L’intégration européenne dans l’élection présidentielle française

Par Armelle Ripart | 13 mars 2017

Pour citer cet article : Armelle Ripart, “L’intégration européenne dans l’élection présidentielle française”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 13 mars 2017, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1964, consulté le 01 mai 2017

L’Union européenne traverse actuellement une crise existentielle. Entre le Brexit, la crise des réfugiés, et une crise de l’Euro encore sensiblement palpable aujourd’hui, l’impopularité actuelle du projet européen démontre de façon déterminante le caractère plus que jamais controversé de son intégration. Dans ce contexte, l’Union entame une année 2017 « crash-test » avec notamment trois grandes échéances électorales au Pays-Bas, en France et en Allemagne. Ces élections, et en particulier l’élection présidentielle en France, détermineront l’orientation future de l’Union européenne. Cependant, malgré cet enjeu essentiel, la place des questions européennes au sein de la campagne électorale française reste limitée.

Jusqu’à présent, cinq candidats majeurs ont déclaré se présenter aux présidentielles et obtiennent tous au moins 10% des intentions de vote au premier tour : Marine Le Pen (Front National), François Fillon (Les Républicains), Emmanuel Macron (En Marche), Benoît Hamon (Parti Socialiste) et Jean-Luc Mélenchon (France Insoumise). Si tous n’ont pas encore publié leur programme, plusieurs déclarations ont déjà été faites concernant les questions européennes depuis le début de la campagne. Les plus récents sondages envisagent au second tour Marine Le Pen affrontant François Fillon ou Emmanuel Macron selon les données.

La place de la construction européenne au sein des partis politiques français

Afin de mieux saisir les divergences entre les candidats à la présidentielle, il est essentiel de comprendre leur évolution et celles de leur famille politique concernant le projet européen. 

À l’opposé de sa position actuelle, le Front national (FN) n’a pas toujours été fervent eurosceptique. Jean-Marie Le Pen, premier président du parti et candidat à l’élection présidentielle de 1974, ira même jusqu’à se déclarer en faveur d’une européanisation des forces armées pour se protéger contre l’Union soviétique. Le parti a réalisé un volte-face à la chute du mur de Berlin, date à partir de laquelle le projet européen perd selon eux toute sa pertinence. Le FN considère alors que l’Union n’est plus qu’une machine technocratique engendrant une perte continuelle de souveraineté. Très proche des sphères d’influences russes depuis le démembrement du bloc soviétique, le FN souhaite se rapprocher de Moscou et ainsi reconstruire les relations diplomatiques en Europe sur un modèle intergouvernemental indépendant des États-Unis.

Les Républicains (LR) ont toujours concilié en leur rang europhiles et eurosceptiques, qui se rattachaient à la vision intergouvernementale du général de Gaulle. Sous la présidence de Jacques Chirac défendant le traité constitutionnel, la position du parti s’unifiera en faveur de celui-ci. Plus récemment, Alain Juppé, grand perdant des primaires de la droite en novembre dernier, incarnait la branche pro-européenne du parti malgré ses nombreuses critiques contre certains aspects de l’action de l’Union et préconisait de favoriser le noyau dur de l’Union qu’est la zone Euro. François Fillon avait, comme la quasi-totalité de son parti, voté en faveur du traité établissant une Constitution pour l'Europe en 2005 (Henri Guaino avait été l’un des rares membres des LR à voter contre). À l’inverse, il avait voté contre le traité de Maastricht en 1992.

Le Parti socialiste (PS) s’est souvent prononcé en faveur de la construction européenne. Pendant la présidence de François Mitterrand, celui-ci œuvre notamment avec le chancelier allemand Helmut Kohl à renforcer la communauté européenne. Ensembles, ils organisent l’adhésion à l’Union de l’Espagne et du Portugal en 1986 et introduisent le traité de Maastricht. Cependant, le PS a également beaucoup reproché à l’Union d’être trop libérale, et souhaitait refonder le projet autour d’une Europe sociale. Ces reproches se sont traduits en une division intense au sein du PS lors du référendum de 2005 lorsque Laurent Fabius, à l’époque numéro deux du parti, se déclare contre le traité établissant une Constitution pour l'Europe, texte qu’il considérait comme trop peu social. La fracture du PS sur la question s’était finalement soldée par un vote en faveur du traité après un référendum interne. Benoît Hamon avait refusé à l’époque de suivre la consigne du parti et avait voté contre le traité constitutionnel. Il s’était également prononcé contre le traité de Lisbonne en 2008 et représente ainsi la branche la plus critique du parti envers l’intégration européenne.

