L'Empire européen, les individus et la démocratie

Par Philippe Perchoc | 4 avril 2011

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “L'Empire européen, les individus et la démocratie”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 4 avril 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1081, consulté le 19 novembre 2017

Les débats sur la démocratisation de l'Union européenne sont toujours puissants. Au sommet d'Amsterdam, Lionel Jospin, à qui on faisait remarquer qu'il faudrait tenter de trouver les moyens de combler le déficit démocratique, répondait "d'accord, si l'on enlève le "cit" pour parler du "défi démocratique". Or, il est possible de penser cette question à partir du caractère impérial de l'Europe. 

La question fondamentale qui reste posée, c'est celle du rapport entre l'Empire européen, les individus et la démocratie. Pour cela, il convient tout d'abord de revenir sur la dimension impériale de l'Europe. En effet, cette dernière peut paraître paradoxale. Pourtant, les deux éléments impériaux principaux sont présents, à savoir la dimension et le fait de regrouper de nombreux peuples. 

L'Union européenne couvre aujourd'hui un espace qu'aucun empire dans son histoire n'a jamais rêvé dominer. Ni l'Empire romain, modèle de tous les autres, ni celui de Charlemagne, ni même celui de Napoléon ou d'Hitler n'ont atteint les dimensions de l'Union européenne à 27. Cela implique que cette entité - sans qu'on puisse parler d'État - englobe un nombre très important de peuples très différents. Des Français aux Grecs, des Portugais aux Estoniens et des Bretons aux Lives (petit peuple finno-ougrien de Lettonie), non seulement les peuples "titulaires" d'États européens, mais aussi une multitude de petits peuples régionaux. 

La particularité de cet empire, c'est qu'il est un empire sans empereur. Même si on le rapproche du Saint Empire romain germanique dont les princes électeurs choisissaient l'Empereur parmi eux comme les membres du Conseil Européen (regroupant les chefs d'États et de gouvernement de l'UE) choisissent depuis le Traité de Lisbonne le Président permanent du Conseil européen. L'Europe n'est pas incarnée dans une seule figure, elle ressemble plus à l'Empire romain du temps de Dioclétien, dans lequel quatre empereurs partageaient la tâche de gouverner. 

Néanmoins, si l'Europe ressemble un peu à un empire (certes un empire faible), elle en partage une autre caractéristique. Comme l'a souligné Anne-Marie Le Gloannec, les empires peuvent être proches de l'État de droit (comme l'empire austro-hongrois) et protéger les droits des individus, ils sont rarement démocratiques. En effet, nous n'avons aucun exemple d'empire démocratique. L'Empire romain a donné la citoyenneté à tous les hommes libres au IIIe siècle, le Hongrois de l'Empire des Habsbourgs pouvait faire valoir ses droits devant les tribunaux, mais aucun ne pouvait exercer de droits véritablement démocratiques au sens où nous les connaissons. 

Car ces derniers sont associés historiquement au modèle de l'État nation, même si cela ne veut pas dire que cette liaison soit définitive. Les empires tendent à garantir les droits politiques de leurs parties constituantes, mais pas ceux de leurs sujets. En effet, il leur manque le sentiment qui dans les États nationaux fait de l'autre son "alter-égo", celui à qui on accepte de transférer de ses revenus par les politiques sociales, celui pour qui on peut mourir à la guerre et donc celui qui peut légitimement nous représenter. Mais les États ont mis trois siècles à développer ce sentiment, à travers l'école et la conscription. L'UE n'a que 60 ans, ni armée, ni contrôle des programmes scolaires. Pourtant, elle a fait de grands progrès dans la voie de la démocratisation, notamment à travers l'augmentation des pouvoirs du Parlement européen. Son vivre-ensemble est encore en construction. 

 

Pour aller plus loin

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À lire

  • LE GLOANNEC A-M., « La citoyenneté européenne ou les apories du modèle impérial », in Entre Kant et Kosovo. Etudes offertes à Pierre Hassner., Paris, Presses de Sciences Po, 2003, p. 439-450.

Source photo : Ravenne, Saint-Vital, Justinien et sa suite, par antiquité tardive, sur flickr

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