L'Europe, le chemin et la destination. Retour sur le fédéralisme comme moyen et comme but

Par Philippe Perchoc | 5 décembre 2012

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “L'Europe, le chemin et la destination. Retour sur le fédéralisme comme moyen et comme but”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 5 décembre 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1600, consulté le 19 août 2017

Le débat sur l'Europe fédérale semble aujourd'hui retrouver la vigueur qu'il avait dans les années 1950 quand s'opposaient les partisans d'une Europe fédérale institutionnelle convoquée immédiatement (Spinelli par exemple) et ceux d'une approche fonctionnaliste (Monnet). Il semble que ce clivage durable sur la meilleure manière de faire l'Europe ressorte aujourd'hui. A moins qu'il n'y ait une ruse de la raison. 

Un épisode de la Guerre de Troie vient parfaitement illustrer la situation de l'Europe d'aujourd'hui. Apprennant par une prophétie qu'il devrait partir pour Troie et ne reviendrait qu'au bout d'un immense voyage, Ulysse décida de se faire passer pour fou. Il attella un boeuf et un cheval et partit dans son champ semer des cailloux pour tenter de les faire pousser. Il fut démasqué par Palamède, l'autre ingénieux élève du Centaure Chiron, qui plaça Thélémaque devant la charrue afin de voir si Ulysse l'éviterait, ce qu'il fit et qui l'obligea à affronter son destin.

Rien ne dit que l'Europe fédérale soit l'horizon de l'histoire européenne. Notre XXIe siècle est devenu sceptique, à raison des philosophies de l'Histoire qui interprètent tout à la lumière d'un hypothétique avenir sans cesse repoussé. Pourtant, un regard historique et institutionnel pousse une grande partie des universitaires à s'accorder à dire que l'Union européenne est aujourd'hui dotée d'institutions en partie fédérales comme un Parlement européen élu au suffrage universel direct, une banque centrale qui rachète les dettes des Etats sur les marchés secondaires ou une quasi Cour constitutionnelle (la CJUE à Luxembourg) qui assure une interprétation uniforme du droit des traités et de la législation dérivée. On reste bien entendu loin de "l'idéal fédéraliste" défendu par Spinelli ou par les Jeunes Européens. Néanmoins, la "mécanique européenne" (peut-on parler comme Hegel d'une "ruse de la raison"?) pousse toujours les Etats à s'unir à reculons. Sous l'effet des transformations stratégiques en Europe depuis 1990, l'Union européenne est entrée dans une logique d'élargissements et d'approfondissements.

L'élargissement est l'accomplissement de la promesse des pères fondateurs d'une Europe qui réalise sa vocation par la reprise de contact de ses deux parties. L'approfondissement est la seule manière que les Européens aient trouvé de résoudre de manière pacifique les conflits politiques et économiques qui les opposent.

Pourtant, l'Europe n'est pas au-delà de la politique, comme le pensait Kojève pour qui les instances communautaires marquaient l'avènement d'un Etat technique et bureaucratique. Elle est une Europe qui est contrainte au changement dans un monde en mutation. Si l'Etat nation est une invention européenne, son dépassement est difficile. Les Etats-Unis d'Amérique ont largement créé leurs Etats à partir de leur fédération, les Européens sont dans la logique inverse. Mais les Etats européens ne se laissent pas réduire facilement, soit qu'ils soient de vieux Etats nations, soit qu'ils soient récents et peinent à partager une souveraineté récemment acquise. Pourtant, c'est bien du dehors que vient la contrainte de l'Union. Comme c'était le cas pendant la Guerre Froide, comme c'est le cas dans la mondialisation.

A une Europe économique, les pressions internationales - largement économiques - demandent une Europe politique qui puisse faire des choix et qui soit solidaire. Or, le système politique qui combine le mieux l'unité et la diversité reste le fédéralisme. L'Europe est dotée de certaines institutions fédérales, mais ce qui lui manque, plus que les institutions, c'est le projet mobilisateur. Jacques Delors disait qu'on ne tombait pas amoureux du Marché Unique. Les amoureux de l'Europe fédérale par principe existent, mais le fédéralisme n'est acceptable que s'il est un chemin vers un horizon qui reste à définir. Toute communauté politique naît d'un choix fondateur, d'une décision.

A la crise économique, Bruxelles répond par une union des banques, des dettes et des budgets. Mais l'Union des citoyens passe par un débat véritablement politique, non pas seulement sur "l'être", mais sur le "faire". Non pas "qui sommes nous ensemble"? Nous ne le savons pas, c'est la première fois que nous sommes conscients d'être ensemble. Mais "où allons-nous ensemble"? Comme des compagnons de voyage qui se retrouvent pour la première fois. Et cela, il faut le demander aux voyageurs et non pas au syndic des agences de voyages.

Si l'on croit déceler une ruse de la raison dans les siècles européens, les philosophies de l'histoire engagent malheureusement avant tout ceux qui y croient. C'est pour cela qu'il faut probablement agir pour ne pas faire - ou défaire - l'Europe à reculons, mais pour se retourner et regarder l'avenir en face, ne pas confondre les moyens institutionnels et le but politique.

L'Europe a déjà des attributs fédéraux. Certes. Mais elle ne pourra qu'être un type de fédération que l'on a jamais connu : ni Belgique, ni Allemagne, ni Suisse, ni Etats-Unis. Si l'objectif du fédéralisme actif est de rendre l'Europe plus démocratique, plus citoyenne, c'est en fonction d'un projet politique à l'échelle du continent qu'il doit se penser. Cinquante ans plus tard, Monnet a encore besoin de Spinelli.

A lire

Cet article est une réaction suscitée par plusieurs publications récentes et interpellations amicales:

Source de l'illustration: Wind, Éole. Belgiump, janvier 17, 2009.

 

 

Commentaires

Philippe montre que le discours Merkelien sur l’union politique est vide. L’union politique d’abord nous l’avons déjà, et ensuite elle n’est pas un but. Il nous faut donner la parole aux voyageurs pour voir ou ils veulent aller. Parfois ils voudront aller vers plus de libéralisme, parfois vers plus de protection sociale. Mais en partageant la même barque ils apprendront à se connaitre mieux et à rester ensembles.

Tout à fait d'accord avec Luis!

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