L'UpM : sur la vague du Conseil de la Baltique ?

Par Virginie Hervé | 11 avril 2011

Pour citer cet article : Virginie Hervé, “L'UpM : sur la vague du Conseil de la Baltique ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 11 avril 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1093, consulté le 23 mars 2017

debatmedx130.jpgAutour de deux mers bordant l'Europe, Baltique et Méditerranée, se sont élaborées depuis les années 1990 des formes de coopération à vocation régionale. Si au nord, les organisations et les réseaux structurent avec succès l'espace baltique, l'intégration politique et économique au sud butte encore sur des conflits ouverts entre pays riverains. Pourtant à l'heure des « révolutions arabes », qui viennent mettre en lumière les insuffisances de l'Union pour la Méditerranée (UpM), il n'est pas inutile de rappeler la vocation originelle du Conseil des États de la mer Baltique à accompagner ses membres dans une transition démocratique postsoviétique. Peut-on alors compter sur l'UpM pour prendre part au processus de démocratisation de la région? Les expériences menées en Baltique peuvent-elles avoir valeur de modèle en Méditerranée ? 

Pour en débattre, Nouvelle Europe a réuni le 31 mars, au Consulat Général de Turquie, Monsieur Engin Solakoğlu, Premier Conseiller de l'Ambassade de Turquie, Monsieur Pierre Beckouche, géographe, professeur à Paris I et conseiller scientifique à l'Institut de prospective économique du monde méditerranéen (IPEMED) et Monsieur Nicolas Escach, agrégé de géographie et spécialiste de l'espace baltique.

Baltique et Méditerranée, d'un modèle à l'autre

La mise en relation de ces deux régions impliquait de revenir sur les processus de structuration de la coopération en mer Baltique. Nicolas Escach a ainsi commencé par rejeter le cliché selon lequel la Baltique aurait toujours été historiquement unifiée. Malgré de grandes forces unificatrices (La Hanse d'un côté, Athènes et Rome de l'autre), Baltique et Méditerranée furent ou sont toujours des espaces de divisions culturelles et idéologiques, terreaux de conflits.

L'idée d'une unification baltique n'est pas non plus subitement apparue au début des années 1990, elle fut pensée tout au long du XXe siècle et des échanges existaient même entre les blocs avant leur disparition. Néanmoins, la sortie de la Guerre froide constitue bien un tournant dans la construction d'une coopération en Baltique, notamment avec la création du Conseil des États de la mer Baltique (CEMB) en 1992, qui trouva surtout à s'épanouir sur des sujets consensuels après le besoin initial de stabilisation régionale.

À partir de cette période charnière 1988-1992, ce processus de coopération semble pouvoir être pensé par cycles, selon les pays insufflant successivement une nouvelle impulsion. Nicolas Escach distingue ainsi quatre de ces cycles : celui du Norden avec les pays nordiques, le projet de « Nouvelle Hanse » porté par l'Allemagne, l'initiative de dimension régionale de la Finlande et enfin le projet européen de macro-région promue par la Suède.

Si la Baltique est aujourd'hui citée comme exemple de ce que pourrait être une meilleure coopération régionale en Méditerranée, ce fut d'abord la Méditerranée qui servit à penser, en termes géographiques, la mer Baltique. Néanmoins,  la marginalisation du CEMB qui remet en cause la réussite même de la coopération baltique, le temps long et les différents niveaux d'acteurs en jeu en Baltique ou encore la non-résolution de certains conflits en Méditerranée empêchent, selon Nicolas Escach, d'utiliser ou de transposer le modèle d'un ensemble régional à l'autre.

Entre proximité et fragmentation

Au nord comme au sud de l'Europe, ces coopérations se sont appuyées sur la prise en compte des problèmes et des enjeux communs induits par la proximité géographique - l'eau, l'environnement, l'énergie par exemple pour la Méditerranée. Or dans un monde globalisé, l'échelle régionale semble être le cadre dans lequel peuvent s'imposer des réalisations concrètes. En témoigne la multiplication en Europe des projets de macro-régions, inspirés par l'expérience baltique.

L'exemple de la diplomatie turque, donné par M. Solakoğlu, est aussi à ce titre intéressant. La Turquie, acteur incontournable en Méditerranée, s'efforce depuis les années 2000 de mettre la coopération économique et commerciale au cœur de ses relations avec ses voisins et de favoriser ainsi la stabilité régionale par la promotion d'intérêts réciproques.

De même, la Politique européenne de voisinage (PEV), menée par l'Union européenne et évoquée pendant le débat, se fonde sur ces rapports de proximité et de stabilité. Mais en la matière la compétition entre projet vers l'Est et projet vers le Sud tend à brouiller les cartes, alors qu'une stratégie et des moyens clairs font défaut, notamment dans la version méditerranéenne de la PEV, où elle se superpose à d'autres initiatives comme l'UpM.

