La construction européenne dans le regard de l'URSS

Par Zbigniew Truchlewski | 19 mars 2007

Pour citer cet article : Zbigniew Truchlewski, “La construction européenne dans le regard de l'URSS”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 19 mars 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/143, consulté le 24 juin 2018

600px-coat_of_arms_of_the_soviet_union.svgarticleParmi les raisons qui ont décidé les Pères Fondateurs à construire l’Europe, la menace soviétique figurait en bonne place. On s’interroge cependant rarement sur la réaction de l’URSS face à la construction européenne. Or, il est primordial d’essayer de comprendre par quel prisme l’URSS regardait l’Europe se faisant et si cette perception a évolué au cours du temps. Quels sont donc les jugements que portait l’URSS sur cet autre qu’était la construction européenne ?

  

 

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Quelques rappels sur l’idéologie soviétique.

La question théorique qui s’est posée aux experts soviétiques était celle de concilier, d’un côté, le capitalisme des États en concurrence (partant, l’impérialisme qui mène à la guerre) et, de l’autre, leur alliance stratégique au sein d’une construction comme celle de l’Europe. Le phénomène d’intégration économique propre au Marché Commun n’était en effet pas du tout prévu par le marxisme et son prolongement léniniste.

Dès qu’elle fait face à l’intégration européenne, l’URSS a donc du mal à penser ce phénomène qui se présente à elle. On comprend alors toute la difficulté qui a été la sienne pour réagir à l’intégration européenne, d’abord face au Plan Marshall, en construisant le COMECON (ou CAEM : Conseil d’Aide Mutuelle), puis face au Marché Commun, en renforçant le COMECON et en formulant des thèses qui essayent d’en saisir la portée.

Afin de pouvoir critiquer la construction européenne, les experts soviétiques doivent trouver leurs arguments en 1957 un petit texte de Lénine publié dans le Social Démocrate du 23 août 1915. Intitulé « Du mot d’ordre des Etats-Unis d’Europe », on y trouve l’idée selon laquelle « en ce qui concerne les données économiques de l’impérialisme, c’est-à-dire l’exportation de capitaux et le partage du monde par les puissances coloniales "avancées" ou "civilisées", les États-Unis d’Europe, en régime capitaliste, sont ou bien impossibles, ou bien réactionnaires ».

Comment ce cadre analytique donne à penser la construction européenne ?

Il résout la contradiction entre, d’une part, la théorie pour laquelle l’intégration économique des pays capitalistes est impossible, et, d’autre part, la réalité, en montrant que cette intégration, même si elle réussi, est « réactionnaire », c’est-à-dire qu’elle menace l’URSS. D’où la nécessité de s’opposer à cette construction européenne en la divisant : c’est pourquoi les dirigeants soviétiques ont toujours préféré les négociations bilatérales aux discussions multilatérales. Ce cadre analytique n’est cependant pas immuable.

Dans son article « L’URSS et l’Europe Communautaire, représentations et pratiques diplomatique, 1957 – 1991 » (Études du CERI), Marie-Pierre Rey identifie trois étapes de la perception soviétique de l’intégration européenne : ainsi la période qui va de 1957 à 1964 est caractérisée par un rejet en bloc du processus d’intégration ouest-européenne, hostilité de principe tout comme idéologique et morale ; de 1964 à 1985 on assiste à une prise en compte des pays de la CEE comme partenaires commerciaux mais aussi politiques ; de 1985 à 1991 enfin, l’URSS, par la voix de Gorbatchev, penche pour un retour vers l’Europe en énonçant le concept de « maison commune européenne ». Pourquoi assiste-t-on à une évolution aussi radicale ?

Les étapes de la pensée soviétique

Quels sont, d’abord, les arguments de l’URSS pour rejeter le Marché Commun et la construction européenne ?

Dès après la signature des Traités de Rome, la revue Kommunist publie 17 thèses élaborées par les experts de l’Institut de l’Economie Mondiale et des Relations Internationales de Moscou et que Bernard Dutoit reproduit dans son ouvrage "L’Union Soviétique face à l’intégration européenne "(Lausanne, 1966). La perception est très pessimiste et les thèses 3, 5 et 6 en sont représentatives.

Ainsi, la thèse 3 énonce que « les accords relatifs au Marché Commun, à l’Euratom et à l’Eurafrique représentent en réalité une entente des monopoles, des cartels et des trusts les plus puissants de la banque et de l’industrie de ces six pays », où l’intérêt des masses n’a pas sa place. La cinquième thèse veut montrer que cette entente de la « petite Europe » est en fait une prolongation du bellicisme allemand illustré par l’impérialisme que l’Allemagne voudrait exercer au sein du Marché Commun « pour renforcer son potentiel militaire et économique ». De ce point de vue, l’entente des cartels serait en fait celle des « revanchards ouest-allemands ». Quant à la sixième thèse, elle s’attache à distinguer la rhétorique de la construction européenne (selon laquelle les traités de Rome ne seraient pas supranationaux) des faits (il y a en réalité un transfert des pouvoirs à l’échelon supranational qui sert à établir une politique atlantique dont « les masses » ne veulent pas). Ainsi, les « milieux réactionnaires » entendent affaiblir la « lutte des peuples pour leur souveraineté nationale et l’indépendance de leur politique intérieure et extérieure ».

