de la Commission européenne en Jordanie, Patrick Renauld, le roi Abdallah II cherche à diversifier ses partenariats : « Sa Majesté veut faire de la Jordanie un pays moderne, un pays attractif aux investissements. C’est aussi un rapprochement politique, bien compris. La Jordanie à long terme a des intérêts proches de ceux de l’Union européenne ». En accédant au statut avancé, la Jordanie confirme sa volonté d’approfondir ses relations avec l’Occident mais fait également un choix nécessaire à son économie fragile et dépendante des prix à l’exportation des produits minéraux, des envois de fonds des travailleurs jordaniens dans les pays du Golfe et des aides extérieures. Ces dernières équivalent à 105 dollars par habitant par an et 9% du PIB à travers des dons, remises migratoires et des accords internationaux, notamment avec l’Union européenne. La Jordanie est commercialement peu intégrée dans la région Mena (ses voisins arabes ne représentent que 8,6% de ces importations) et cherche à développer ses échanges internationaux. Devenue le 136e membre de l’OMC le 11 avril 2000, elle a signé un ensemble d’accords permettant l’accès des produits étrangers à son marché intérieur.

Plus politiquement, devenir un partenaire privilégié de l’UE  pour la Jordanie peut relever d’un réflexe de protection. Alors que  la situation israélo-palestinienne ne laisse entrevoir aucune issue proche, la Jordanie craint toujours la tentation avouée d’Ariel Sharon, ex-Premier ministre israélien d’assimiler la Jordanie à une « patrie de rechange pour les Palestiniens » (watan badil) et d’y faire massivement transférer des Palestiniens vivant aujourd’hui dans des territoires occupés, anéantissant de fait une construction nationale jordanienne inachevée. En se plaçant comme allié privilégié, la Jordanie pourrait ainsi placer l’UE devant les responsabilités qui lui incombent sur la scène internationale.

Choix stratégique notoire de la Jordanie, cette nouvelle intégration au statut avancé incarne également un tournant pour l’Union européenne à l’heure des premiers pas du SEAE. La mise en place de statuts avancés avait déjà illustré la volonté européenne de développer son attractivité à ses frontières. En réalisant un rapprochement avec un État du Moyen-Orient, l’UE laisse apparaître des ambitions qui dépassent celles du bon voisinage et des enjeux commerciaux. Par ailleurs, l’Union affiche ainsi plus clairement son intérêt pour la région, quitte à froisser son partenaire américain déjà sur place.

Cette nouvelle étape constitue un avertissement à la fois à ses membres et à ses alliés : peut-être faudra-t-il désormais compter avec elle sur la scène internationale, et pas uniquement comme bailleur de fonds.

 

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      Source photo : Sacrifice place facing the Monastery, Petra, par Wi0chmen sur flickr

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