L'Union européenne dans les Balkans occidentaux. Mythe ou réalité ? (débat du 17 novembre 2011)

Par Alexandra Yaghil | 29 novembre 2011

Pour citer cet article : Alexandra Yaghil, “L'Union européenne dans les Balkans occidentaux. Mythe ou réalité ? (débat du 17 novembre 2011)”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 29 novembre 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1327, consulté le 11 décembre 2017

(Article co-écrit par Alexandra Yaghil et Sophie Rauszer)

La seconde partie de notre « Soirée Balkans » du jeudi 17 novembre a été marquée par le tournage de l’émission « Carrefour de l’Europe » de Radio France Internationale (RFI). L’émission, diffusée dans le monde entier et présentée par Daniel Desesquelle, traite des questions qui traversent le débat européen. 

Dans l’émission du jeudi 17 novembre 2011, organisée en partenariat avec Nouvelle Europe, Daniel Desesquelle recevait, pour aborder la question des Balkans occidentaux et de leur avenir européen, Son Excellence l’Ambassadeur de Croatie en France, M. Mirko Galic, Dominique Thierry, ancien journaliste RFI et rédacteur pour le Courrier des Balkans, Stefan Vojvodic, enseignant et enfin, l’un des nôtres, Jean-Baptiste Kastel, responsable du pôle « Balkans » pour Nouvelle Europe.

« L’exode des populations serbes continue »

Forte et organisée, l’administration serbe se pose en héritière de l’ex-Yougoslavie. Angela Merkel, nous a rappelé Dominique Thierry, disait récemment de ce pays qu’il est le seul de la région « à avoir une administration solide ». Toutefois, le journaliste a tenu à insister sur le triste exode de la population serbe ; exode qui, malgré ce que l’on pourrait croire, se poursuit et concerne tout particulièrement les jeunes. Ces derniers seraient « déprimés de la vie en Serbie aujourd’hui ». Dominique Thierry tenait également à souligner le caractère atypique de la capitale serbe. Belgrade reste en effet une capitale fédérale bien que le pays, lui, soit passé de 20 millions d’habitants à environ 7 millions aujourd’hui. Une capitale disproportionnée donc (près de 2 millions d’habitants), qui « cannibaliserait la Serbie » mais qui, pourtant, compte parmi les villes les plus agréables à vivre sur le continent. Très prisée par les jeunes touristes et étudiants européens, Belgrade serait devenu le « must touristique pour les jeunes !» (Daniel Desesquelle)

« Plus on va au sud, plus c’est triste ! »

Célèbre expression du temps de la fédération yougoslave, illustrée par Dominique Thierry, elle qualifie bien l’écart de développement et de richesse entre les différents États des Balkans occidentaux. La Slovénie et la Croatie se détachent du lot : déjà « républiques les plus riches » de Yougoslavie, elles devaient, à contrecœur, opérer des transferts de fonds vers le sud de la fédération. 

L’on comprend aisément, dès lors, l’intégration rapide d’une Slovénie déjà puissante dans l’Union européenne et son adoption de l’euro. Si pour la Croatie le processus arrive à sa fin, le chemin a été plus difficile et plus long. Les facteurs explicatifs, précisait Dominique Thierry, sont multiples : son tissu économique d’abord, en particulier son industrie lourde « qui l’handicape aujourd’hui », des destructions plus importantes que son voisin slovène et une corruption qui a « alourdit la facture de certaines infrastructures ».

« La Yougoslavie était une étape avec ses succès et ses échecs » a affirmé l’ambassadeur qui, si elle « n’a pas fait que le malheur des peuples qui la composaient, n’a pas su résoudre à leurs maux ». Se demandant si la guerre aurait pu être évitée, le diplomate répond qu’aucune figure ne s’est imposée pour opérer une séparation pacifique entre les peuples, comme a su le faire Vaclav Havel en Tchécoslovaquie. Dans cette guerre, « chaque pays a ses responsabilités, mais la responsabilité première est dans le régime de Milosevic », ajoutait l’ambassadeur qui qualifie l’ancien président d’ « apparatchik communiste devenu un grand nationaliste ».

Le nationalisme : « le mal profond de la Croatie et de la Serbie ? »

La question de Daniel Desesquelle a soulevé le débat… Pour Son Excellence, un choix est à opérer : nationalisme ou Europe. Face à lui, la Croatie a préféré la seconde option. Néanmoins, selon Stefan Vojvodic, le nationalisme serait « voué à une mort certaine dans tout l’espace ex-yougoslave ». En outre, le professeur impose-t-il la prudence car « le nationalisme des Balkans n’est pas unique, il est pluriel ». S’il est certes omniprésent, la question ne se poserait cependant pas en termes d’opposition nationalismes-intégration européenne.

