L'Ukraine vers la voie de l'intégration européenne ?

Par Alexandre Dybienko | 5 août 2013

Pour citer cet article : Alexandre Dybienko, “L'Ukraine vers la voie de l'intégration européenne ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 5 août 2013, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1727, consulté le 24 mai 2017

L’Union européenne poursuit son élargissement et regarde à l’Est avec intérêt même si certains pays des Balkans et l’Islande sont en haut de la liste. L’entrée de la Croatie le 1er juillet prochain a fait de l’Union une grande famille de 28 Etats membres qui est appelée à s’élargir encore un peu plus. Jusqu’où ? Si les pays des Balkans ont vocation à rejoindre l’UE, des questions se posent toujours pour des pays issus de l’éclatement de l’URSS. Qu’en est-il de l’Ukraine dont l’Histoire se mêle souvent à celle de la Grande Russie ?

Intégration à long terme ? 

L’entrée de la Croatie dans l’Union européenne va à l’encontre des prophéties des oiseaux de mauvais augure qui prédisent à cette construction historique une fin prochaine et douloureuse. Malgré les grandes difficultés auxquelles elle fait face, l’Union n’oublie pas sa mission de rassembler en son sein tous les pays européens qui ont eu la dramatique tendance à se faire la guerre au cours des derniers siècles. Les intérêts économiques qui participent du succès de l’Union occupent désormais une place centrale et expliquent en partie les derniers élargissements (notamment extension du marché commun). Après les deux derniers de 2004 et 2007 qui ont vu l’entrée d’une dizaine de pays tout juste sortis du joug soviétique, l’Union européenne se pose des questions quant à la politique à suivre en Europe de l’Est.

L’intégration des trois pays baltes, de la Pologne et des autres pays de l’ex-bloc communiste a profondément changé le visage de l’Europe, mais aussi ses perspectives à l’Est du continent. La chute du Mur de Berlin et l’indépendance de nombreuses républiques soviétiques quinze ans auparavant ont ouvert des portes jusque-là encore closes. Aujourd’hui les « frontières naturelles » de l’UE se situent à l’Ouest de la Russie et impliquent une intégration à long terme de l’Ukraine malgré les difficultés que cela engendrerait notamment pour la Politique Agricole Commune et sur la question de l’indépendance énergétique vis-à-vis de la Russie – c’est en tout cas ce que pensent les dirigeants européens comme le Premier ministre polonais Donald Tusk et la présidente lituanienne Dalia Grybauskaité, les plus au fait sur cette question.

Un fort potentiel économique mal exploité

L’Ukraine, pays riche de 45,5 millions d’habitants, entourée par la Russie et la Biélorussie à l’Est et au Nord regarde ses voisins de l’Ouest – Roumanie et Pologne – avec envie.

Doté de ressources naturelles importantes (pétrole, gaz, fer, houille), le pays est handicapé par un appareil productif ancien qui tarde à se moderniser. Mais le grand atout de l’Ukraine ce sont ses capacités de stockage de gaz qui pourraient alimenter un réseau européen en projet. Le sous-sol est donc riche, mais pas encore forcément bien mis en valeur alors que les terres constituent quant à elles un potentiel agricole phénoménal. L’ancien « grenier à blé » de l’Europe pourrait retrouver son rang parmi les toutes premières puissances agricoles mondiales si, là encore, elle se dote de moyens conséquents pour cultiver les immenses plaines ukrainiennes. Environ 10% du PIB ukrainien est issu de l’industrie agroalimentaire.

Etat de droit et rapprochement avec l’UE

Cet élan attendu par la population et qu’essayent de mettre en œuvre les autorités pourrait être spectaculaire au cours des prochaines années si l’Union européenne accepte de se rapprocher de l’Ukraine. D’ailleurs, Bruxelles, qui aidera l’économie ukrainienne via des plans d’aide, estime, à juste titre, que ce rapprochement doit être initié par Kiev et des signaux forts sont attendus. Le premier d’entre eux concerne la justice qui n’est pas encore exempte de défauts, loin s’en faut. Le très médiatique procès de Ioulia Timochenko et son emprisonnement contesté par les capitales étrangères rappellent que les questions énergétiques sont très sensibles et que les traditions soviétiques ont la vie dure.

