L'espace politique comme théâtre de l'insulte

Par Gatien Du Bois | 11 février 2014

Pour citer cet article : Gatien Du Bois, “L'espace politique comme théâtre de l'insulte”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 11 février 2014, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1764, consulté le 19 août 2017

De nos jours,  il semble qu'à l'éloquence courtoise des débats politiques mesurés et argumentés on ait substitué les excès verbaux, écrits ou gestuels. Or, l'insulte en politique est une (mauvaise) pratique ancienne. D'ailleurs les injures, gros mots et autres outrages sont révélateurs des positionnements, des stratégies et des mœurs politiques. Dès lors, l'insulte serait-elle le baromètre de la démocratie, le meilleur moyen de canaliser la violence tout court? « Gouverner, c'est choisir » déclarait Pierre Mendès-France, devrait-on dire désormais « Gouverner, c'est insulter »?

L'insulte en politique: définition

Des chercheurs de l'Université de Bourgogne ont défini l'insulte en politique comme « un acte de communication réputé porter atteinte par la violence à la réputation d'un individu, d'un groupe, d'une institution dans la sphère publique ». Elle entend donc à rabaisser celui qui est visé; c'est une négation de l'autre. En même temps, on cherche à attirer son attention, on le force à nous écouter. Pour Béatrice Fracchiolla, spécialiste du langage, la force de l'insulte réside dans son rôle perlocutoire (parce que je te traite de quelque chose, tu vas te sentir comme ça).

Comme l'explique le sociologue Claude Javeau de l'Université Libre de Bruxelles, l'insulte ne tient pas tant dans le vocabulaire, dans les mots choisis (tout mot pouvant faire l'affaire) que dans l'intention, dans la situation dans laquelle ils sont proférés. Tout dépend donc des mécanismes de cristallisation contextuelle. L'affrontement doit être public si l'on veut faire perdre la face à son adversaire. La place des médias et l'apparition des réseaux sociaux sont venu brouiller quelque peu la distinction entre espace privé et scène publique (multiplication des confessions en "off" et autres "fuites", tweets, etc.). Enfin, à l'inverse du juron qui est souvent une exclamation solitaire, le jeu de l'insulte se joue généralement à deux voire à plusieurs (y compris virtuellement).

L'insulte dans le champ politique recouvre différents procédés. Cela va de l'outrage gradué, de l'incivilité à l'invective moqueuse jusqu'à l'insulte proprement dite; mais aussi l'autoréflexivité vis-à-vis de la diffusion médiatique et de la réception publique des esclandres. Dans l'hémicycle, on peut également ajouter l'accusation de rupture de l'ordre et l'éruption d'événements inédits, l'utilisation du personnel parlementaire à ses propres fins et la focalisation sur la procédure et le respect du règlement pour délégitimer l'adversaire.

Un phénomène répandu

Un petit détour par l'histoire politique permet de constater que l'insulte est une pratique courante qui ne date pas d'hier. Les Grecs de l'Antiquité n'hésitaient pas à piétiner la tombe d'un ennemi en signe de mépris ultime. Sénateurs et intellectuels romains s'insultaient avec délice et férocité, surtout lorsque cela touchait à la vie privée de l'adversaire. Au Moyen Âge, l'injure est une des expressions de la violence la plus fréquente, pouvant mener à des rixes parfois mortelles. On se souviendra également de Napoléon assénant à Talleyrand: « Vous êtes de la merde dans un bas de soie! » ou encore de Victor Hugo avec son célèbre "Napoléon le petit" à l'adresse de Louis Napoléon Bonaparte. Au début du XXe siècle, les insultes ont souvent des relents antisémites, sexistes ou, plus tard, anticommunistes. Actuellement, on se traite de raciste ou d'antisémite; ce sont donc les termes eux-mêmes qui sont devenus des insultes. 

Que se soit dans l'enceinte du Parlement européen, au sein des parlements nationaux ou des assemblées locales, dans des tracts, dans la presse, à la télévision ou à la radio, sur Internet et les réseaux sociaux, lors de meetings ou dans les cercles politiques, l'actualité récente nous fournit de nombreux exemples d'insultes en politique. Citons pêle-mêle: Nigel Farage, le président de UKIP (parti europhobe) s'écriant lors d'une session du Parlement européen que le président du Conseil européen Herman Van Rompuy a « le charisme d'une lavette humide et l'apparence d'un petit employé de banque »; les insultes dans cette même enceinte de Daniel Cohn-Bendit vis-à-vis des Le Pen (et réciproquement); les invectives répétées de Jean-Luc Mélanchon notamment sur les plateaux télé; l'eurodéputé britannique (et membre de UKIP) Godfrey Bloom qui s'est exclamé lors d'un événement intitulé "Les femmes en politique": « cet endroit est rempli de putes » avant de traiter une journaliste de raciste et de la frapper; on se rappelle également du député grec Ilias Kasidiaris (du parti Aube dorée, récemment interdit) qui, après avoir insulté une députée, lui a jeté un verre d’eau au visage lors d’une émission de télévision; sans oublier les injures racistes dont sont victimes deux femmes ministres: Cécile Kyenge en Italie et Christiane Taubira en France.

