La e-diplomatie estonienne à l’heure de la fin des territoires

Par Eric Crozon | 25 juillet 2017

Pour citer cet article : Eric Crozon, “La e-diplomatie estonienne à l’heure de la fin des territoires”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 25 juillet 2017, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1979, consulté le 24 septembre 2017

Il est une particularité des euros estoniens : ce sont les seuls à figurer le contour géographique du pays. Cette présence du territoire sur les pièces est souvent un symbole d’un rapport spécifique aux frontières. A l’heure de la digitalisation de la diplomatie, quelle place pour le lien entre souveraineté et internet ?

 

Le rapport spécifique au territoire

L’Estonie apparaît sur ses euros en circulation dans l’Union européenne plus grande qu’elle n’est sur une carte actuelle de l’Europe. Bizarrerie géographique conçue par la banque nationale ? En réalité, il s’agit plutôt de la transposition des blessures de l’histoire dans la géographie imaginaire et légale de l’Estonie : une partie du territoire estonien a été accaparé par la république russe au sein de l’URSS après la Seconde Guerre mondiale. La république d’Estonie actuelle, qui succède légalement à celle de l’Entre-deux-guerres, n’a pas ratifié le traité de frontière signé avec la Russie et donc n’a toujours pas les frontières légales de son territoire vécu. Ce qui explique ces pièces au profil dérogatoire.

Depuis l’indépendance, l’Estonie a largement misé sur le développement numérique. Elle a fait d’une digitalisation tardive en raison du retard soviétique, une chance pour s’octroyer une révolution d’avance. Ainsi, l’administration a été largement numérisée, profitant du statut de l’économie estonienne comme base arrière de géants finlandais et suédois du secteur. Vote électronique, numérisation des services, carte d’identité avec puce permettant d’opérer toutes les démarches administratives, l’Estonie est vite apparue comme une championne dans ce domaine, installant l’image d’une E-Estonie. 98% des Estoniens ont une carte d’identité numérique, 88% utilisent internet régulièrement (contre 85% en France), le pays est classé numéro 1 dans le classement de Freedom House sur la liberté du net dans le monde. Pourtant, la question se pose du lien entre rapport traumatique au territoire et digitalisation.

De Second Life au Président twitter

Le pays a rapidement développé de nombreuses initiatives dans le domaine de la diplomatie numérique. Il faut dire que les cyber attaques de l’année 2007, lors desquelles toutes les institutions du pays ont été victimes d’actes de piratage en réaction à des émeutes contestant le déplacement d’une statue du libérateur soviétique du centre ville, n’ont pas entamé la détermination estonienne dans le domaine numérique. A la fragilité supposée des institutions connectées, les Estoniens ont répondu par la nécessité de plus de sécurité et non par le retour au bon vieux papier administratif.

Les initiatives se sont succédées avec plus ou moins de succès : en 2007, l’Estonie fut le premier pays du monde à ouvrir une ambassade sur le site Second Life. Ce dernier offrait alors une sorte de monde parallèle en pleine expansion et Tallinn pensa qu’il fallait aussi y être représenté. L’expérience ne dura pas très longtemps puisque le site périclita après deux ans, mais le mouvement fut suivi par la Suède.

L’E-Estonie connu une autre phase de développement diplomatique avec l’élection de Toomas Ilves comme président de 2006 à 2016. Traditionnellement et selon la constitution, le Président estonien a peu de pouvoir, mais quand le poste est tenu par une personnalité de grande envergure internationale comme ce fut le cas avec Lennart Meri ou Toomas Ilves, il peut influer grandement l’avenir du pays. Le Président Ilves choisit de s’investir sur ce sujet fondamental du numérique, développant un « style numérique » bien à lui, notamment sur Twitter où il est suivi par presque 90 000 personnes et où il a twitté presque 27 000 fois. Un de ces chevaux de bataille était celui d’une cinquième liberté de circulation européenne (avec les personnes, les biens, les services et les capitaux) : les données.

L’Estonie a donc fait de cette question de la numérisation et de sa sécurité une priorité, mais aussi un « marqueur national », partie intégrante de l’image du pays à l’international. D’ailleurs, la présidence estonienne du Conseil de l’Union européenne pour le second semestre 2017 marque bien cette ambition.

Protéger les données et le territoire

Le lien entre territorialité et données est donc fondamental pour les Estoniens. Le pays est plus grand que la Belgique mais compte environ un million d’habitants. Par ailleurs, son histoire traumatique de relations avec la Russie l’incite à la méfiance. Il apparaît donc que le développement numérique se doit de renforcer la souveraineté plutôt que de la diminuer. Dans ce domaine, deux initiatives récentes et de grande ampleur ont été prises par l’Estonie : la e-résidence et l’ambassade des données.

La e-residence est une opportunité d’ouvrir une entreprise en Estonie (et donc dans l’UE) depuis l’extérieur et de pouvoir faire toutes les démarches relatives à cette entreprise depuis l’internet. Elle permet aussi de bénéficier d’une fiscalité avantageuse à 0% sur les bénéfices réinvestis en Estonie. Déjà plus de 19 000 personnes dans le monde sont e-résidents en Estonie. Les Finlandais, les Russes et les Ukrainiens sont les premiers en nombres, ce qui montre bien l’intérêt pour les citoyens hors UE de mettre un pays sur le marché européen. La plupart des entreprises opèrent dans le domaine de la consultance ou des services informatiques, qui ne nécessitent pas de présence physique.

On constate à travers cette initiative que la logique n’est plus de faire exister l’Estonie dans le monde virtuel comme avec Second Life mais de donner une base physique au monde virtuel, en Estonie.

Une seconde initiative rappelle le lien direct entre souveraineté et données : en effet, ces dernières nécessitent des serveurs sécurisés physiquement. Et le problème de la localisation physique des données est aujourd’hui de plus en plus crucial. On se souvient de l’information livrée par Politico Europe, à nuancer, selon laquelle le gouvernement estonien avait toujours un ministre à l’étranger pour assurer la continuité de l’Etat en cas d’invasion. La même logique a été suivie pour l’ouverture de la première ambassade des données au monde : les gouvernements estoniens et luxembourgeois viennent de signer une convention pour l’ouverture d’un serveur sécurisé estonien contenant des données étatiques sensibles au Luxembourg. Un des exemples pris par les responsables du projet est celui de la liste des citoyens estoniens : rétablir cette liste après des dizaines d’années d’occupation soviétique avait été un défi difficile à relever. On imagine que choisir un pays de l’OTAN situé entre deux grandes puissances comme la France et l’Allemagne n’est pas le fruit du hasard.

Ces expériences estoniennes montrent donc que la e-diplomatie n’est certainement pas une négation du territoire, mais un ré-agencement des relations entre données et territoires dont l’Estonie est un précurseur dans le but de renforcer sa souveraineté.

 

Photo: William Li / Flickr.

 

Aller Plus Loin

Ajouter un commentaire