Ainsi, ces dix-sept thèses postulent que la construction européenne était en fait une attaque des monopoles contre les intérêts de la classe ouvrière. Corollaire : la réalisation du Marché Commun semble « peu vraisemblable ».

Ces thèses sont toutefois revues en 1959 quand l’URSS constate l’efficacité de facto des Traités de Rome. Ainsi, des experts (Chmelnickaya et Kirsanov) s’interrogent sur l’intégration européenne : désormais, disent-ils, l’URSS et le COMECON doivent tenir compte du Marché Commun dans leur politique commerciale internationale puisque celui-ci pourrait concurrencer l’URSS dans ses échanges avec l’Ouest.

Cette première étape nous montre combien l’URSS était idéologiquement hostile à l’intégration européenne ; mais elle l’était aussi pour des raisons morales, propres aussi à l’histoire russe et au discours slavophile du 19ème siècle : ainsi l’Europe marquée par le « chauvinisme national, le poids de la religion et l’idéologie petite bourgeoise » ne pouvait qu’échouer dans une intégration économique minée par les contradictions des capitalismes

Deuxième étape.

Pourquoi donc y a-t-il eu un infléchissement de la position soviétique ? La deuxième étape est marquée par la reconnaissance de la CEE comme la capacité des États ouest-européens à surmonter leurs antagonismes (voir l’article de Khrouchtchev dans Kommunist n°12 de 1962 ou encore le discours de Brejnev devant le Congrès des Syndicats, le 20 mars 1972). En fait, Brejnev et Gromyko fondent leur discours « réaliste » sur la conviction qu’il faut reconnaître le succès de la CEE « pour en tirer parti », écrit Marie-Pierre Rey.

C’est que leurs motivations sont politiques autant qu’économiques. Politiques, car ils entendent ainsi pérenniser le statut quo de la Deuxième Guerre Mondiale et de mettre en place des relations inter-européennes, et ce par le biais d’une conférence sur la sécurité et la coopération en Europe. Économiques, puisque les résultats soviétiques deviennent médiocres au milieu des années 60, rendant nécessaire l’importation de technologie et d’expertise occidentales censées pallier les lacunes du système soviétique

Pourtant, cette ouverture à l’Ouest a eu des effets pervers pour l’URSS : d’abord parce que la conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, loin d’avoir divisé les Occidentaux comme le prévoyaient les dirigeants soviétiques, les a, au contraire, unis pour imposer à l’URSS la « troisième corbeille » des Droits de l’Homme, dont on sait les conséquences  aujourd’hui. Ensuite parce que les échanges commerciaux, s’ils ont bénéficié à l’économie soviétique, ont eu aussi un impact sur la société du bloc de l’Est. À la prise de conscience des failles de la machine et des rouages soviétiques se superpose la remise en cause de mythes, comme celui de la supériorité du socialisme sur le capitalisme.

Troisième et dernière étape

Ce qui explique la troisième étape, celle d’un « retour à l’Europe ». La « Nouvelle Pensée » de la diplomatie soviétique, élaborée en 1986 (se fondant sur une vision désidéologisée et sur une conception d’un monde interdépendant), met en effet en place la notion de « maison commune européenne ». Il faut glisser de la coexistence pacifique à la coopération réelle entre États et de l’équilibre des puissances à une sécurité raisonnable.

C’est pourquoi Gorbatchev manœuvre pour un rapprochement entre les pays du COMECON et de la CEE et se prononce en faveur de la déclaration commune de 1988. Bien plus, Gorbatchev va même jusqu’à renverser la position initiale de la pensée européenne de l’URSS puisqu’il souhaite que l’on aille au-delà d’une coopération  respectueuse de la différence des deux blocs et que l’on arrive à un rapprochement dont les valeurs seraient celles de l’Europe de l’Ouest, à savoir la liberté, la démocratie, le pluralisme et les droits de l’homme. Au moment de couler, l’URSS avait rompu les amarres avec ses attaches marxistes et léninistes.

Ce dont il faut bien se souvenir cependant, c’est que ce « retour à l’Europe » n’était pas celui d’un mea culpa en faveur du capitalisme : Gorbatchev voulait en effet une Europe unie par le socialisme humaniste, à « visage humain ». Sans doute pensait-il à quelque chose comme la social-démocratie.

 Le cadre théorique marxiste-léniniste des années 50, hostile à la construction européenne, a fini par en accepter la réalité et le succès. Malgré elle, l’URSS a dû préférer aux mystères des thèses marxistes-léninistes la prose triste et limpide de la réalité européenne en construction. Elle est même allée jusqu'à adopter ses valeurs, du moins nominalement. Ce qui pose la question de la transition post-soviétique et de la Russie aujourd’hui : celle-ci a-t-elle continué d’emprunter le chemin européen, ou bien a-t-elle, désormais, quitté ce sentier ?

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