Jean-Luc Mélenchon était membre du Parti socialiste jusqu’en 2008 lorsqu’il fondera son propre parti, le Parti de gauche. Cependant, il s’est toujours positionné à l’aile gauche du PS et a toujours souhaité que l’Union abandonne son orientation libérale. Comme Laurent Fabius et Benoit Hamon, il vote non lors du référendum de 2005 sur le traité constitutionnel. Sous la bannière du Front de gauche, il s’engagera après avoir quitté le PS dans une campagne contre l’adoption du traité de Lisbonne.

Des visions européennes divergentes

Avant même de s’affronter sur les questions de politiques publiques, les candidats se déchirent sur l’essence même du projet européen. L’Union reste un sujet délicat pour les candidats, qui ne la mentionne qu’à la marge ou en lui donnant le rôle de bouc-émissaire muet des problèmes nationaux.                                                          

Marine Le Pen, la plus fervente opposante au projet européen, a prévu selon son programme un référendum sur le retrait de la France à l’Union européenne dans les six mois après son élection. Elle souhaite également instaurer un « Ministère des Souverainetés » afin de renégocier les traités.

Aux antipodes de Marine Le Pen, Emmanuel Macron se présente comme le candidat le plus ouvert et favorable au projet européen et à son intégration. Tout comme François Fillon, il aspire à renforcer le moteur franco-allemand, qui selon lui doit relancer la construction européenne. Cependant, François Fillon cherche à recentrer l’Union sur une « Europe des Nations » dans la lignée gaulliste, qui préserverait la souveraineté des États membres et rejoindrait le modèle d’une organisation internationale classique. Emmanuel Macron parle au contraire de « souveraineté européenne », souhaitant augmenter la capacité d’action des institutions européennes. Il a notamment proposé l’instauration très symbolique d’une carte d’identité européenne. Selon François Fillon, le cœur du projet européen doit se concentrer sur la zone Euro, pour laquelle l’inter-gouvernementalisme serait la clé. Il est, comme Emmanuel Macron, en faveur d’une Europe à deux vitesses.

Benoît Hamon critique le libre-échange absolu de l’Union européenne et souhaite mettre en place un nouveau traité budgétaire entre les États membres de la zone Euro afin de casser sa politique d’austérité. Il propose également une forte alliance autour d’une nouvelle coopération européenne en matière de défense et, tout comme Jean-Luc Mélenchon, un nouvel objectif européen concentré sur la transition écologique. Benoît Hamon imagine une convergence puis une harmonisation sociale et fiscale dans l’Union européenne dans le but de réorienter la construction européenne sur des valeurs sociales.

Jean-Luc Mélenchon quant à lui affirmait au lendemain du Brexit « l’Europe on la change ou on la quitte ». Il souhaite une modification des traités afin d’abandonner la politique d’austérité et de recentrer l’action européenne sur le bien-être social. Ainsi, l’euroscepticisme de Jean-Luc Mélenchon se différencie fondamentalement de celui du FN qui se concentre surtout sur le retour de la souveraineté française et de l’indépendance du pays. Jean-Luc Mélenchon ne critique pas l’essence du projet européen mais au contraire l’orientation libérale dont celui-ci s’est doté.

Ainsi, si l’on peut noter des similarités entre certaines visions, les grands points de clivages des candidats à l’élection présidentielle demeurent la question de la souveraineté de la France vis-à-vis de l’Union européenne ainsi que la politique économique néolibérale poursuivie par les institutions européennes.

Réformer les institutions européennes

Les ferventes critiques du déficit démocratique de la construction européenne que l’on entend régulièrement de la part de personnalités politiques mais aussi d’une partie du peuple français semblent avoir été entendues dans le débat actuel. De nombreux candidats ont été réceptifs à ces accusations et proposent des réformes.

Les positions les plus radicales concernent la Commission européenne, qui estlargement critiquée par François Fillon, Jean-Luc Mélenchon ou encore Marine Le Pen. Cependant, alors que François Fillon et Marine Le Pen proposent de contrebalancer le pouvoir de la Commission par un pouvoir de décision des États membres plus important, Jean-Luc Mélenchon envisage plutôt un Parlement européen dominant. Si la Commission venait à voir son pouvoir remis en cause par les États membres, la dynamique européenne s’inscrirait alors durablement dans une méthode intergouvernementale, dans laquelle les gouvernements nationaux auraient le dernier mot sur les propositions européennes. Au contraire, un Parlement européen aux pouvoirs consolidés et avec notamment un droit d’initiative législative contribuerait probablement activement à la construction européenne, même s’il semble difficilement envisageable que les autres États membres acceptent un tel renforcement. Dans le cadre de sa vision inter-gouvernementale de l’Union, François Fillon suggère dans son programme la création d’un Secrétariat général de la zone Euro, indépendant de la Commission dans lequel siègeraient des représentants des États membres. En supprimant les compétences de la Commission sur la politique monétaire au sein de la zone Euro, François Fillon semble vouloir limiter l’Union européenne à une simple organisation internationale. 