Cette dernière se heurte au contrepoint de la proximité qu'est la fragmentation régionale. En effet, malgré des intérêts communs, chaque pays demeure un cas particulier, ce que viennent rappeler les révolutions actuelles sur la rive sud.  De plus, à la différence de la Baltique, les antagonismes enracinés en Méditerranée accentuent cette fragmentation et compliquent la mise en place d'une action à dimension régionale qui dépasserait les problèmes bilatéraux (on pense au conflit chypriote, à la frontière algéro-marocaine et bien sûr à la question palestinienne). Les atermoiements des pays européens sur le conflit israélo-arabe ou quant à leur positionnement diplomatique vis-à-vis des États-Unis ne facilitent pas non plus les relations avec des pays du sud qui rechignent souvent de leur côté à se lancer dans une véritable logique transnationale, notamment par l'ouverture de leurs économies.

Nicolas Escach a même soulevé l'idée que Baltique et Méditerranée ne seraient peut-être que des mythes spatiaux, au croisement de cercles culturels multiples ; des mythes s'inscrivant en fait dans une logique de marque - le branding d'un espace - où théorie et pratique ne concordent pas.

L'impact des « révolutions arabes » sur l'intégration régionale en Méditerranée

Pourtant, d'après Pierre Beckouche, les « révolutions arabes » au-delà de l'espoir qu'elles suscitent pour ces peuples, sont une chance pour l'idée d'intégration régionale, dans la mesure où elles lèvent les stéréotypes qui persistaient jusque là au nord de la Méditerranée. Les revendications démocratiques des manifestants du sud, en mettant à mal le stéréotype d'une barrière fondamentale entre les deux rives de la méditerranée - entre Europe et monde musulman, permettent ainsi de redonner vigueur et crédibilité à l'idée régionale. L'exemple de la Turquie vient d'ailleurs rappeler, si besoin était, la compatibilité entre économie de marché, démocratie parlementaire et population à majorité musulmane.

L'intérêt des publics européens pour ces révolutions tunisienne et égyptienne semble venir confirmer cette évolution en marche des représentations, préalable à une relance de l'intégration régionale en Méditerranée.

Quel projet d'union pour la Méditerranée ?

Plusieurs conceptions de la coopération méditerranéenne et des logiques qui la sous-tendent se sont distinguées au cours du débat. Monsieur Solakoğlu, diplomate turc, a ainsi défendu le processus de Barcelone contre la logique  politique de l'UpM et sa diplomatie secrète. Ce processus privilégiait des coopérations sur le plan technique, portées par des fonctionnaires, au vu des difficultés politiques et des conflits persistants. Cette approche, bien que non exempte de critiques avait, selon Engin Solakoğlu, le mérite de permettre des avancées même limitées et de familiariser les pays du sud à la gestion de projets dans la transparence. À cette encontre, Pierre Beckouche a tenu à mettre en avant l'ambition régionale et l'importance du cadre politique amené par l'UpM. Selon lui, ce projet d'union a avancé trois éléments fondamentaux, bénéfiques pour l'avenir du partenariat euro-méditerranéen quel qu'il soit : l'implication de décideurs politiques de premier plan, l'accent mis sur les projets économiques et le principe de parité entre le Nord et les Sud.

Mais à la lumière des « révolutions arabes », qui viennent remettre en cause la construction de l'UpM, se pose la question de la prise en compte des citoyens et du rôle accordé à la société civile dans le processus d'intégration euro-méditerranéen. Les rencontres transnationales, la constitution de réseaux civils ou professionels et le lancement de projets concrets rappellent en effet que l'intégration par le bas, moins visible que les grandes annonces médiatiques, est aussi un élément clé, apte à crédibiliser l'idée de partenariat régional. La question du bien fondé de la participation à l'UpM de dictateurs ou de chefs d'État bafouant les libertés élémentaires de leurs peuples, doit également être discutée.

La démocratisation des pays riverains est-elle un préalable à toute coopération fructueuse en Méditerranée ou les formes de coopération nord-sud sont-elles déjà un facteur de démocratisation ? Les événements récents mettent en tout cas en évidence les difficultés croissantes qu'auront les régimes autoritaires de la région à se maintenir au pouvoir face à une jeunesse arabe en mal de liberté et de démocratie, connectée au reste du monde et relayant ses messages au moyen des nouvelles technologies. Si pour Messieurs Beckouche et Solakoğlu, il était nécessaire de travailler jusque là avec les régimes en place sans se figer dans des postures de principe, il n'en demeure pas moins que la donne vient de changer en Méditerranée et que l'UpM ou les futurs projets de coopération euro-méditerranéenne ne peuvent négliger ces changements profonds. Les aspects économique et technocratique privilégiés  ces quinze dernières années ne pourront suffire pour installer durablement une construction territoriale qui resterait dépourvue de légitimité et de soutien démocratique, l'existence tumultueuse de l'Union européenne - malgré sa longue histoire et ses succès - est là pour le rappeler.

 

Pour aller plus loin 

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

À lire

  • ESCACH, Nicolas, Une Nouvelle Hanse en Europe ?, Berlin, Trafo Verlag, 2010
  • BECKOUCHE, Pierre, Les régions Nord-Sud, Euromed face à l'intégration des Amériques et de l'Asie orientale, Paris, Belin, 2008

Source photo : Véronique Antoinette pour Nouvelle Europe

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