L’Allemagne : un pays où les pauvres meurent de plus en plus jeunes

Par Antoine Lanthony | 2 mai 2012

Pour citer cet article : Antoine Lanthony, “L’Allemagne : un pays où les pauvres meurent de plus en plus jeunes”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 2 mai 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1484, consulté le 16 décembre 2017

A entendre de nombreux hommes politiques ou économistes médiatiques, l’Allemagne représenterait, grâce à son système économique et social et à ses évolutions de la dernière décennie, un modèle que les autres Européens seraient bien inspirés d’imiter. Retour rapide sur un pays où malgré les bénéfices record des constructeurs automobiles et le boom des exportations, l’espérance de vie des pauvres diminue.

Un rêve macroéconomique

Principale économie européenne, premier exportateur du continent, lieu d’entreprises et de marques de niveau mondial et de milliers de petites et moyennes entreprises innovantes, grand bénéficiaire de l’élargissement de l’Union européenne (UE) après avoir réussi à absorber la défunte République Démocratique Allemande (RDA), pays avec un taux de chômage autour de 7 % malgré la crise, doté d’une situation sociale stable, d’un environnement préservé et d’un système éducatif de qualité… : tout semble idyllique au pays d’Angela Merkel. A tel point que le président français sortant et d’autres acteurs du jeu politique et économique national et européen le citent en exemple de manière récurrente, mettant notamment en avant le courage de Gerhard Schröder, l’ancien chancelier social-démocrate.

Sous la houlette du chancelier Schröder ont en effet été mises en place les lois Hartz, du nom de l’ancien directeur du personnel de Volkswagen. Au nombre de quatre, ces lois, réalisées pour adapter l’Allemagne à la compétition industrielle mondiale et au développement des activités de services, ont largement modifié le droit du travail et tout ce qui a trait à l’activité et à la non-activité des personnes.

Ces réformes ont abouti à une plus grande compétitivité pour les produits allemands, notamment en comparaison des produits réalisés chez les voisins français ou italiens. Cela, conjugué à un vrai effort dans l’innovation, à la délocalisation de beaucoup d’activités peu rentables chez ses voisins d’Europe centrale et à une orientation des exportations non seulement vers les pays de l’UE mais aussi vers les BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine), a eu pour conséquence une augmentation rapide des exportations en quelques années. Hors UE, les exportations allemandes ont bondi de près de 7 % en 10 ans, alors que les exportations françaises ont dans le même temps chuté de près de 22 %.

Néanmoins, ces succès macroéconomiques majeurs dont les grands groupes industriels allemands sont les principaux bénéficiaires et qui permettent à l’Allemagne de peser sur l’économie des 26 autres Etats membres de l’UE et d’autres pays européens non-membres (Suisse, Balkans occidentaux…) se sont réalisés au prix d’une stagnation ou d’une diminution des salaires les plus bas et des prestations sociales, donc d’une précarité accrue.

Une précarité en explosion

Ont notamment été introduits par les lois Hartz les minijobs payés 400 euros par mois avec exonération de charges pour les employeurs, les midijobs payés entre 400 et 800 euros par mois, une baisse radicale des allocations chômage pour les chômeurs de longue durée (plus d’un an) et même des jobs à un euro de l’heure. De manière générale, les postes moins rémunérés que stipulé dans les conventions collectives en vigueur dans chaque branche ont proliféré.

Les conséquences de ces mesures mises en place entre 2003 et 2005 commencent à se faire sentir, et elles s’avèrent désastreuses pour les personnes se trouvant en bas de l’échelle sociale. Alors que le taux de chômage, notamment le chômage des moins de 25 ans (8,5 %), est très bas et incomparable avec les taux de la majorité des pays européens, les plus exposés à la précarité et à la pauvreté ont vu leur situation se détériorer. En effet, le développement de l’intérim et des CDD et la multiplication des jobs mal payés, parfois en compétition avec les allocations sociales ou en complément de maigres retraites, souvent à temps partiel non choisi, ont creusé de manière inédite les inégalités sociales et ont développé la précarité à des niveaux jamais atteints depuis des décennies.

