L'Europe des camps

Par Gatien Du Bois | 7 avril 2015

Pour citer cet article : Gatien Du Bois, “L'Europe des camps”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 7 avril 2015, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1876, consulté le 12 décembre 2017

Réfugiés, déplacés, migrants, ils sont nombreux à vouloir rejoindre l'Europe. Attirés par la promesse d'un avenir meilleur, ils ne voient parfois de cet eldorado rêvé que les camps et les centres pour étrangers où ils sont regroupés, avant de se voir reconduire aux frontières extérieures de l'Union européenne. Le manque de visibilité de ces camps contemporain ne signifie pas leur non-existence. Dès lors, que recouvre la réalité des camps d'étrangers en Europe et à sa lisière?

Pourquoi parler de camps d'étrangers?

Selon l'Agence européenne pour la gestion des frontières extérieures – Frontex, le nombre d'immigrés entrés illégalement dans l'UE a presque triplé en 2014 par rapport à l'année précédente. Mais ces chiffres sont trompeurs. En réalité, le flux de réfugiés et de migrants arrivant en Europe reste stable; c'est le taux d'accueil qui s'est effondré. Ce durcissement de la politique d'accueil accroît les situations de clandestinité et les injonctions à quitter le territoire, multipliant par là le recours à l'enfermement des étrangers en situation irrégulière.

Selon l'anthropologue Michel Agier, qui a dirigé le récent ouvrage Un monde de camps (La Découverte, 2014), il existe 400 centres de rétention au sein de l'UE. S'ajoutent à ceux-ci les camps de travailleurs migrants et les campements auto-établis dans les zones frontalières, tant à l'intérieur de l'UE qu'à sa périphérie. On le voit, le phénomène est loin d'être négligeable.

Peut-on parler d’une "Europe des camps"?

Le terme de "camp" n’est jamais utilisé dans les textes officiels et la politique mise en œuvre par l’UE depuis la fin des années 90 en matière d’asile et d’immigration n’inclut pas explicitement cette donnée. Cependant, l’enfermement et le regroupement des migrants est en train de devenir une pièce maîtresse de la gestion des flux migratoires, non seulement sur le territoire européen, mais aussi hors des frontières de l’UE.

Mais au fond, qu'entend-on par "camp"? Le camp peut se définir comme le fait d'enfermer et de priver de droits des personnes n'ayant commis aucun délit; coupables seulement d’avoir franchi illégalement une frontière ou d'être sans papiers. Pouvons-nous dès lors dresser une typologie des camps d'étrangers européens?

« La palette des camps pour étrangers produite par les sociétés développées est large. Il peut s’agir de centres ouverts ou fermés, publics ou privés, légaux ou informels, conçus pour accueillir des demandeurs d’asile, des sans-papiers et des étrangers en passe d’expulsion ou de refoulement, ou en attente de la décision qui les autorisera ou non à franchir une frontière » (Claire Rodier, Les camps d’étrangers, nouvel outil de la politique migratoire de l’Europe, Mouvements, 2003/5, n°30). A côté de cette énumération, il existe d'autres types de camps où les étrangers sont incités à se regrouper ou se regroupent volontairement (incontournables). Situation d'étranger en transit dans certains cas, situation de vie dans un provisoire qui dure pour d'autres. Des camps sont institutionnalisés, d'autres improvisés à la hâte, à l’occasion d’un afflux de migrants. Dans ce cas, cela s'apparente souventà une forme de prise en charge humanitaire d’urgence.Pour Jérôme Valluy, ils « varient aussi au regard des conditions de vie et de respect des droits humains : on va des formes d’hôtellerie imposée voire quasi-carcérale… à des camps déjà indignes de l’humanité ».