Parmi les conditions sine qua non pour intégrer l’UE, le respect des droits de l’Homme et des principes démocratiques figure en première place. Quoi que l’on pense de la politique mise en œuvre par le président Viktor Ianoukovitch depuis 2010, la liberté de la presse est respectée – quoique imparfaitement – pour contribuer à la médiatisation des affaires judiciaires qui mettent à mal certains officiels corrompus (voir Martynenko Yuri). Le principal problème qui doit être résolu concerne la justice elle-même. L’Union européenne s’est émue à plusieurs reprises, via notamment le président du Conseil européen Herman Von Rompuy, de l’instrumentalisation de la justice, mais souligne les efforts entrepris depuis trois ans pour la rendre immaculée.

L’adoption d’un nouveau code pénal débarrassé de la vision partiale de la justice héritée du communisme a été encouragée par la Commission européenne pour la démocratie par le droit et le sort de Ioulia Timochenko est en voie de règlement après deux années marquées du sceau de l’emprisonnement et d’une justice peu fiable. L’ex-Première ministre n’est pas encore sortie des geôles ukrainiennes car le dossier est politiquement sensible et le Gouvernement explique avec une certaine malice qu’il ne souhaite pas faire d’ingérence dans une affaire judiciaire.  Une fois ce problème expurgé, les portes de l’UE pourraient s’ouvrir avec beaucoup moins de difficultés même si des questions de fond comme l’agriculture et l’énergie seront âprement discutées.

En attendant, l’Ukraine poursuit sa modernisation et ne souhaite pas brûler les étapes avec son partenaire européen. La prochaine étape, très importante, se tiendra les 28 et 29 novembre 2013 lors du Sommet de Vilnius et pourrait voir la signature d’un accord d’association et de libre-échange entre Kiev et l’UE. Cet événement revêt une importance capitale car tout échec entraînerait un gel des négociations pendant une période minimale de deux ans, le temps que de nouvelles élections présidentielles et législatives aient lieu en Ukraine.  

La Pologne par l’intermédiaire de son président a souligné auprès de ses homologues d’Europe de l’Est réunis à Bratislava en juin dernier le caractère hautement positif de la signature d’un tel accord tant sur le plan économique que politique. Économique en raison de la multiplication des échanges qui devrait en résulter. Politique dans la mesure où les efforts de démocratisation seront encouragés à travers le renforcement des liens entre l’Europe et un pays où le jeu politique est encore parfois « atypique », pour utiliser un euphémisme.

On peut souligner que la Pologne milite depuis des années pour un rapprochement de l’Europe avec l’Ukraine. Les raisons sont historiques, culturelles et bien évidemment économiques puisque la Pologne est le 4e importateur de produits ukrainiens et le 5e exportateur vers l’Ukraine.  

Des encouragements guère appréciés par la Russie qui aurait préféré voir l’Ukraine devenir membre de l’Union douanière créée avec la Biélorussie et le Kazakhstan.  Viktor Ianoukovitch a fait son choix et prend le parti de l’Europe même s’il s’expose au courroux russe. Afin de ne pas trop froisser son homologue russe, Ianoukovitch a finalement accepté le statut de membre observateur au sein de l’Union douanière qui regroupe actuellement la Russie, la Biélorussie, et le Kazakhstan. Les efforts à fournir par l’Ukraine sont encore nombreux avant que l’Union européenne ne soit conquise, mais le pays est sur la bonne voie.

Conclusion

Moins d’un quart de siècle après son indépendance, l’Ukraine s’ouvre des perspectives européennes grâce à un travail de fond en faveur d’une restructuration de son modèle économique et politique. Les évolutions récentes en termes de justice et de droits de l’Homme sont positives, mais doivent passer l’épreuve du temps et la surveillance d’une Union européenne prête à soutenir une Ukraine pleinement en phase avec ses profonds désirs de modernité. 

Aller plus loin

Sur internet :

 

Source photo : Ministry of Foreign Affairs of Ukraine, wikimedia commons

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