En plus de remettre en question le pouvoir de la Commission, Marine Le Pen refuse également de reconnaître la suprématie de la Cour de Justice de l’Union européenne, qui selon elle, au même titre que le droit de l’Union européenne, ne peut remettre en question les législations adoptées à l’échelle nationale. En s’affranchissant du pouvoir judiciaire européen, Marine Le Pen respecte sa ligne souverainiste et remet en question la crédibilité même du projet européen. 

Emmanuel Macron souhaite au contraire voir les institutions européennes renforcées et s’est déclaré, comme Benoît Hamon, favorable à la création d’un Parlement de la zone Euro au sein du Parlement européen actuel, dans lequel siégeraient des parlementaires européens (ou nationaux pour Benoît Hamon) des pays de la zone Euro. Selon lui, il est nécessaire d’assurer pour la zone Euro, noyau dur de l’Union, que les institutions européennes soient capables d’agir efficacement.

Le prochain président, un pari pour le futur de l’Union

Malgré les nombreux sujets de discorde entre les candidats, les récentes affaires, touchant certains d’entre eux, ont relégué les débats d’idées au second rang. Ainsi, une plus grande clarté concernant les propositions concrètes sur les institutions européennes et une vision générale de l’Union manque encore au sein des différents programmes politiques. La plupart des candidats se laissent également, comme dans chaque élection, une marge de manœuvre importante afin d’adapter leurs solutions en fonction des attentes électorales et des futures actualités, qui pourraient encore surgir dans cette campagne.

Si Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon restent critiques sur la direction économique de l’Union, ils proposent tous deux une nouvelle Europe orientée sur des questions sociales et écologiques, même si Benoît Hamon ne brandit pas le spectre d’une sortie de l’Union. Le candidat d’En Marche Emmanuel Macron refuse d’envisager le futur de la France sans l’Union européenne, qui doit selon lui être renforcée. François Fillon prône quant à lui la formation d’une Europe intergouvernementale recentrée sur un nombre restreint de politiques. Marine Le Pen s’affirme une fois encore fondamentalement contre le projet européen. Avec toutes ces visions sur l’avenir de l’Union européenne, cette campagne semble maintenir l’électeur français dans un mythe du président suprême, qui serait capable, seul, de renégocier les traités. En réalité il n’a que très peu de marges de manœuvre face à ses partenaires européens avec qui il doit interagir. Cependant, s’il a besoin de ses homologues européens pour approfondir l’intégration européenne, le président français peut tout de même seul bloquer toute future intégration, l’unanimité des États membres étant nécessaire pour modifier les traités.

 

Malgré la place marginalisée de l’Union européenne au sein de la campagne électorale, il ne faut pas sous-estimer le rôle de cette élection pour le futur de l’Union européenne. Avec les prochaines élections législatives en Allemagne, le futur de l’Union européenne (ou sa chute) se décide dans les mois qui suivent.

 

Aller plus loin :

À lire :

HAEGEL, Florence, Partis politiques et système partisan en France, Paris, Les presses de Sciences Po, 2007.

Lien des programmes :

Marine Le Pen – https://www.marine2017.fr/programme/

François Fillon – https://www.fillon2017.fr/participez/

Emmanuel Macron – https://en-marche.fr

Benoît Hamon – https://www.benoithamon2017.fr/le-projet/

Jean-Luc Mélenchon – https://avenirencommun.fr/avenir-en-commun/

Sondages :

http://www.parismatch.com/La-presidentielle-en-temps-reel

http://presicote.factoviz.com/index/more/id/qoo_lew_1

À voir :

Mélenchon, « L’Europe, on la change ou on la quitte », 24 juin 2016. http://melenchon.fr/2016/06/24/leurope-on-change-on-quitte/

Image :

https://commons.wikimedia.org/wiki/Palais_de_l%27Élysée#/media/File:Palais_de_l%27Elysée_Entrée.JPG

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