L'Europe laïque se voile la face : la laïcité, l'Europe et la Turquie

Par Alice David | 7 juillet 2010

Pour citer cet article : Alice David, “L'Europe laïque se voile la face : la laïcité, l'Europe et la Turquie”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 7 juillet 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/906, consulté le 17 juillet 2019

Le préambule du Traité de Lisbonne décrète que l'Union européenne « s'inspire des héritages culturels, religieux et humanistes de l'Europe ». N'affirmant pas son héritage judéo-chrétien, l'Union européenne a-t-elle donc choisi implicitement d'être laïque, c'est-à-dire de séparer religion et politique ?

En accord avec ses principes, l'Europe devrait pouvoir intégrer de nouveaux pays peu importe leur religion. Mais voilà, les principes d'une Europe « riche de ses membres » et « unie dans la diversité » semblent avoir des limites. Des limites qui se déclinent sous toutes leurs formes lorsqu'on parle de l'adhésion de la Turquie. Des limites principalement religieuses, mais aussi géographiques, historiques et culturelles.

Avec Mustafa Kemal, la Turquie s'est tournée très tôt vers l'Europe dans laquelle elle voyait la modernité et l'avenir. L'État turc se réclame des « valeurs républicaines à la française » depuis cette période. Entre 1922 et 1924, le Sultanat et le Califat ont été abolis et l'Islam a perdu son statut de religion d'État. Simultanément, des mesures ont été prises pour changer les mentalités. Le mariage civil est devenu obligatoire et un enseignement laïc inspiré du modèle français a été mis en place. Les hommes ont cessé de porter le fez et se sont rasés. L'alphabet latin a remplacé l'alphabet arabe. La Constitution de 1924 a proclamé l'État turc comme étant « républicain, nationaliste, populiste, étatiste, laïc et révolutionnaire ». La Turquie, seul pays laïc en Europe avec la France, aurait donc tout à fait sa place aujourd'hui dans l'Union.

Mais voilà, la possible adhésion de la Turquie a donné lieu à un certain nombre de questions et de doutes de la part des autres pays membres. Tout commence vraiment en 2002 avec le Président de la Convention européenne, Valéry Giscard D'Estaing, qui exprime clairement son désir de voir des limites fixées concernant l'élargissement. Il affirme que la Turquie, le plus ancien candidat officiel de l'Union, ne peut en faire partie. La question des frontières de l'Europe est donc posée. Quelle Europe veut-on ? Comme le dit Orhan Pamuk, Prix Nobel turc de littérature : « il faudrait poser la question aux Européens comme aux Turcs : voulez-vous que votre avenir soit défini par le nationalisme et l'appartenance religieuse ou plutôt par un idéal plus glorieux comme la liberté, l'égalité et la fraternité ? ».

Pour éviter le débat de fond, les Européens se réfugient derrière une autre question : la Turquie fait-elle partie de l'Europe ?

Chacun tente d'y répondre, selon son domaine, afin de clore le débat concernant l'adhésion de la Turquie. Les géographes pensent que l'Europe est « une des cinq parties du monde comprise entre l'océan Arctique au nord, l'océan Atlantique à l'ouest, la Méditerranée et les chaînes du Caucase au sud, la mer Caspienne et l'Oural à l'est ». Les historiens et philosophes, de leur côté, proclament généralement que les frontières de l'Europe s'arrêtent à l'Europe à 25, c'est-à-dire « celle qui rencontre une autre civilisation, un régime d'une autre nature et une religion qui ne veut pas d'elle ».

Quant aux Turcs, peut-on penser leur appliquer la définition des historiens et des philosophes alors même qu'ils sont candidats à l'entrée dans l'Union européenne depuis 1999 ?