Ainsi l'on trouvera au sein de l'UE des centres de rétention administrative. Ceux-ci peuvent être des lieux spécifiquement destinés au maintien des étrangers ou des prisons disposant d'une section réservée à cet effet. Tel est le cas des Detention centers britanniques,des Centros internamento extranjeros espagnols, des Ausreisenzentrum allemands, des centres fermés belges ou encore des centres et locaux de rétention français. La seule absence de papiers vaut d'être placé dans de tels centres. « Les centres de rétention administrative présentent la particularité de se trouver directement au contact des sociétés européennes, mais aussi de leurs espaces publics » note Jérôme Valluy (Introduction : L’Europe des camps. La mise à l’écart des étrangers, Cultures & Conflits, 2005/1, n°57). Malte offre un exemple de société vivant au milieu des camps et s’habituant à cette situation. La durée de séjour dans ces centres (et donc de privation de liberté) varie de quelques jours (36 en France) à quelques mois, voire des années en Grèce, en Belgique, au Royaume-Uni ou en Allemagne.

Existent également des camps-frontières situés à proximité des aéroports et des ports comme les zones d’attente françaises ou certains Centri di permanenza temporanea e assistenza italiens; et des zones frontalières où sont implantés des campement informels de migrants. Ces campements à demi sauvages, autogérés et échappant au contrôle de l'administration locale, regroupent les migrants qui tentent d'entrer sur le territoire d'un Etat membre (ex. Sangatte de 1999 à 2002 et le Calaisis en France) ou sur le territoire européen. Ces derniers sont alors situés en lisière des frontières extérieures de l'UE (au nord du Maroc notamment).

Enfin, on trouve aussi au sein de l'UE des camps de travailleurs où la main d'œuvre immigrée est logée dans des camps éloignés des centres-villes, comme dans les zones agricoles du sud de l'Espagne et de l'Italie ou au Pays de Galles (selon une cartographie du réseau Migreurop). Les conditions de vie des migrants sont alors laissées à la discrétion de leurs employeurs. Ils se retrouvent parfois à vivre dans des locaux inadaptés ne répondant pas aux standards minimums en matière d’hygiène et de respect de la vie privée.

Les problématiques soulevées par cet "encampement" des étrangers

Selon Migreurop, chaque année, sur le territoire de l’UE, près de 600 000 étrangers sont privés non seulement de liberté, mais aussi, souvent, de l’accès à des conseils juridiques, à des soins, au droit de vivre avec leur famille... Ces violations des droits restent largement ignorées. En effet, tout est fait pour que ces lieux, et les personnes qui y (sur)vivent, soient tenus à l’écart de tout regard extérieur qui pourrait critiquer ces dispositifs. S'ils relèvent des Etats, l'existence et le fonctionnement de ces camps d'étrangers peuvent être définis clairement,en accord avec le droit commun ou relever de régimes d’exception. En tout cas, il s'agit de lieux de déshumanisation: le camp ne connaît pas les personnes, au mieux il les catégorise pour les besoins de la cause administrative : célibataires, femmes, mineurs isolés, déboutés, etc.L' "encampement" dénote un souci de rationalité qui conduit à grouper les étrangers dans un même lieu. On assiste àune banalisation politique et technocratique de la mise à l’écart des migrant ainsi qu'à l'extension des "zones grises" de non-droit à l’intérieur même des Etats de droit.

Le recours de plus en plus fréquent à l’enfermement et au regroupement des migrants correspond à une volonté de cacher une réalité dont la visibilité devient gênante. A cet égard, l' "encampement" peut être stratégiquement éphémère pour éviter toute focalisation médiatique ou mobilisatrice. Ici, le message lancé aux opinions ne doit pas être négligé. Ainsi, évoquant la prison, les camps d’étrangers illégaux alimentent dans les esprits de l'opinion publique européenne l’association étrangers/délinquants, qui à son tour sert à justifier les mesures prises par les autorités en matière de lutte contre l’immigration clandestine et plus généralement le durcissement des lois relatives aux étrangers. Il s'agit également d'envoyer un signal fort (supposé dissuasif) aux opinions des pays d’origine des migrants.

