L'Union européenne : un possible médiateur dans une région conflictuelle ?

Par Nanée Malek-Stanians | 31 octobre 2012

Pour citer cet article : Nanée Malek-Stanians, “L'Union européenne : un possible médiateur dans une région conflictuelle ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 31 octobre 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1558, consulté le 26 septembre 2017

La région du Caucase du Sud, comprenant l’Arménie, la Géorgie et l’Azerbaïdjan, est touchée par de nombreux conflits gelés. La Géorgie et la Russie s'opposent quant au contrôle des régions d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, deux régions situées au Nord de la Géorgie, tout près de la frontière Russe. Parallèlement, le conflit entre Arméniens et Azéris au sujet du Haut-Karabagh demeure. Cette région du sud-est du Caucase, peuplée majoritairement et historiquement d’Arméniens, fut cédée par Staline à la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan.

Ces conflits permanents et gelés, nés de l’effondrement de l’Union Soviétique, ont des conséquences politique, économique mais surtout humanitaire désastreuses. En effet, la présence de mines terrestres antipersonnelles et de débris de guerre explosifs constitue une véritable menace pour les populations civiles ainsi que pour l’environnement. Autre répercussion: des millions de réfugiés et de personnes déplacées vivent aujourd’hui hors de leur territoire d’origine.

S'il n’existe pas de définition formelle, on considère qu’un conflit gelé est "un conflit armé qui, après une phase militaire, est suspendu par un cessez-le-feu pour une longue période et où les belligérants sont généralement séparés par une opération de maintien de la paix".

Pour comprendre la nature de ces conflits à l’heure actuelle et analyser la capacité de l’Union européenne à se positionner en tant que possible médiateur dans la région, il convient de revenir sur les raisons historiques et géographiques qui ont dessiné les contours de ces conflits.

A la suite de la Révolution d’Octobre de 1917, le Caucase du Sud proclame son indépendance en créant l’éphémère "République indépendante de Transcaucasie" qui éclatera l’année suivante en trois Etats souverains: l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie. Malheureusement, ces pays sont faibles et ne se ressemblent pas. La Géorgie compte sur son ouverture maritime, tandis que l’Azerbaïdjan mise sur son pétrole. Quant à l’Arménie, qui souffre de son enclavement, elle compte sur sa large diaspora pour lui apporter le soutien dont elle a besoin. Le point commun à ces trois pays est qu’ils sont occupés par l’Armée rouge en 1921 et 1922 et sont intégrés, de manière constitutive, à l’Union soviétique sous le nom de "Fédération de Transcaucasie".

C’est là que réside la clé des conflits du Caucase puisque c’est au moment de la perte d’indépendance de ces Etats que se sont noués tous les conflits qui resurgissent en 1991.
En effet, en 1923, la région du Haut-Karabagh, peuplée en majorité d’Arméniens, est rattachée à l’Azerbaïdjan comme le souhaite Staline. En 1931, l’Abkhazie, qui jouissait depuis 1921 du statut de République fédérée, est rattachée à la Géorgie en qualité de république autonome. Quant à l’Ossétie, elle est coupée en deux en 1922, le Sud étant rattaché à la Géorgie et le Nord à la Fédération de Russie. Avec ce découpage, l'on comprend mieux pourquoi les conflits ont surgi de toutes parts dès la déclaration d'indépendance de ces Etats.

C'est dans un tel contexte que l'on discute d’une action de l’UE visant au règlement pacifique des conflits, et ce par le biais d’une coopération accrue entre les pays du Caucase. Une coopération qui lui serait bénéfique à long terme, étant donné l'objectif de l’UE de construire un cercle d’"amis voisins" non menaçants, le tout dans un environnement sécurisé et prospère. L’instabilité et la non-résolution des conflits dans le Caucase du Sud représentent une menace pour la sécurité de l’Union: il apparaît dès lors judicieux d’en assurer la stabilité.

A ce titre, il est important de rappeler tous les efforts déployés par l’UE depuis 2003 pour contribuer aux objectifs de sécurité dans le Caucase du Sud:

-Elle a nommé un Représentant spécial pour le Sud-Caucase depuis 2003 (pour la période allant du 1er septembre 2011 au 30 juin 2013, il s'agit de Philippe Lefort). Il permet un renforcement de la présence politique de l’UE dans la région.