Pourquoi s'insulte-t-on en politique?

Dans son ouvrage intitulé Noms d'oiseaux. L'insulte en politique de la Restauration à nos jours, Thomas Bouchet montre que l'usage de l'insulte s'est modifié par l'évolution du code de l'honneur (le temps n'est pas si lointain où certains différends entre hommes politiques se réglaient à l'épée) et l'émergence de nouveaux médias qui offrent à chacun la possibilité de revoir à satiété les passes d'armes politiques.

Alors que l'on tient pour acquis la civilisation des mœurs chère à Norbert Elias et son corolaire la pacification des rapports sociaux, force est de constater que l'euphémisation de la violence langagière en politique n'est pas (encore) atteinte. Le "unparliamentary language" comme l'appelle les anglo-saxons, et les noms d'oiseaux échangés en face à face ou par l'intermédiaire des médias restent une pratique courante. Pourquoi?

La professionnalisation du personnel politique implique qu'il respecte, intègre et incarne certaines valeurs telles que le refus de la violence, la maîtrise de soi, la tempérance, mais parfois aussi le « relâchement contrôlé du contrôle ». Dans ce contexte, comme l'indique Corinne Legoy, l'insulte est une "anomalie codifiée"; elle est « un écart toléré avec ses bornes de l'acceptable et ses franchissements sanctionnés: elle est rupture autant que réaffirmation des usages ». Souvent se joue en filigrane, le conflit entre élites "traditionnelles" et "nouveaux-venus" (y compris dans les conflits de genre). Il y aura alors mise au pas des hommes politiques qui, par leur usage de l'insulte ou leur comportement, semblent sortir de la norme. Julien Navarro, maître de conférences en science politique à l'Université Catholique de Lille et chercheur associé à Sciences Po Bordeaux, a montré que c'est le cas des membres eurosceptiques du Parlement européen, relégués dans un rôle dévalorisé de contestataire.

Ceci dit, une stricte conformation aux codes et aux règles en vigueur dans le théâtre politique peut, tout autant, être présentée comme le lot des impétrants et des dominés. Ainsi, les personnalités politiques qui profèrent des insultes s'en sortent généralement plutôt bien. Roberto Saviano notait ainsi que « dans une société où le politiquement correct fait loi et l'aberration est objet de culte, toute provocation est cool parce qu'elle brise les schémas habituels ». Ces personnalités vont donc souffrir au plus d'un déficit d'image d'une durée plus ou moins longue et au pire elles devront présenter des excuses publiques sous la pression médiatique. Cependant, souvent, le méfait reste impuni (rare sont les procès). A ce propos, Claude Javeau remarque qu'aujourd'hui il y a un plus grand laxisme de vocabulaire, une plus grande tolérance à l'insulte. La violence discursive ─ hier caractéristique des cultures populaires ─ est devenue audible par les classes favorisées, diplômées et parmi les journalistes. Cependant, chaque groupe social a ses limites, cela dépend des milieux.

Les vertus de l'insulte

En conclusion, l'insulte en politique n'est pas toujours un échec du dialogue. Nous l'avons vu, paradoxalement elle peut avoir des vertus émancipatrices, voire subversives (tester les limites). Elle possède également des fonctions intégratives (se reconnaitre entre soi) et de conformisme lorsqu'elle devient un élément du système de régulation sociale.

Plus généralement, le recours à cette discipline vieille comme le monde est également affaire de stratégie plus ou moins consciente. Pour Steven Pinker, psychologue cognitiviste de Harvard, ce serait « un mécanisme de défense enfoui au sein de notre cerveau archaïque, celui qui contrôle les émotions et les réactions instinctives ». En insultant, on s'adresse directement à la partie primitive de notre cerveau et cela provoque une profonde satisfaction.

En dernier ressort: comment faire fi des insultes? Peut-être en s'inspirant du conseil donné par Sancho Panza à Don Quichotte: « Je ne mettrai en façon quelconque la main à l'épée, ni contre vilain ni contre chevalier, et que je proteste ici devant Dieu que je pardonne toutes les injures qu'on m'a faites et qu'on me fera... ».

Aller plus loin

A lire

T. Bouchet, M. Legget, J. Vigreux, G. Verdo, L’Insulte (en) politique. Europe et Amérique latine, du XIXe siècle à nos jours, Dijon, Editions universitaires de Dijon, 2005

T. Bouchet, Noms d'oiseaux. L'insulte en politique de la Restauration à nos jours, Paris, Stock, 2010

N. Petiteau, « Violence verbale et délit politique. 1880-1830 », Revue d'histoire du XIXe siècle, n° 36, 2008/1, p. 75-90

L. Rosier, Petit traité de l'insulte, Bruxelles, Labor, 2006

Sur Internet

Le site de l'Université de Bourgogne dédié à l'insulte en politique

P.-Y. Baudot et O. Rozenberg « Introduction. Lasses d'Elias : des assemblées dé-pacifiées ? », Parlement[s], Revue d'histoire politique, n° 14, 2010/2, p. 6-17

Des exemples d' "Unparliamentary language"

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