Dominique Thierry a, lui, avancé un autre argument : ces pays-là ne sont pas des « États-nations ». Le nationalisme serbe est composé de multiples identités : « l’État est le plus pluriel que l’on puisse trouver». Rappelant que l’État-nation reste finalement le modèle de l’intégration européenne, Dominique Thierry, affirme qu’ « il faut peut-être passer par cette étape-là ». L’origine des guerres dans la région se trouverait peut-être là car c'est de cette façon, nous rappelle-t-il, « tout a commencé il y a plus d’un siècle ».

La cohabitation de multiples identités a pu être pacifique à certaines périodes mais, depuis les toutes premières guerres balkaniques, « une chape de plomb s’est abattu sur l’histoire telle qu’elle est apprise, vécue et intégrée » par les habitants de la région. Pourtant, s’il est facile de différencier un Serbe d’un Croate ou un Slovène d’un Bosniaque, les différences culturelles, selon le journaliste, doivent être relativisées. 

L’Europe comme « empire protecteur »

Dominique Thierry a fait remarquer que malgré plusieurs rapports de la Commission, l’enthousiasme croate vis-à-vis de l’Union paraissait récemment encore assez relatif, avec 52% d’opinion publique favorable en juillet dernier. « La Croatie apporte son optimisme avec son entrée dans l’UE » a opposé l’ambassadeur qui a cité un sondage récent, consécutif à une campagne en faveur du référendum pour l’Europe, selon lequel le chiffre serait monté à 62% d’opinion favorable. Selon l’ambassadeur, les Croates attendent la paix ainsi que la stabilité sociale, politique et économique de leur intégration à la famille européenne: « la Croatie est tournée vers son avenir et donc vers l’Union européenne », « elle a un sentiment d’appartenance à l’Europe (…) son identité s’est créée dans cette relation avec l’Europe ».

À Belgrade, poursuit Stefan Vojvodic, l’élite politique cherche également, via une adhésion à l’Union, la prospérité et la stabilité mais aussi à s’insérer dans la mondialisation et à attirer les investissements directs à l’étrange. L’élite culturelle, d’autre part, souhaiterait tout d’abord « sortir des Balkans ». Autrement dit, elle souhaite voir la Serbie sortir de la guerre, de la corruption, des nationalismes, du crime organisé, du hooliganisme, etc. pour retrouver la « normalité » et « prouver à l’ensemble de l’Europe que le peuple serbe est un peuple européen tout simplement. » Stefan Vojvodic a conclu en citant Jacques Rupnik  qui affirmait que « les Balkans occidentaux cherchent un empire de substitution ».

Le chemin vers l’adhésion de la Serbie est encore long et elle devra régler la question des frontières avec le Kosovo qui reste « l’épine dans le pied » à la fois de Belgrade et des États européens (Dominique Thierry). Avoir le Kosovo et l’Union, rappelle Dominique Thierry, est « une équation impossible à résoudre. » Cependant, le pouvoir en place et l’opposition sont aujourd’hui en faveur de cet élargissement, ce qui marque un bond en avant.

Entre la Slovénie et le Kosovo, un « grand écart » : quid des autres États ?

La Macédoine, candidate officielle mais sans date, se voit toujours opposée le veto de la Grèce sur son nom. Le Monténégro est candidat, les négociations commenceront rapidement et se présentent bien mais pour la Bosnie et le Kosovo, nous dit Dominique Thierry, « il ne faut pas s’attendre à une progression sur leur statut ». La Bosnie-Herzégovine ne possède pas d’institutions fédérales qui fonctionnent correctement et pour le Kosovo, sa non reconnaissance en tant qu’Etat par une partie des européens empêche tout initiative de négociation.

Quant à l’Albanie, le blocage est réel et est dû, comme l’a expliqué Jean-Baptiste Kastel, à « la limitation d’une transition démocratique » : l’opposition ne siège pas au Parlement et boycotte l’activité législative en raison du « bourrage d’urnes » aux élections. Le gigantesque déficit démocratique et la situation économique dramatique du pays « bloque tout espoir, même sur le moyen terme, d’adhésion ».

« Malgré la crise, l’Union européenne fait toujours envie » a conclu Daniel Desesquelle, mais l’adhésion des Balkans n’est pas sans poser des problèmes à l’Union. Pour Dominique Thierry, si les « empires s’effondrent par la périphérie », il est là une raison de plus pour intégrer rapidement les Balkans qui sont, eux, « au cœur de l’Europe ». Une intégration qui, en outre, signifierait aussi l’intégration d’une communauté musulmane vieille de 500 ans dans l’Union : l’existence « d’un Islam d’Europe dans les Balkans peut être salvateur ». 

 

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