L’Europe centrale, principal filtre à criminalité entre Orient et Occident

Par Claire Vizy | 2 octobre 2016

Pour citer cet article : Claire Vizy, “L’Europe centrale, principal filtre à criminalité entre Orient et Occident”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 2 octobre 2016, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1952, consulté le 25 mai 2017

Bien que les pays d’Europe centrale soient devenus au cours des dernières années des destinations populaires et recherchées parmi les touristes du monde entier, il est rarement fait mention du rôle phare joué depuis des siècles par les nations la peuplant, à savoir celui de zone tampon entre Est et Ouest. Région difficilement définissable par des frontières physiques, il est tout à fait légitime de se poser la question : au centre de quoi, au juste, l’Europe centrale se trouve-t-elle ? 

L’Europe centrale, zone tampon entre deux mondes qui s’affrontaient et s’affrontent encore

Historiquement, il semble très facile de répondre à cette question. D’abord, l’Europe centrale a servi au cours des douzième et treizième siècles de rempart aux invasions ottomanes. Ensuite, pendant la très longue domination ottomane, ses hommes ont défendu leur religion et leur identité contre l’entreprise menée par les sultans d’assimilation musulmane, empêchant les armées turques de pénétrer l’Europe occidentale. C’est durant cette période que le Royaume de Hongrie acquit sa réputation de « dernier bastion de la chrétienté ». Et finalement, dans un contexte de guerre froide, c’est sous l’égide des Soviets que la zone s’est une fois de plus caractérisée dans sa fonction de région frontalière entre Est et Ouest. On voit donc qu’au fur et à mesure que se déroulaient les grandes crises de l’histoire, qu’elles aient pour motif des causes religieuses ou idéologiques, l’Europe centrale à travers de multiples invasions consolidait les positions des partis antagonistes sans avoir la possibilité réelle de prendre parti. 

Qu’en est-il de cette passivité aujourd’hui ? Peut-on toujours employer le terme de zone tampon pour qualifier la région ? Tout d’abord, il est nécessaire d’apporter quelques nuances : la situation de la République Tchèque a toujours été très différente de celle de la Hongrie ou de la Pologne, qui ont joué des rôles très différents en fonction des différentes époques. Ce qui les rapproche, au final, c’est d’avoir eu à éprouver l’exercice même de zone tampon à un moment ou à un autre, qui a laissé de fortes traces dans les mémoires nationales. Sans aller jusqu’à consulter des sources purement historiques, il suffit de se tourner vers des grands classiques de la littérature ou du cinéma connus du grand public pour se rendre compte que, si l’animosité est bien évidemment orientée en premier lieu vers les envahisseurs, elle n’épargne pas non plus les autres, ceux qui n’ont pas intervenu alors qu’ils en avaient la possibilité. L’apparente passivité de la France et de la Grande-Bretagne des prémisses de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à la fin de la Guerre Froide ont pour conséquences d’attiser l’hostilité et le sentiment de délaissement des populations d’Europe centrale et de les rendre relativement souvent peu coopérantes sur le plan européen. L’Europe centrale, ce n’est ni l’Orient, ni l’Occident. 

Ce constat est par bien des égards très problématique pour les pays d’Europe occidentale comme on l’a vu à maintes reprises au cours des dix dernières années. La position de ces pays, dans une moindre mesure en ce qui concerne la République Tchèque, bien plus à l’Ouest que les trois autres membres du V4, leur permet d’être, si l’on souhaite s’exprimer d’une manière très prosaïque, « à la fois au four et au moulin ». Le cas de figure typique est celui de la Hongrie qui d’une part, en tant que pays membre de l’Union Européenne, peut profiter de diverses subventions et d’autre part conclure des accords concernant sa politique énergétique avec des pays comme la Russie qui ne sont pas à proprement parler en phase avec les pratiques commerciales de l’UE, qui imposent de préférer des partenaires également pays membres et respectueux de certaines règles. En plus des controverses déjà existant sur le plan commercial, on retrouve des digressions plus ou moins graves vis-à-vis des lignes directrices de l’idéologie pan-européenne qui ont pour résultat des déclarations telles que celle de Viktor Orban qui évoque la possibilité d’une voie vers la « démocratie illibérale » et qui prend une fois de plus la Russie de Poutine ou encore l’Ouzbékistan, pays qui ne se caractérisent globalement pas par leur respect des grands principes démocratiques. 

La crise des réfugiés permet finalement aux pays du V4 de prendre parti et de pleinement définir leurs positions 

Bien que la Hongrie soit généralement traitée par les médias occidentaux comme le cas d’école du pays membre qui délaisse Bruxelles pour se tourner vers l’Orient, on a bien constaté à travers la crise des migrants que les autres pays membres du V4 n’étaient, eux non plus, pas très dociles. Il semble difficile de ne pas rapprocher leur récalcitrance vis-à-vis des quotas de migrants du rôle de zone tampon précédemment mentionné qu’ils ont maintes fois dû endosser tout au long de leurs histoires nationales respective. Après avoir lutté contre les dominations mongole, turque, autrichienne, allemande et russe, il faudrait accepter de laisser entrer des hommes dont l’altérité menaçante ne semble pas être en mesure de s’accorder avec les coutumes locales ? Au risque de dépasser les bornes du politiquement correct et de se mettre à dos le reste des pays membres, les gouvernements d’Europe centrale prennent la décision de se replier et de ne pas s’ouvrir pour, finalement, prendre parti et camper sur leurs positions. 

