La défense européenne ou l’ « insupportable nécessité » d’un nouvel élan unificateur

Par Maxime Godart | 18 octobre 2011

Pour citer cet article : Maxime Godart, “La défense européenne ou l’ « insupportable nécessité » d’un nouvel élan unificateur”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 18 octobre 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1277, consulté le 19 juin 2018

Milan Kundera parlait de « l’insupportable nécessité d’un nouvel élargissement » lorsqu’il évoquait l’intégration des pays d’Europe centrale et orientale dans l’Union européenne dans les années 1990. Par analogie, nous pourrions parler aujourd’hui de l’ « insupportable nécessité d’un nouvel approfondissement » en matière de défense européenne dont le processus, en panne depuis de nombreuses années, pourrait être relancé à la lumière des récents évènements qui secouent la rive sud de la Méditerranée.

De la réticence assumée à l'unité de façade

La politique de défense européenne s’est faite un peu par à-coups, par des lancements de projets ambitieux mais qui ont butté constamment sur la préservation des intérêts nationaux des États membres. À l’origine, les pères fondateurs pariaient sur la création d’une Europe politique pour sortir de l’ornière dans laquelle la Seconde Guerre mondiale les avait jetés. Dès 1950, sous impulsion française, la création d’une Communauté Européenne de Défense (CED) était évoquée. Le Traité instituant la CED fut même signé par 6 États (France, Belgique, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, République fédérale allemande) le 27 mai 1952. Ambitieux mais prématuré, à l’encontre de la préservation d’une politique régalienne par excellence, ce projet fut finalement rejeté par les députés français. Cet aveu d’échec sonnait le glas de l’avenir politique européen et consacrait le succès de l’intégration économique.  La suite de l'histoire  n’est qu’une perpétuelle répétition du même scénario.

De fait, sous protectorat américain à travers l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (institué en 1949 par le Traité de Washington), la France, le Royaume-Uni et les pays du Benelux décidèrent de créer en 1948 l’Union de l'Europe occidentale (à laquelle se rallieront d’autres États membres). Créée pour s’affranchir du « parapluie militaire » de l’OTAN, l’UEO, seule institution exclusivement européenne compétente en matière de défense, fut finalement  marginalisée par l’OTAN dès 1949 et vouée à l’échec, faute de moyens économiques et de volonté politique suffisants. Mise entre parenthèse tout au long de la Guerre Froide, la nécessité d’une défense européenne réapparut dans les années 1990 après l’implosion de l’Union soviétique. En 1998, les Européens, après avoir pris conscience de leur faiblesse militaire lors du conflit balkanique (ex-Yougoslavie, Bosnie, Kosovo) jetèrent les bases d’une politique européenne a priori autonome en matière de sécurité et de défense, par l’accord franco-britannique de Saint Malo. C’était sans compter sur le traditionnel atlantisme britannique. Londres, dénonçant l’inutilité de dupliquer les structures de l’OTAN, considéra ce projet davantage comme un soutien à la politique de défense américaine plutôt que comme un projet européen totalement indépendant.

Peut-on espérer un nouveau scénario avec la création récente du Service européen pour l’action extérieure (suite au traité de Lisbonne de 2007), qui permettrait l’ « européanisation » des politiques de défense nationale ? La prise de position tardive de l’UE au sujet des révolutions arabes ou la récente défaite de Mme Ashton, Haute représentante pour les Affaires de sécurité et de défense en Europe, face au refus britannique de créer un Quartier Général permanent de l’UE, sont des faits qui permettent d’en douter. Comment expliquer cette mésentente européenne qui sape toute volonté d’approfondissement en matière de défense ?

Une préservation des intérêts nationaux de plus en plus difficile à assumer

S’il est si difficile pour les États membres de l’UE de se mettre d’accord sur les questions de défense, c’est qu’elles relèvent avant tout de la politique nationale au même titre que les affaires étrangères; elles confèrent à l'État son poids dans les relations internationales. L’un des plus illustres à avoir défendu cette idée fut le Général de Gaulle. Critiquant dès son lancement le caractère supranational de la CED, il tenta de lancer, avec le Plan Fouchet en 1962, les bases d’une Europe de la défense confédérale, fondée sur un rassemblement de l’  « Europe des patries » (sur un mode de coopération intergouvernementale donc) - projet qui ne suscita finalement pas l’adhésion des autres membres de la CEE de l’époque, plus atlantistes.

Dès lors que leurs intérêts sont engagés, les États nations n’hésitent pas à les défendre et à les faire valoir au détriment de l’intérêt européen. Pléthore d’exemples récents illustre cette attitude. Le plus retentissant fut peut-être celui de la guerre en Irak en 2003 qui révéla deux Europes : l’une en faveur de l’intervention militaire en Irak (Espagne, Portugal, République tchèque, Danemark, Italie, Grande-Bretagne, Pologne, Hongrie) et l’autre refusant de suivre les États-Unis (France, Allemagne)… Les États-Unis profitant de cette mésentente pour opposer la « vieille » et la « nouvelle Europe ». Un autre exemple, plus récent encore, concerne l’abstention de l’Allemagne au vote de la résolution 1973 au Conseil de Sécurité de l’ONU en faveur d’une intervention militaire en Libye, soulignant une fois de plus la difficulté européenne à parler d'une voix.

Dans un contexte économique actuel de réduction des déficits, et par conséquent de coupes budgétaires, le manque d’unité européenne risque de coûter de plus en plus cher aux États membres et, plus grave encore, de remettre en cause l’autonomie stratégique du continent.