Cette politique a aussi des conséquences sur l'action extérieure de l'EU. En effet, l'Union exporte ses méthodes en poussant les Etats voisins et les "Etats partenaires" (notamment dans les programmes de coopération, aide au développement et action humanitaire) à effectuer eux-mêmes le travail de rétention, d’enfermement et d’expulsion des migrants en transit. S’opère donc une sous-traitance non plus de l’asile mais de la répression et de l’enfermement des migrants, gommant la frontière même de l’occident. Cette politique, faite de coopérations asymétriques et de partenariats inégaux, pèse de plus en plus lourdement sur les pays tiers, spécialement du Maghreb. Les relations euro-méditerranéennes se trouvent ainsi orientées de plus en plus exclusivement par cette lutte contre l’immigration et son approche sécuritaire. Exemple de cette tendance au sommet de Thessalonique de juin 2003 durant lequel le premier ministre britannique avait proposé à ses partenaires européens d’installer, hors des frontières européennes (on avait alors parlé de l’Albanie, de la Croatie, du Maroc, ou encore du Nigeria), des camps off-shore pour y enfermer les demandeurs d’asile en attente du traitement de leur requête. Une proposition finalement rejetée à la fin du mois de janvier 2005. Même si l'idée n'a pas été totalement désavouée puisque des programmes pilotes pour la mise en place de Transit processing centers pourraient être lancés à titre expérimental par quelques États membres.

Or, on se trouve en présence d'un paradoxe: ces camps présentent une efficacité relativement faible au vu de leurs objectifs affichés (régulation des flux migratoires), pour un coût opérationnel énorme, de telle sorte que la raison de leur existence se situe largement dans l'ordre symbolique. Pour certains, la symbolique des camps s’inscrit dans un schéma plus global de société : le néolibéralisme sécuritaire (utiliser la précarité de l’immigration irrégulière pour renforcer la dérégulation du rapport salarial et la flexibilité du travail). Symboliquement, il s'agit de rappeler à ceux du sud qu’ils ne sont admis au nord qu’à la place qu’on leur assigne. La terminologie liée au camps d'étrangers est riche d’euphémisme mais ce sont bien les contours d’une autre Europe qui se dessinent : celle du rejet aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’UE.

Un phénomène en expansion

Les camps d'étrangers répondent à des finalités multiples (symboliques, politiques et économiques). Le regroupement et la détention des candidats à l’exil au sein de l'UE et à ses frontières n’est plus une exception mais devient la règle pour gérer des flux massifs d'étrangers qui rêvent d'une vie meilleure en Europe. Il y a là un tournant décisif: « abandon par les pays de l’UE des responsabilités qui leur incombent au titre des de leurs engagements internationaux (Convention de Genève, ...), et inscription dans la doxa européenne, en lieu et place de politiques d’asile et d’immigration, d’une gestion policière et utilitariste dont les camps sont un élément essentiel » (Isabelle Saint-Saëns, Des camps en Europe aux camps de l’Europe, Multitudes, 2004/5, n°19).

 Plus profondément, la question de l' "encampement" révèle une transformation profonde des cultures européennes et de la gouvernance à l'égard des étrangers. Jérôme Valluy parle même de montée en puissance d'une "xénophobie de gouvernement" qui passe par la spirale du rejet des demandes d'asile, le tournant national sécuritaire à l'égard des étrangers et l'harmonisation européenne de la lutte contre l'immigration sous couvert de "justice, liberté, sécurité".

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe :

Ouvrages :

  • Michel Agier(dir.), Un monde de camps, La Découverte, 2014
  • Marie-Claire Caloz-Tshopp et Vincent Chetail (dir.), Mondialisation, Migrations, Droits de l’homme, Bruylant, Bruxelles, 2007
  • Olivier Clochard, Yvan Gastaut et Ralph Schor, "Les camps d'étrangers depuis 1938 : continuité et adaptations", Revue européenne des migrations internationales, 2004/2, vol. 20
  • Denis Duez, "L’Europe et les clandestins : la peur de l’autre comme facteur d’intégration ?", Politique européenne,2008/3, n°26
  • Claire Rodier, "Les camps d’étrangers, nouvel outil de la politique migratoire de l’Europe", Mouvements, 2003/5, n°30
  • Isabelle Saint-Saëns, "Des camps en Europe aux camps de l’Europe", Multitudes, 2004/5, n°19
  • Jérôme Valluy (dir.), "L'Europe des camps. La mise à l'écart des étrangers", Cultures & Conflits, 2005/1, n°57

Sur internet :

Crédit images : à l'intérieur du camp de détention pour migrants de Turin (Noborder Network)

 

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