La crise des migrants ne fait finalement que souligner la gravité d’un manque de coordination entre l’Europe centrale et ses voisins occidentaux et orientaux. Certains dysfonctionnements ont déjà été largement décrits, comme la réticence affichée par certains pays d’Europe occidentale et en particulier la Grande-Bretagne à accueillir des travailleurs issus des PECO, ce qui constitue un obstacle évident au libre-mouvement des travailleurs, condition sine qua non de la mobilité du marché de l’emploi et de la bonne marche du modèle économique préconisé jusqu’ici pour l’Union Européenne. Mais par-delà les barrières de la légalité, l’UE fait face à un problème autrement plus préoccupant, celui de la propagation de la criminalité par l’intermédiaire des pays d’Europe centrale, qui font office de plaque-tournante dans de nombreux cas. 

L’Europe centrale, terre fertile à l’implantation de la criminalité venue d’ailleurs 

Le sujet a été traité par de nombreux chercheurs, parmi eux Kelly Hignett, qui identifie principalement trois explications au fait que les pays d’Europe centrale servent de milieux incubateurs à des réseaux criminels pourtant venus d’ailleurs. 

Deux acteurs font surface ces dernières années qui, bien qu’ayant poursuivi leurs agissements dans l’ombre durant toute la période de la Guerre Froide, ont fait l’objet d’un regain d’intérêt : les mafias géorgienne et arménienne, généralement regroupées sous l’étendard des « Vory v Zakone », expression que l’on traduit littéralement par « les Voleurs dans la Loi ». D’après Hignett, l’installation des mafias issues de l’ex-URSS en Europe centrale s’explique d’une part par la position géographie de ces pays orientés vers les Balkans, la Russie, la Biélorussie et l’Ukraine et par extension vers les pays du Caucase, et d’autre part par l’indigence des infrastructures censées lutter contre la pègre et le crime qui font face à la fois à la corruption et au manque de financement de la part de l’Etat. 

Le troisième élément explicatif met en avant le fait que les pays ayant été sous domination soviétique ont pris l’habitude d’agir dans l’illégalité et d’instaurer des réseaux souterrains situés hors du champ de visibilité des autorités étatiques. On se souvient notamment qu’un des défis de la transition pour ces pays-là a été de diminuer peu à peu l’importance du marché noir pour pouvoir repasser à une économie de marché classique. 

Le fait est que l’on dispose de très peu de connaissances à propos de ces mafias, qui sont loin des stéréotypes populaires propagés autour de mafia plus souvent représentées par les médias comme par exemple la mafia italienne, qui joue un rôle dans plusieurs grandes œuvres cinématographiques ou télévisuelles. Les vory sont bien différents des mafiosos italiens qui fument de gros cigares et dispensent des faveurs le jour du mariage de leur fille unique. Tout ce qui est connu sur leur compte, c’est leur propension à alimenter des réseaux au sein des prisons et les tatouages, qui permettent d’identifier leurs membres. Et cette pénurie d’information laisse présager du pire quant aux autres réseaux potentiellement en place sur le territoire européen qui auraient su agir avec encore plus de discrétion. 

Pas de lutte efficace contre la criminalité sans coordination à l’échelle européenne 

Quelles sont les mesures à prendre contre les dangers potentiels qui transitent par la zone tampon de l’Europe centrale ? Une fois de plus, la solution réside dans la coopération des forces policières des pays-membres. A cet égard, certaines dispositions ont déjà été implantées, comme par exemple la réunion biannuelle des ministres de l’Intérieur européens dont la mise en commun des méthodes et des informations a déjà porté ses fruits lors de plusieurs opérations menées depuis le début des années 2000. Mais d’importantes améliorations sont encore nécessaires pour instaurer une lutte efficace contre les réseaux criminels qui n’ont pas encore été réalisées du fait du manque de moyen des gouvernements locaux. Une seule chose reste certaine : obtenir des relations saines et sécuritaires avec le « Grand Est » implique avant tout d’être capable de maintenir l’ordre au cœur même de l’Europe, et l’Europe centrale ne doit plus être la seule à assumer les conséquences de son rôle de zone-tampon. 

 crédits image: Búsuló betyár, by Mihály Munkácsy - Munkácsy Foundation Info Pic, Public Domain, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=17743461

Pour aller plus loin : 

Le site de Kelly Hignett, « The View East » :

https://thevieweast.wordpress.com/

ДОЛГОВОЙ А. И., Криминология: Учебний дла везов, Москва, 2007

HATVANY István, Dunakeszin kapták el a grúz mafia vezerét, 20.06.2013, 24.hu

http://24.hu/kozelet/2013/06/20/dunakeszin-kaptak-el-a-gruz-maffia-vezeret/

PRZECHRZTA Adam, Wory w zakonie, rosyskie więzenia i tatuaże, 21.07.2011

http://www.konflikty.pl/historia/publicystyka/wory-w-zakonie-rosyjskie-w...

 

 

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