Enfin, est-ce que les États-Unis, qui à travers l’OTAN ont assuré la sécurité de l’Europe face à la menace soviétique, puis "par défaut"  pourront éternellement apporter leur soutien sans faille sur le sol européen, faute d’une Europe de la défense digne de ce nom ?

 

Une mutualisation des capacités nécessaire

Il n’est plus permis de remettre à demain le processus d’intégration en matière de défense européenne. Deux possibilités s’offrent à nous : continuer d’additionner, de superposer des systèmes de défense nationaux, de plus en plus obsolètes, vieillissants, en retard d’un point de vue technologique et dispendieux, au risque de perdre complètement notre autonomie militaire et par conséquent plus largement notre indépendance, ou s’engager davantage dans la mutualisation des capacités de défense. L’intervention conjointe de deux puissances militaires européennes côte-à-côte en Lybie, la France et le Royaume-Uni, a démontré notre capacité à travailler ensemble mais aussi notre dépendance permanente vis-à-vis de l’OTAN.

Sans unité politique, l’Europe de la défense n’est rien. Donner plus de pouvoir aux institutions européennes en matière de défense représente aujourd’hui une « insupportable nécessité » pour les États membres qui verraient une partie de leurs prérogatives s’amoindrir (avec par exemple la création d’un État-major européen). Au pied du mur, toujours affectés par la crise économique, les Européens n'ont guère de choix que de mutualiser de façon tangible leurs efforts ce qui permettrait notamment de :

- diminuer de façon drastique les budgets consacrés à la défense par les États membres (suppression des doublons, meilleure synergie en matière de recherche, efficacité opérationnelle…) ;

- assurer l’autonomie militaire de l’UE qui jouerait d’égal à égal avec les États-Unis et permettrait l’émergence d’une « Europe puissance » sur la scène internationale ;

- catalyser l’unité européenne.

La défense, facteur d’unification européenne

Bien que puissante sur le plan économique, l’UE n’est et ne restera qu’un géant aux pieds d’argile sans unité politique. Une « Europe puissance »  ne peut faire faire l'économie d’une Europe de la défense solide. La mise en place de cette Europe dépend de la volonté des États qui la constituent de vouloir vivre ensemble ; c'est peut-être là un catalyseur opportun de l’unité du continent.

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • DAVID C-P et ROCHE J-J, Théories de la sécurité, Paris, Montchrestien, 2002        
  • VERLUISE P, Géopolitique de l’Europe, Paris, Ellipses, 2005 
  • SCHNAPPER D, Mémoire et identité eu temps de la construction européenne, Paris, Centre d’Analyse et de Prévision, 2008 
  • "Restructuring Europe’s armed forces in times of austerity" , German Institute for International and Security Affairs, Berlin, novembre 2010

Sur Internet 

  • LIBERTI, F. "Les dépenses de défense en Europe : peut-on faire mieux ?"La crise économique au Belarus : illusion de la solution du problème", www.notre-europe.eu, 2011
  • PFLIMLIN, .E, "Londres a-t-il tué l’Europe de la défense ? », www.fenetreeurope.com, 2011
  • GROS-VERHEYDE, N., "Pas de QG militaire européen : un échec personnel pour Cathy Ashton", www.bruxelles2.eu, 2011
  • GROS-VERHEYDE, N., "Seul contre tous, Londres bloque l’idée d’un QG européen", www.bruxelles2.eu, 2011  

Source photo : EU flag in the Guinness Book of Records 14.04.2009, par European Parliament  sur flickr

 

 

Commentaires

Europe de la Défense ?
Quelle mauvaise façon de préparer l'unification de l'Europe !
La Nation ne s'est pas construite par cette approche institutionnelle consistant à discuter entre dirigeants, chefs militaires et vendeurs d'armes sur la façon de mutualiser de maigres moyens épars, mais par la conjonction de diffusion de services civils et de mobilisation face à des menaces. La nation en armes soude, oui, mais pas la nation de la défense!
Autrement dit, pour faire repartir l'Europe sur le chemin de l'unité en utilisant le besoin de se défendre, il faut s'appuyer sur le vécu des citoyens en terme de menaces et non pas sur les dispositifs nationaux hérités des nations d'antan.

Une illustration simple : l'Europe de la défense, qui veut dire mutualisation des moyens nationaux, butera tout de suite sur la question stratégique du bouclier nucléaire. Dissuasion indépendante (Fr), coopération militaro industrielle (GB), parapluie américain ou renoncement unilatéral : il faudrait choisir, ce à quoi les pays européens ne sont absolument pas prêts. Elle ne fera donc pas avancer l'unité européenne. En revanche, de vrais pas ont été faits lorsqu'on a cherché à faire face ensemble à des menaces communes, comme la dévaluation, l'immigration économique, le terrorisme, la contagion de conflits régionaux violents ou, peut-être pas encore vraiment, le réchauffement climatique. Ces pas auraient pu être plus efficaces et dynamisants s'ils avaient été portés par des démarches participatives et non par des arbitrages égoïstes entre dirigeants du Conseil européen. Le parlement a ici un large champ de manoeuvre pour faire grandir l'Europe.

Ce qui n'empêche pas en attendant de développer une "politique européenne de sécurité et de défense" avec les errements actuels. Il en sortira certes une plus grande visibilité de l'Europe dans le monde et quelques économies nationales, mais pas de progrès décisif vers l'unité même à supposer une vraie volonté des dirigeants nationaux. Seule la volonté collective de défendre l'Europe, au sens le plus large du terme, peut faire progresser vers l'unité européenne. Oui à la défense de l'Europe, méfiance envers l'Europe de la défense et patience pour la politique européenne de défense.

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