-Elle a lancé une mission mise en œuvre par la PESD (Politique européenne de sécurité et de défense) et utilisé le Mécanisme de réaction rapide de la Commission européenne pour appuyer le processus de démocratisation après la "révolution rose" géorgienne qui a abouti à la démission du Président Chevardnadze en novembre 2003 et amené Mikheil Saakachvili au pouvoir en 2004.

-Elle a inclu l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie dans sa Politique européenne de voisinage (PEV) avec un "Plan d’Action" pour chaque pays. Ces plans sont une réelle chance pour l’UE de se mettre en avant dans la région. Il sont signés de façon bilatérale et ont pour but de définir clairement la stratégie de l’UE en matière de réformes politique et économique tout en établissant un ordre de priorité.

-La Commission européenne a alloué quelques 32 millions d’euros à des programmes de développement économique en Géorgie et travaille en étroite coopération avec l’ONU et l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE).

Le Haut-Karabagh : source de conflit entre l’Arménie et l’Azerbaidjan

La stratégie de l’UE en matière de sécurité implique une coopération renforcée avec ses voisins. A ce titre, la résolution du conflit du Haut-Karabagh est l’un des défis majeurs pour la stabilisation de la région du Caucase du Sud. Ce conflit entrave considérablement le développement de l’Arménie, en plus d’être une menace pour la stabilité de la région. Le Parlement européen "invite les deux parties à œuvrer pour la fin du conflit dans un dialogue constructif avec toutes les forces concernées".

Mais quelle est exactement la nature du conflit? Le contrôle du Haut-Karabagh est l'objet d’un vif affrontement. Région peuplée en majorité d’Arméniens, elle fut donnée à l’Azerbaïdjan durant l’époque soviétique. Depuis la chute de l’URSS, elle est l’enjeu d’un véritable bras de fer puisque l’Arménie souhaite récupérer le territoire.

Le cessez-le-feu de 1994 a entraîné de houleuses négociations dans le cadre du Groupe de Minsk, formé en 1992 par l’OSCE (coprésidée par les Etats–Unis, la France et la Russie) durant la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan dans le but de trouver une solution pacifique au conflit à travers d’intenses négociations. Cette guerre avait été déclenchée en 1991 lorsque les autorités régionales ont proclamé la création de la République du Haut-Karabagh.

Depuis, les deux parties n’arrivent pas à trouver un accord sur les principes d’autodétermination et d’intégrité territoriale et contribuent au gel du conflit dans la région du Caucase.

 

 

 

 

Source : Diplomatie n° 45, International Crisis Group et Représentation de la République du Haut-Karabagh en France

Dans une interview donnée en mars 2010, Peter Semneby, ancien représentant de l’UE au Sud-Caucase, explique qu’il est de l’intérêt de l’UE de résoudre ce problème au plus vite car un conflit gelé est dangereux pour la sécurité de la région. L’UE soutient le groupe de Minsk et collabore de différentes manières pour trouver une solution via le dialogue avec les sociétés civiles des deux pays mais également avec les divers médias. En effet, pour l’UE, l’instauration d’un climat de confiance est le point crucial si l'on veut surmonter les divisions. Ainsi, en  soutenant les efforts du groupe de Minsk, l’UE montre son engagement dans la résolution du conflit aux enjeux géopolitiques de taille, au regard des objectifs de la Politique européenne de voisinage.

Par ailleurs, il est intéressant de noter que la région du Haut-Karabagh est la seule à ne bénéficier ni d'aide ou programme de développement de l’UE ni d'aide internationale en raison de sa situation diplomatique singulière, à savoir qu’elle n’est pas reconnue officiellement par la communauté internationale.

Enfin, notons qu'il sera difficile pour l’UE de s’imposer et de rattraper son retard dans une région où elle a été absente pendant plus de dix ans. Qu’il y ait une guerre ou non, avec ou sans accord de paix, l’important pour l’UE est de tout mettre en œuvre pour restaurer la confiance.

L’Ossetie du sud et l’Abkhazie : source de conflit en Géorgie

 Les deux régions séparatistes d'Ossétie du Sud et d'Abkhazie, situées sur le territoire géorgien, ont unilatéralement déclaré leur indépendance respectivement en 1991 et 1992-1993: la première a souhaité être rattachée à l'Ossétie du Nord et, par ce biais, à la Fédération de Russie; quant à la seconde, elle a revendiqué le statut de membre associé à cette même Fédération. Ces deux conflits continuent d'envenimer les relations entre la Géorgie et la Russie. L’Europe n'en est pas moins concernée: compte tenu des élargissements, il est essentiel de résoudre ce type de conflits périphériques. La présence d’Etats instables représente une menace, d’où l’urgence de trouver des solutions et d’être plus actif.

