L’Estonie, de l’Europe de l’Est à l’Europe du Nord ?

Par Philippe Perchoc | 2 mars 2015

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “L’Estonie, de l’Europe de l’Est à l’Europe du Nord ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 2 mars 2015, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1867, consulté le 25 mai 2017

« Le plus petit pays nordique », « le seul pays nordique post-soviétique » entend-on parfois dans la bouche des diplomates estoniens. Pourtant, si la « nordicité » renvoyait il y a encore dix ans à un imaginaire de progrès social et de développement, elle renvoie aussi aujourd'hui une image de rigueur budgétaire et de nouveau clivage Nord-Sud en Europe. L’Estonie, clairement « pays de l’Est » après 50 ans d’annexion soviétique, apparait aujourd’hui un « pays du Nord », mais pas n'importe lequel.

Si la comparaison entre la Grèce et l'Estonie est complexe, elle apporte un nouvel éclairage dans le contexte économique et social actuel.  

Si l’Estonie a été depuis 1991 un pays plus pauvre que la Grèce - le produit intérieur brut par habitant y était inférieur, en 2013, l’Estonien est en moyenne plus riche que le Grec, et solidaire de ce dernier après que le pays a rejoint la zone euro en 2011.

Source: Eurostat.

En effet, les données de l’Office européen de statistiques montrent que le PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat en Estonie est supérieur à celui de la Pologne et a rejoint celui de la Grèce en 2013, tout en restant inférieur à celui de l’Espagne. Aujourd’hui, il représente environ un peu plus de 70% de la moyenne de l’Union européenne à 28. 

Les douloureuses leçons de la crise

Sur le plan économique, la réussite des réformes mises en place après 1991 ne fait pas de doute. En tenant compte de la situation qui était celle du pays en sortant de cinquante années de domination soviétique, les résultats sont remarquables. L’économie estonienne est une petite économie très ouverte, misant sur les nouvelles technologies du numérique et le renforcement de la qualification de sa main d’œuvre. Des exemples récents de cette politique suivie depuis 1991, profitant des liens avec la Finlande et avec la Suède, incluent le développement du logiciel Skype, le vote par internet et la résidence électronique, qui permet à des non-estoniens d’utiliser tous les services publics en ligne (déclarations de revenus, déclarations diverses).

Pourtant, la crise a été particulièrement douloureuse en Estonie, comme en Lettonie et en Lituanie. Le pays a certes rejoint la zone euro en janvier 2011, mais il a aussi connu des taux de récession abyssaux au cœur de la crise, supérieurs à ceux que connaissait alors la Grèce. Le secteur bancaire estonien, totalement contrôlé par des banques suédoises, a été en grande difficulté. En effet, les banques estoniennes avaient participé à un fort endettement de la population dans un contexte de croissance continue depuis 1991. Avec l'arrivée de la crise, il fallut rapidement recapitaliser le secteur au prix de réformes très douloureuses socialement : baisse des salaires et coupes drastiques dans les dépenses publiques. C’est ce qu’on a appelé la « dévaluation interne ». Il s’agissait d’organiser la baisse des dépenses de façon à générer un excédent budgétaire primaire. C’est aussi la politique qui a été préconisée pour les Etats membres de la zone euro en crise. L’Estonie n’étant pas dans la zone et aspirant à la rejoindre, elle a consciencieusement appliqué toutes les recettes venues de l’Union Européenne et du FMI. Les conséquences ont été dramatiques sur le plan social pendant deux longues années. Un indicateur significatif est par exemple l’augmentation des suicides provoqués par la crise, dans un pays où le taux de suicides a historiquement toujours été élevé par rapport au reste de l'Europe.

