L'Europe, grande absente de la campagne électorale allemande

Par Claudia Louati | 4 décembre 2013

Pour citer cet article : Claudia Louati, “L'Europe, grande absente de la campagne électorale allemande”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 4 décembre 2013, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1762, consulté le 19 octobre 2017

En août 2013, Jurgen Habermas parlait de « l’échec européen » d’Angela Merkel et des autres candidats à la chancellerie, faisant ainsi référence à leur volonté d’empêcher, dans un souci de concentrer la campagne électorale sur des thèmes moins controversés, tout débat sur l’avenir de l'UE et de la zone euro. Cette affirmation a-t-elle été confirmée dans les derniers mois précédant l’élection ? Quelles sont aujourd’hui les conséquences du vote allemand pour le reste de l’Europe ?

Un non-sujet

Bien que la question du rôle de l’Allemagne dans l’Europe et de son statut économique et politique fût au centre des préoccupations de ses partenaires, elle ne fut clairement pas un sujet brûlant à même de rehausser une campagne électorale plutôt terne. Au cours du premier débat de septembre 2013 entre les deux principaux candidats, Angela Merkel et Peer Steinbrück, candidat du SPD, la crise de la zone euro est apparue comme un sujet largement secondaire. Le SPD s'était pourtant montré très critique sur la politique économique européenne de la chancelière au cours de son mandat, jugée trop dure pour les pays du sud de l'Europe et peu propice à une véritable reprise de la croissance. De la même manière, d’autres sujets européens n’ont pas retenu l’attention des candidats. L’exemple de la crise syrienne et d’une possible intervention militaire ont représenté une occasion manquée pour les Allemands de débattre du bien-fondé d’une politique résolument antimilitariste dans le contexte mondial actuel. Au lieu de cela, les candidats sont simplement tombés d’accord, l’Allemagne ne participerait pas à une possible intervention.

Pourquoi ce "flagrant silence" selon l'expression du chroniqueur du New York Times Roger Cohen, alors que l'Allemagne semble tenir entre ses mains l'avenir de la zone euro et la poursuite du processus d'intégration? Il y a l'argument économique d'abord. De fait, aucun des deux partis n'avait intérêt à aborder le sujet de la crise de l'Euro, la question de l'avenir de la monnaie unique étant étroitement liée à la perspective de futurs "bail outs" des Etats du sud de l'Europe. Le contribuable allemand, marqué par le traitement de choc imposé par Gerhard Schröder dans les années 2000 qui se traduisit par une baisse significative des prestations sociales et une libéralisation brutale du marché du travail, se demande à présent pourquoi il doit venir au secours d'Etats "cigales". Pas question donc pour les candidats d'encourager un débat passablement impopulaire. Pour preuve, la déclaration du ministre de l’économie Wolfgang Schäuble fin août sur la possibilité d’un nouveau programme d’aide pour la Grèce a fait l'effet d'un pavé dans la mare. Angela Merkel s’est empressée de contredire son ministre en affirmant que rien ne serait décidé avant mi-2014 et les conservateurs de la CSU ont clairement montré leur agacement, forçant M Schäuble à minimiser le niveau et le montant d’une future aide grecque. Peer Steinbrück a, quant à lui, qualifié la déclaration du ministre de l’économie "d’aveu d'échec de la stratégie de crise employée à ce jour" et appelé à la mise en place d’une forme de plan Marshall pour la Grèce. Il s'est cependant retrouvé quelque peu isolé, son propre parti étant lui-même divisé sur le sujet.

Une explication complémentaire à l'absence de l'Europe dans la campagne électorale serait la volonté pour les Allemands de ne pas se poser en leader, et de ne pas réfléchir à une "vision" allemande pour l'Europe qui, dans les circonstances actuelles, apparaîtrait comme l'imposition d'un modèle à des Etats soumis au diktat de Berlin. A cela fait écho la conviction d'un certain nombre de commentateurs que les Allemands s'accommodent mal de leur statut actuel de puissance dominante en Europe, préférant l'effacement sur la scène européenne et internationale, se poser en modèle plutôt qu'en force de proposition. Un héritage de l'histoire, mais qui montre ses limites lorsque la machine européenne s'embourbe et que le processus d'intégration se heurte aux égoïsmes nationaux exacerbés par les difficultés financières. 

La montée de l’Euroscepticisme

Si les principaux candidats ont préféré éclipser les thèmes européens au profit d'une campagne centrée sur des sujets nationaux, allant de l'introduction généralisée du salaire minimum à la mise en place d'une journée végétarienne par semaine dans les cantines, d'autres partis ont choisi de faire de l'anti-Euro le coeur de leur programme politique. L’agacement des Allemands face aux différents programmes d’aide aux pays du sud de l’Europe et une forme de désenchantement de l'opinion publique face à la construction européenne ont fait le jeu des Eurosceptiques. En première ligne, le parti Alternative für Deutschland (AfD) dont la popularité n’a cessé d’augmenter au cours de la campagne. Ouvertement souverainiste, partisan d’une Europe limitée à une simple zone de libre-échange, le parti, mené par Bernd Lucke, Professeur d'économie à l'Université de Hambourg, n'a cessé de gagner en popularité depuis sa création. Au coeur de ses revendications, la fin de l'Euro et le retour aux monnaies nationales, avec la possibilité de créer des unions monétaires plus petites et plus stables entre les Etats, et la réforme de la bureaucratie bruxelloise par une reprise de contrôle des Etats sur la grande machinerie européenne. AfD défend également la nécessité de faire approuver par référendum tout transfert de souveraineté des autorités nationales vers les institutions européennes.

AfD ne s'est pourtant pas présenté pendant la campagne comme un parti anti-européen, même si certains critiques, dont l'économiste Rudolf Hickel, affirment que le parti campe sur des positions nationalistes. Avec 4.7% des votes, AfD n'a pas atteint le seuil nécessaire (5%) pour entrer au Bundestag mais a permis pour la première fois l'expression politique de "l'euro-fatigue" d'une partie croissante de la population.

Quelles conséquences du vote allemand?  

La victoire d’Angela Merkel n’a pas été accueillie avec beaucoup d’enthousiasme par les partenaires européens de la chancelière. Les Etats du sud de l’Europe craignent une chancelière plus forte que jamais qui, fait extrêmement rare pour un candidat sortant, a obtenu plus de voix que lors de sa dernière élection. L'effondrement des libéraux du centre a cependant ouvert la voie à une percée des socialistes. L'accord de coalition SPD/CDU arraché la semaine dernière par la chancelière repose sur un certain nombre de concessions "sociales", telles que le salaire minimum fixé à 8,50 Euros et applicable à l'ensemble des branches et un plan d'amélioration des retraites pour les petits salaires. Une orientation également plus sociale pourrait donc caractériser la politique européenne du nouveau gouvernement, en particulier en matière d'aide aux Etats en difficulté. Angela Merkel devra néanmoins composer avec une opinion publique dont l'euro-enthousiasme a été fortement entamé par la crise.

Si les questions du bien-fondé des bail-outs, de la survie de la zone euro et du soutien à une union non seulement monétaire mais également politique ne se sont pas posées pendant la campagne, elles émergeront nécessairement au cours des prochains sommets européens. L'attitude de la chancelière et l'opinion publique allemande joueront alors un rôle déterminant dans la poursuite du processus d'intégration et la capacité de l'UE à reprendre le chemin de la prospérité.

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