La Cacanie : le « laboratoire du crépuscule » européen?

Par Gatien Du Bois | 4 avril 2011

Pour citer cet article : Gatien Du Bois, “La Cacanie : le « laboratoire du crépuscule » européen?”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 4 avril 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1068, consulté le 18 novembre 2019

Qu’est donc devenue la Cacanie ? Dans son roman L’Homme sans qualités, publié en 1930-1932, l’écrivain autrichien Robert Musil surnomme ainsi l’empire d’Autriche-Hongrie moribond qui s’effondra en 1918. « Laboratoire du crépuscule », selon l’expression de Milan Kundera (L’Art du roman), la Cacanie fut le lieu où furent révélés quelques-unes des contradictions de la modernité. Des contradictions qui pèsent sur la construction européenne  ? 

La Cacanie, cette "double-monarchie", fut créée le 1er février 1867 par le "compromis austro-hongrois" (Ausgleich) qui vit François-Joseph Ier devenir empereur d’Autriche et roi de Hongrie. D’où les initiales KK (kaiserlich und königlich, impérial et royal) qui inspirèrent Musil. La trame de L’Homme sans qualités – l’organisation de la fête de la 70e année du règne de l’empereur par un comité, l’Action Parallèle, dont est membre le (anti-) héros Ulrich et la tentative de faire briller l’Empire dans le monde – sert de prétexte à Musil pour décrire la disparition d’un monde et l’écroulement d’un ordre apparemment stable de la réalité qui n’est qu’une fiction parmi de multiples autres.

Le grand chaudron

Avec plus de 50 millions d’habitants, l’empire des Habsbourg est une mosaïque de peuples : Allemands, Magyars, Tchèques, Slovènes, Croates, Serbes, Slovaques, Italiens, Polonais, Roumains, Ruthènes auquel il faut ajouter les communautés de Tziganes, d’Arméniens, de Grecs, de Bulgares, d’Albanais ainsi que les Lipovènes (les "vieux-croyants" russes), les Ladins (du Nord de l’Italie), les Russiniens de la Batchka, les Bougnevatzes, les Chokatzes, les Memnonites et les Karaimes. La Cacanie est un espace au sein duquel mixité des peuplements et diversité religieuse ne font pas exception.

Le grand chaudron de peuples est fédéré dans une structure politique tiraillée entre centralisation et plus grande autonomie des peuples qui la composent, germanisation et nationalismes. Pour Claudio Margis, la société mitteleuropéenne de l’époque a trois facettes : supranationalité, bureaucratie et joie de vivre. Cette dernière implique que les citoyens cacaniens cultive la légèreté, l’esthétique et la jouissance comme « un art particulier », selon les mots de Stefan Zweig (Le Monde d’hier - Souvenirs d’un Européen). Le caractère multiethnique de l’Empire lui donne par essence, un caractère supranational. Mais, combiné avec des tentatives malheureuses de centralisation, il sera source de frustration ethniques, sociales, économiques et politiques qui ne pourront se résoudre pacifiquement en raison de la troisième facette de la Cacanie : sa pesanteur bureaucratique. L’immobilisme politique des vieilles classes dominantes de l’Empire est à la base de la mentalité bureaucratique et de l’avènement d’une société de masse à caractère égalitaire. Le droit règne, l’immobilité donne une impression de sécurité réconfortante. Le principe cacanien par excellence est celui de la routine, du train-train.

Le cas exemplaire du monde moderne

Dans l’Empire austro-hongrois vieillissant, « la politique est une tâche de gestion des affaires courantes, une sorte d’intendance à l’échelle de l’Etat, et dont le champ d’action est finalement bien loin des préoccupations importantes, supérieures et élevées de l’individu » (Sophie Djigo). L’homme moderne de Robert Musil, réalise la scission entre vie privée et vie publique. La vie politique en devient abstraite, impersonnelle, objet statistique.

C’est ce que condamnera plus tard le grand poète polonais Czeslaw Milosz dans La Terre d’Ulro. Lui qui a vécu la double terreur consécutive du nazisme et du communisme soviétique voit bien le danger de l’homme nivelé et quantifié dans une société où n’est important que ce qui est général, social, statistique. En somme, il y a donc quelque chose qui a failli dans le projet des Lumières.

Musil, l’Europe et le mal cacanien

La Cacanie de Robert Musil anticipe, pour Alexandra Laignel-Lavastine, « les conséquences désastreuses, pour le monde moderne, de la croyance selon laquelle l’universalisme et la raison ne pourraient se réaliser qu’à travers une impersonnalité croissante » (Esprits d'Europe - Autour de Czeslaw Milosz, Jan Patocka, Istvan Bibo. Essai sur les intellectuels d'Europe centrale au XXe siècle). L’Empire austro-hongrois, souffrant d’un défaut de légitimité provenant de son caractère multinational a dû chercher son élément unificateur dans la bureaucratie et le caractère impersonnel de la loi. Il en résulte deux conséquences : le sentiment d’absurdité et la violence. Dans L’Homme sans qualités, Musil traite avec une ironie mordante ces Cacaniens, pleins de certitudes inébranlables cachant leur existence insuffisamment fondée. La violence banale, elle, dérive d’une rationalité fondée sur la science et un appareil étatique impersonnel qui implique la disparition de la responsabilité personnelle de l’homme à l’égard de ses actes. L’ "homme sans qualités" est un homme en retrait, apolitique.

Les réflexions de Robert Musil sur la Cacanie sont doublement européennes. D’une part, son auteur est profondément européen en ce que ses origines et les idées qu’il développe trouvent leurs sources en Europe. D’autre part, nous pouvons établir un parallèle entre la Cacanie et les développements du projet européen, tels qu’ils se concrétisent dans l’Union européenne. Et si aux maladies qui ont conduit la Cacanie à sa perte et enrhument aujourd’hui l’Europe, on répondait par les voies ouvertes par les intellectuels de la Mitteleurope ? Inspiré par Musil, Czeslaw Milosz propose de résister au divorce entre le respect dû à la diversité des héritages culturels et la dignité de l’individu posée en valeur suprême en rejetant à la fois le versant nationaliste de la première et le versant progressiste de la seconde. Pour finir comme nous avons commencé, en empruntant les mots de Milan Kundera, la solution au mal cacanien qui pèse sur l’Europe pourrait être ainsi une « antimodernité moderne ».

 

Pour aller plus loin

À lire

  • Musil, R., L’Homme sans qualités, Tome I et II, Le Seuil, Paris, 1995
  • Peyret, J.-F., « Musil ou les contradictions de la modernité. Robert Musil, L’Homme sans qualités », Critique, Vienne, début d'un siècle. Seize études, par des écrivains d'aujourd'hui, sur quelques-uns des grands hommes qui ont vécu à Vienne vers 1900,  n° 339-340, 1975
  • Djigo, S., « Robert Musil, un apolitisme de l’aversion », Revue électronique internationale - Sens Public, octobre 2009
  • Pasteur, P., « L'Autriche de François-Joseph face aux nationalités », Matériaux pour l'histoire de notre temps, 1996, n° 43 « Nation, nationalités et nationalismes en Europe de 1850 à 1920 (II) »
  • Margis, C., Le Mythe et l’Empire dans la littérature autrichienne moderne, Gallimard, Paris, 1991

Source : Front view of Vienna State Opera (Wiener Staatsoper) , Vienna, par akshay_pulipaka, sur flickr

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