L’Inde et l’Europe : le cas Mittal et les médicaments bon marché

Par Anaïs Delbarre | 6 février 2012

Pour citer cet article : Anaïs Delbarre, “L’Inde et l’Europe : le cas Mittal et les médicaments bon marché ”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 6 février 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1409, consulté le 22 janvier 2018

Le partenariat Union Européenne (UE) - Inde est un partenariat stratégique pour l’Europe. Il existe déjà une longue tradition de coopération entre la « plus grande démocratie du monde » et le vieux continent européen. La stratégie de 2004 atteste d’ailleurs de cette tradition renouvelée : en effet, les États de l’Union européenne et l’Inde instaurent une coopération dans les domaines de la paix, de la lutte contre le terrorisme, de la non-prolifération des armes nucléaires et des Droits de l’Homme. Est également mise en place une coopération dans les domaines économique et commercial (soutien d’une politique industrielle par exemple). EuropeAid agit en Inde, principalement pour aider au développement du pays, réduire la proportion de personnes pauvres et homogénéiser les conditions de vie diversifiées.

L’Inde est le premier bénéficiaire de l’aide communautaire en Asie, et un montant de 260 millions d’euros lui avait été accordé sur la période 2007-2010 pour palier le faible niveau d’éducation et les problèmes liés à la santé et à l’hygiène. Plus qu’un pays à aider, l’Inde est maintenant un véritable partenaire commercial pour l’Union européenne. Acteur international, puissance régionale à la croissance exponentielle, l’Inde fascine par sa taille, sa culture et la diversité de ses firmes, multinationales à la conquête du monde. L’Inde est certes un partenaire de l’Europe, mais ne devient-elle pas pour les Européens un « géant incontrôlable », dévorant leurs parts de marché mondiales et leurs capitaux ?

Les médicaments génériques indiens, une vieille crainte sans cesse renouvelée

Des négociations commerciales sont à l’œuvre entre l’Inde et l’UE depuis avril 2007. Or, en mai 2011, la conclusion des accords est bloquée par la « clause de l’exclusivité des données », demandée par les 27 au gouvernement indien. Cette clause interdirait à l’industrie pharmaceutique indienne, l’une des plus importantes sur le plan mondial, d’utiliser des formules exclusives pour produire des médicaments bon marché à l’attention des pays en voie de développement, comme les États d’Afrique noire ou d’Asie du Sud-Est. L’Inde, maîtresse en la matière de génériques, produit en effet des médicaments très bon marché qu’elle revend ensuite aux quatre coins du monde pour tenter de constituer des remèdes à la propagation du VIH par exemple. Depuis les années 70, 20% des génériques dans le monde sont produits par l’Inde. Ces médicaments constituent donc une concurrence pour l’industrie pharmaceutique européenne.

Selon la Croix Rouge, qui dénonce la clause de l’exclusivité, cette demande serait liée à un désir européen de freiner l’expansion indienne dans la production de génériques pour ne pas perdre de parts de marché et favoriser les grands laboratoires occidentaux. Cette logique marchande contribuerait à augmenter les coûts des génériques dans les pays pauvres et serait donc une régression des progrès générés dans ces Etats. Ces médicaments, moins chers que les autres, ont selon cette même source permis de grandes avancées dans le traitement des maladies comme le paludisme.

On observe que l’Inde et l’Europe ont certes conclu des accords couvrant presque tous les domaines (commerce, économie, culture, santé, enseignement) mais que ces derniers ne semblent pas encore prêts à partager leur « part de gâteau » avec ces nouveaux pays émergents qui leur « raflent » des bénéfices.

Un autre cas, celui de l’entreprise ArcelorMittal, illustre encore une fois cette crainte des Occidentaux vis-à-vis de l’expansion indienne.