Il est vrai que la Turquie et l'Europe furent ennemies dans l'histoire passée. Le bras armé de l'Islam a longtemps été l'Empire ottoman, néanmoins il semble que ce temps soit révolu et la demande d'adhésion de la Turquie en est la preuve. Cette définition dépassée de l'Europe apparaît donc comme une échappatoire pour les pays de l'Union européenne qui ne savent pas comment résoudre le problème turc.

De son côté, Ohran Pamuk affirme que la Turquie n'a pas à prouver qu'elle a toujours fait partie de l'Europe. La Turquie a dominé l'Europe orientale pendants des siècles et a contrôlé toutes les frontières méditerranéennes de l'Europe. Quant au discours nationaliste qui se développe en Turquie depuis 10 ans, laissant entendre que la Turquie serait victime de l'Europe ; c'est selon lui une contrevérité. Il rappelle que l'Europe a besoin de la Turquie pour devenir une grande puissance multiculturelle s'imposant face aux États-Unis. La Turquie aurait donc autant besoin de l'Union européenne que l'Union européenne de la Turquie.

Ainsi, comment l'Europe peut-elle encore justifier le rejet de la candidature turque ? L'Union européenne qui se dit implicitement laïque en choisissant de ne pas faire apparaître l'héritage judéo-chrétien dans le préambule du Traité de Lisbonne a-t-elle le droit de ne pas accepter un pays pour des raisons religieuses et culturelles ? Rappelons que la laïcité c'est la séparation du politique et du religieux. C'est aussi par extension, l'ouverture à l'autre dans sa différence. 

L'Europe se trouve à l'évidence dans une position plus que délicate : comment s'affirmer comme étant laïque (principe tout autant fondamental et hautement symbolique que la démocratie et la liberté) tout en gardant une marge de manœuvre pour avoir encore le choix des pays à intégrer ou non dans l'UE ?

La question qui revient est donc celle du choix de l'Europe que l'on veut construire. Les termes employés dans le préambule de la Constitution de 2005 reflétaient déjà ce malaise. Le préambule était véritablement indécis. Rien n'était clairement énoncé. Tout était sous-entendu : « consciente de son patrimoine spirituel et moral, l'Union se fonde sur les valeurs indivisibles et universelles ». Les termes « patrimoine spirituel » et « valeurs indivisibles et universels » laissent dubitatif.

Affirmer la laïcité de l'Union tout en restant évasif pour ne pas avoir à se positionner clairement concernant l'intégration de nouveaux pays tel que la Turquie. Rester dans l'entre-deux et ne surtout pas trancher. Voilà le choix qu'avait fait l'Union européenne pour le préambule de sa Constitution et qui a été fait pour le Traité de Lisbonne.

Pour sortir de l'impasse, il faudrait une vraie Europe laïque, en accord avec ses principes. En accord dans les faits, c'est-à-dire une Europe laïque avec la Turquie. Il semble néanmoins que la Turquie ayant compris l'indécision de l'Union se détourne aujourd'hui de celle-ci adoptant une nouvelle stratégie diplomatique tournée vers le Proche-Orient.

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • Une construction pour un projet et des valeurs, Christian Franck et Sandra Boldrini, Bruxelles, 2004
  • La laïcité, Haarscher Guy, Presses universitaires de France, 2004
  • L'élargissement de l'Europe, Giuliani Jean Dominique, Presses universitaires de France, 2004 
  • L'Europe des religions, édité par Richard Friedli et Mallory Schneuwly Purdie 

Sur Internet

 

Un mot sur la Pépinière

pepiniere-145.pngAlice David fait partie de la promotion 2009-2010 de la Pépinière. Créée en 2008, ce programme vise à intégrer peu à peu de nouveaux rédacteurs à l'équipe de Nouvelle Europe. Cette année, elle est composée d'étudiants en Licence III d'études européennes de l'Université Paris III-Sorbonne nouvelle, qui ont choisi de travailler sur le thème de "l'Alter-Europe".

Source photo : Mustafa Kemal Atatürk, par Melissa Mapples, sur Flickr

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