La Grèce et ses six défauts

Par Claire Bravard | 2 mai 2012

Pour citer cet article : Claire Bravard, “La Grèce et ses six défauts”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 2 mai 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1482, consulté le 30 avril 2017

« La Grèce est le seul exemple connu d’un pays vivant en pleine banqueroute depuis le jour de sa naissance.[…] la Grèce a vécu plus de vingt ans en paix avec la banqueroute. Tous les budgets, depuis le premier jusqu’au dernier, sont en déficit. […]

Il a fallu que les puissances protectrices de la Grèce garantissent sa solvabilité pour qu’elle négociât un emprunt à l’extérieur. Les ressources fournies par cet emprunt ont été gaspillées par le gouvernement sans aucun fruit pour le pays ; et, une fois l’argent dépensé, il a fallu que les garants, par pure bienveillance, en servissent les intérêts : la Grèce ne pouvait point les payer. Aujourd’hui, elle renonce à l’espérance de s’acquitter jamais. »

Extrait d’une tribune sur le dernier plan de sauvetage grec ? Non. Le dernier dossier de l’hebdomadaire The Economist ? Non plus. Un extrait d’un rapport de la Commission ? Décidemment vous n’y êtes pas. Vous venez de lire le début du septième chapitre de la Grèce Contemporaine rédigée par Edmond About en… 1854.

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Alors que l’Europe entière semble fouiller parmi les mythes et légendes de la Grèce antique pour comprendre la situation actuelle, c’est vers la Grèce moderne qu’il faut se tourner pour trouver des réponses. Le livre d’Edmond About (1828-1885), journaliste et écrivain membre de l’Académie française, est édifiant par la similarité entre la situation d’il y a cent soixante ans et la situation avec laquelle l’Union européenne se trouve confrontée aujourd’hui. Toutefois, là ne sont pas les seules ressemblances.

La Grèce moderne semble être atteinte d’une pathologie grave : l’insolvabilité chronique. Avec les grandes puissances européennes à son chevet, la Grèce a sombré dans la dépense et la dépendance plusieurs fois déjà : en 1826, 1843, 1860, 1893, 1932 et enfin, 2012. La Grèce présente les mêmes symptômes à travers les siècles: une absence totale de confiance en l’Etat, l’incapacité à lever des impôts, des classes politiques corrompues se servant de l’argent public, des professions libérales et ecclésiastiques qui ne sont jamais inquiétées, un clientélisme généralisé et le tout sur une population moyenne pauvre qui n’a profité que très marginalement du système.

Pour sa défense, il faut tout de même remarquer que les trois dernières faillites ont eu lieu lors de contractions économiques : la longue dépression de 1873 à 1896, la crise économique de 1929 à 1932 (où d’autres pays européens ont fait faillite comme la Bulgarie, l’Autriche et bien sûr l’Allemagne) et enfin la crise économique actuelle.

De plus, chacune d’entre elles a été suivie d’intenses phases de redressement et d’ingérence : de 1897 à 1936, la Grèce se retrouve sous tutelle de la Commission Financière Internationale où ses principaux créanciers, la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne, contrôlent les finances grecques depuis Athènes. Le choc pour la population est dur : plus de 10% de celle-ci émigrent.

Alors que les comptes s’assainissent et que l’Etat se modernise, les efforts de la Grèce se retrouvent plusieurs fois mis à mal par ses ambitions d’expansion (Guerre balkaniques 1912/13, Guerre contre la Turquie 1922/23) mais aussi par  les dictatures, l’occupation et la guerre civile dont elle a été victime (Dictature Metaxás de 1936-1940, Occupation 1940-1945, Guerre civile 1946-149 et la dictature des Colonels 1969-1974). La tentation communiste aussi poussera l’Etat grec à grossir goulûment sans pour autant s’occuper de domaines vitaux comme la modernisation de l’éducation, de la santé ou des infrastructures.

Enfin, ce qui semble le plus cyclique et le plus alarmant, ce sont les intenses phases d’austérité et de pauvreté que subit la population pour redresser le pays des erreurs qu’ont commises ses classes dirigeantes, de droite comme de gauche. Cela va faire quatre ans que la Grèce est en récession économique et que celle-ci s’aggrave. 20% de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté et 17% de la population active est actuellement à la recherche d’emploi, du moins pour ceux qui se déclarent. L’importance de la diaspora grecque à travers le monde n’est que l’ultime preuve du sentiment désabusé de la population grecque.

Augmenter les impôts et la TVA tout en diminuant les salaires ne servira à rien sauf à aggraver la récession si la Grèce et l’Europe n’apportent pas des solutions convaincantes aux véritables problèmes structurels du pays. La fin de l’exonération des armateurs et de l’Eglise orthodoxe, la privatisation des agences publiques, la lutte contre la corruption et le clientélisme au sein de l’administration et des classes dirigeants, une politique active et efficace contre l’évasion fiscale, la modernisation des services de santé et de l’éducation devraient être les premières des priorités. Il faut avant tout aider la Grèce à ne pas retourner vers ses vieux démons.

Pour aller plus loin   

Sur Nouvelle Europe:

À lire:

  • Edmond About, La Grèce contemporaine, 1854 :
  • Nicolas Bloudanis, Faillites grecques : une fatalité historique ? , 2011

Sur Internet:

Source photo:  Coupe à figures rouges d'Euphronio (500 av. JC) sur Wikimedia commons

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