En dépit de multiples tentatives et initiatives pour la paix, la situation reste au point mort. Les tensions demeurent vives dans les zones de conflit et la menace de nouvelles hostilités plane. L’influence de la Russie reste, quant à elle, incontestable: en soutenant les provinces séparatistes, Moscou, accusée à maintes reprises par la Géorgie d’attaquer sa souveraineté, cherche à maintenir une pression politique sur Tbilissi.

Les mouvements sécessionnistes en Abkhazie et en Ossétie du Sud ont repris à la fin des années 80 durant la Perestroïka de Gorbatchev, autorisant la libre expression à l’intérieur de l’URSS. Parallèlement, la montée du nationalisme géorgien a accentué les tensions interethniques. Ces mouvements se sont aggravés quand Zviad Gamsakhourdia a été élu à la tête du Soviet Suprême géorgien en 1990, avec pour slogan "la Géorgie aux Géorgiens". Il a supprimé le statut d’autonomie de l’Ossétie du Sud en y déclarant l’état d’urgence.

Le 24 juin 1992, les accords de paix de Dagomys furent signés: ils autorisaient le déploiement dans la zone du conflit d’une force commune de maintien de la paix (FCMP) composée de bataillons "nationaux" de Géorgie, d’Ossétie du Sud, d’Ossétie du Nord-Alanie et de Russie (500 hommes chacun).

La situation en Abkhazie était différente. La république était de facto indépendante dans les années 1920, avant l’annexion à la Géorgie par Staline qui a encouragé les migrations de Géorgiens ethniques vers la région. Aussi, en 1989, les Abkhazes étaient minoritaires par rapport aux Géorgiens ethniques en Abkhazie, à la différence d’autres régions où le groupe ethnique aspirant à l’indépendance était majoritaire. Au début des années 90 Z. Gamsakhourdia a tenté de se montrer plus conciliant au sujet de l’Abkhazie dans l’unique but d’éviter le conflit direct mais son successeur, E. Chevardnadze, n’a pas fait preuve d'autant de souplesse. N'atteignant pas un compromis, une guerre civile a éclaté en 1992. Fin 1993, les forces géorgiennes subissaient la défaite et en 1994, les accords de Moscou finalisaient un cessez-le-feu.

Moscou détient la clé de la résolution des conflits en Géorgie à la fois en raison de la nature de ses relations avec les régions séparatistes, puisqu’elle reconnaît l’indépendance de ces deux régions contrairement à l’UE, et du rôle de médiateur qu’elle se propose de jouer. Pour y arriver, elle se doit de faire un effort pour abandonner sa vision géopolitique traditionnelle de la région au profit d'une approche plus coopérative et consensuelle.

L’UE, quant à elle, se distingue de la Russie par son ambition politique et son poids commercial. C’est pourquoi elle doit entreprendre des actions plus substantielles et ne pas se cantonner à des déclarations d'intention et à la publication de rapports.

Si le chemin semble encore long, l'arme majeure de l'union, et la plus attractive, est celle de l'intégration européenne. Avec une image plus neutre, l'UE se distingue de la traditionnelle rivalité États-Unis/Russie et pourrait ainsi, à long terme, s'imposer comme un médiateur privilégié. Ces conflits gelés sont à surveiller de près: de nombreuses tensions avec l'Azerbaijan et les violations du cessez-le-feu ont réveillé le risque de conflit ouvert au Karabagh. Une affaire à suivre...

Aller plus loin

A lire

Ouvrages :

  • BIBLIOTHEQUE NUBAR DE L’UGAB, « Le conflit du Haut-Karabagh : entre règlement pacifique et reprise des hostilités », Revue Arménienne des questions contemporaines, no11, Mars 2010, 71 pages
  • DOCUMENT DE STRATEGIE DE COOPERATION POUR LA PERIODE 2007-2013. « Arménie –Communauté Européenne », 36 pages
  • GERMAN, T, « Abkhazie et Ossétie du sud : le choc des intêrets russes et géorgiens », IFRI Centre Russie/NEI, Visions no 11, 2006, 21 pages

Sur internet :

Source photo :  © Nanée Malek-Stanians, Symbole du Haut-Karabagh

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