Source: OCDE

Les données de l’OCDE montrent que le taux de suicides en Estonie suivait la tendance soviétique, puis russe encore après l’indépendance. Il a explosé au moment de l’indépendance, en raison de la crise économique et de la dislocation du tissu social. Il a ensuite baissé radicalement en Estonie après 1995 alors que la crise économique de 1998 faisait remonter le nombre de suicides en Russie. Cette tendance s'est largement inversée en 2008 et 2009 avec une remontée assez spectaculaire en Estonie, au cœur de la crise économique. On passe de 18,30 pour 100 000 en 2007 à 17,30 en 2008 puis 19,30 en 2009, avant une baisse à 15,80 en 2010. Dans d’autres pays européens, la crise a eu des effets dramatiques, ce qui a également mené à une hausse relative significative du nombre de suicides. En 2007, la Grèce avait atteint un taux historiquement bas de 2,8 pour 100 000, mais il est remonté à 3,9 en 2011, un taux qui n’avait pas été atteint depuis 1993.

Un autre effet marquant de la crise a été l’augmentation de l’émigration des Estoniens vers le reste de l’Union européenne, sensible pour un pays d'un peu plus d'un million d’habitants. Si l'on compare la situation avec l’Espagne et la Grèce, on remarque que la première était un pays d’immigration en 2005 pour devenir très clairement un pays d’émigration en 2013. Le solde migratoire en Grèce est aussi négatif, comme en Estonie. Ces trois pays perdent aujourd’hui des habitants, mais l’Estonie moins que les deux autres, même si dans son cas, cela engendre une situation plus problématique.

Source: Eurostat

Le cap pendant la tempête

En 2011, en pleine crise, le gouvernement Ansip réussit à se faire réélire, signe que la politique d’austérité trouvait sinon un soutien, au moins de la résignation dans la population. Jamais un Premier Ministre estonien n’est resté aussi longtemps au pouvoir, 9 ans. D’ailleurs, la crise économique n’a pas été un facteur de clivage entre les communautés estonienne et russophone, ne donnant lieu à aucune manifestation majeure. Les réformes permirent à Tallinn de maintenir le cap d’une intégration à la zone euro en janvier 2011.

Le pays est alors devenu membre des différents mécanismes européens de solidarité financière. Cela a suscité un débat, la percpetion de devoir etre solidaire avec des pays plus riches comme la Grèce mais ne voulant pas faire les réformes douloureuses que les Estoniens ont consenties étant répandue dans la population. 

Tout d’abord, il faut souligner que les deux pays ne sont pas dans la même situation : l’Estonie est un petit pays habitué aux réformes et à l’économie très libérale. Les chocs y sont durs à surmonter en raison de la faiblesse des amortisseurs sociaux, mais la croissance est rapidement au rendez-vous des réformes. De plus, les freins à ces dernières sont assez limités : peu d’acteurs en situation de monopole et un paysage politique dominé par des partis réformateurs de droite. Les syndicats, par ailleurs, sont très faibles : seulement 6,9% des travailleurs estoniens sont syndiqués en 2012 contre 68,6% des travailleurs finlandais.

Un pays du Nord

Peut-être que les Estoniens ont réussi leur pari de devenir un pays nordique, mais un nouveau type de pays nordique : une sorte de start-up étatique. De profondes différences avec le modèle nordique existent, comme un faible taux d'imposition, le taux maximum d’imposition sur le revenu étant de 21% en 2014 en Estonie contre 51,1% en Finlande ou 55,6 au Danemark. La TVA y est aussi plus faible que dans les pays nordiques (20% contre 25% en moyenne en Finlande, Suède et Danemark).

Pourtant, le pays se situe clairement dans le camp des Etats européens qui prônent la rigueur budgétaire, comme la Lettonie voisine. Ainsi, on assiste à un nouveau découpage de l’Europe dix ans à peine après l’élargissement historique à dix nouveaux Etats membres, la majorité anciennement communiste. Une partie de l’Europe de l’Est est devenue une Europe du Nord, sans qu’il faille imaginer une forme d’homogénéité de cette dernière, entre Allemagne, Pologne, pays nordiques et baltes. Néanmoins, les uns et les autres se retrouvent autour d’une ligne défendant la rigueur budgétaire dans la gestion de la zone euro.

 

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