Arcelor-Mittal ou l’émergence de grands groupes indiens en Europe

L’Inde s’ouvre à l’international. Les signes les plus frappants en sont sans doute les acquisitions de plus en plus nombreuses d’entreprises à l’étranger, et notamment en Europe. Mittal Steel (groupe sidérurgique) est à l’origine un groupe familial indien, dont le président, Lakshmi Mittal, réside à Londres. Les principaux dirigeants sont Indiens, mais les actions sont essentiellement cotées aux Pays-Bas et aux États-Unis. En outre, aucune usine ne se trouve sur le territoire indien. Mais les filiales sont nombreuses, à la fois en Asie et en Europe.

La Mittal Steel Company naît en 2004 d’une fusion entre la société Ispat International (dont le président est Monsieur Lakshmi) et LNM (société néérlandaise). En 2005, de nouvelles acquisitions, celles d’une société sidérurgique chinoise nommée Hunan Valin et d’une société américaine, l’International Steel Group (ISG), achèvent de constituer le groupe Mittal. Très vite, il devient leader sur les marchés sidérurgiques de l’automobile, de la construction, de l’électroménager et de l’emballage. En 2004, il devance déjà le groupe sidérurgique européen Arcelor, premier producteur d’acier dans le monde.

En 2006, Mittal lance une OPA hostile sur la société Arcelor, qui le 26 juillet est obligée de capituler, absorbée par le géant indien. La société se nomme désormais Arcelor-Mittal. Fière de ses 290 000 employés dans 60 pays différents, la compagnie a gardé son siège à Luxembourg, qui était déjà celui de la société Arcelor avant 2004.

Ce qui est remis en cause ici, c’est la supériorité économique occidentale des Européens. Ces multinationales indiennes, nouvelles actrices du marché mondial, sont autant d’ « imprévus » pour les Européens, qui ne s’attendaient pas à un réveil si innovant de la part des firmes de Bombay. Les atouts de l’Inde font ainsi trembler, à la fois les employés européens, qui ont peur de réductions drastiques de personnels, et les élites européennes, qui voient leur hégémonie économique diminuer.

Le 14 octobre 2011 est annoncée la fermeture du site de Liège, en Europe. Avec la crise, la demande est moindre, et Monsieur Mittal entend bien fermer les sites qui ne sont plus aussi rentables. En 2011, le président de la firme indienne, qui avait promis en 2009 à la Fédération européenne de la métallurgie qu’il continuerait la production dans toutes ses filiales, rompt sa parole. Les stratégies de « mise en veille » de certains sites comme celui de Florange en Lorraine ne sont considérées comme certains que comme des subterfuges destinés à fermer à termes ces usines au repos. Au total en 2012, ce sont près de 6000 emplois européens qui sont mis en péril. Une réunion des différents syndicats se tiendra d’ailleurs à ce sujet à  Bruxelles le 6 février 2012.

Le 7 décembre, une grève spectaculaire d’une journée a été tenue par les employés de tous les sites européens d‘Arcelor-Mittal. Dans l’histoire des grèves sidérurgiques, c’est une première. 

Conclusion 

L’Inde, tout comme la Chine, entame un réveil économique séduisant pour ses multinationales, qui se multiplient sur le globe, à la recherche de profits sur tous les continents. La vieille Europe perd de la vitesse et essaie par tous les moyens de freiner cette croissance inattendue. Le cas des médicaments génériques en est un exemple parmi d’autres. Mittal rachète Arcelor mais elle n’est pas la seule à s’intéresser aux capitaux européens : Rambaxi, leader de l’industrie pharmaceutique indienne, a racheté Aventis fin 2004. Les employés européens ne sont pas les seuls à se mettre martel en tête. Les élites du continent européen craignent, elles aussi, ce départ réussi. N’est-ce pourtant pas qu’un début ?

 

Pour Aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire 

  • BOILLOT Jean-Joseph, L’économie de l’Inde, Editions La Découverte, Collection Repères, Paris, 2009
  • SCHNEIDER Bertrand, L’Inde : l’avènement d’une grande puissance, Editions d’Organisations, Groupe Eyrolles, Paris, 2006

Sur Internet

 

Source photo: Sunil Mittal at 2007 India Economic Summit. par World Economic Forum sur wikimedia

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