Malgré des prix (nourriture, logement, transports…) souvent abordables (en particulier à Berlin) et qui permettent de limiter la grande précarité, le nombre de travailleurs pauvres en Allemagne a augmenté entre 2005 et 2010 de 50 %, contre une augmentation de 8 % en France et alors que la République tchèque, voisin immédiat de l'Allemagne, est le seul pays de l'UE avec moins de 10 % de pauvres après transferts sociaux (touchant moins de 60% du revenu médian dans chaque pays, données 2010). L’absence de salaire minimum et la nature des lois Hartz a donc eu pour conséquence de tirer les salaires vers le bas. Le prix d’un gain de compétitivité est donc le basculement dans la pauvreté d’une partie de la population, ce qui était, étant donnée la nature des lois Hartz, largement prévisible.

Une autre conséquence négative des évolutions de la dernière décennie en Allemagne concerne la santé. Moins prévisible, celle-ci pourrait sans doute s’avérer à terme très destructrice.

Une santé déclinante

L’espérance de vie allemande, qui n’a certes jamais été la plus élevée d’Europe, est elle aussi sujet d’inquiétude. En effet, l’espérance de vie des Allemands les plus pauvres, c’est-à-dire ceux touchant moins de 75 % du revenu moyen, a diminué de 2 ans (de 77,5 ans à 75,5 ans) entre 2001 et 2010. En ex-RDA, pour la même catégorie de population et pour la même période, cette espérance de vie a diminué de 3,8 ans (de 77,9 ans à 74,1 ans). Conjuguées à une hausse de l’âge de départ en retraite, ces tendances, si elles se confirment, amèneront les Allemands les moins fortunés à bénéficier d’une retraite très courte voire inexistante, ce qui constitue une régression sans précédent dans un pays européen très riche et très industrialisé.

En outre, le reste de la population, s’il vit plus longtemps, ne vit parfois pas mieux. Au contraire. Les chiffres concernant le « burn-out » (épuisement professionnel) révélés récemment montrent que celui-ci touche 9 millions de personnes. De même, entre 2007 et 2011, les arrêts maladie dûs au stress ont augmenté de 33 % et les ordonnances pour antidépresseurs de 41 %. Il y aurait actuellement en Allemagne un salarié dépressif sur cinq, et les cadres se trouvent en première ligne. La productivité allemande accrue exige une pression que beaucoup ne peuvent supporter.

Il en résulte de récentes mesures, certes symboliques, mais très révélatrices. Ce n’est en effet sans doute pas un hasard si l’une des premières réglementations à grande échelle des utilisations de BlackBerry en dehors des horaires de travail a débuté fin 2011 chez Volkswagen.

Une démographie dangereuse

En plus de voir la santé d’une partie non négligeable de sa population décliner, l’Allemagne voit en outre sa population diminuer et vieillir rapidement. Selon l’Office fédéral des statistiques, le pays devrait voir sa population passer de 82 à 65 millions d’habitants d’ici 2060. De plus, rien qu’en 2030, le pays comptera 6 millions de plus de 65 ans en plus. Une situation intenable à terme.

Que faire ? Relancer la natalité s’avère impossible depuis plusieurs années : les infrastructures d’accueil sont insuffisantes à l’Ouest et la précarité ne favorise pas la mise au monde d’enfants, notamment en ex-RDA. Attirer des migrants ? L’Allemagne s’y emploie, mais avec un succès très relatif. Car malgré ses atouts, le pays n’attire que très moyennement…

Alors qu’elle est, d’un point de vue macroéconomique, le moteur de l’Europe, l’Allemagne peine à attirer les travailleurs de ses voisins européens confrontés à des taux de chômage élevés. Même si ces derniers mois, un flux en provenance d’Espagne ou du Portugal semble exister, Baltes et Polonais ont par exemple depuis des années davantage privilégié l’Irlande, le Royaume-Uni et la Scandinavie. En outre, l’augmentation de l’immigration extra-européenne et/ou musulmane a déclenché de nombreux débats.

Faisant notamment référence de manière négative à l’immigration turque, l’ouvrage de Thilo Sarrazin, L’Allemagne court à sa perte, a déclenché une vive polémique quant à la nature de la société allemande et à sa composition. Réfutant les mots de Thilo Sarrazin, mais déclarant également l’échec du Multikulti à l’allemande, Angela Merkel met le doigt sur un problème réel, sans pour autant proposer de solution à long terme pour l’équilibre démographique allemand et pour la cohésion d’une société à propos de laquelle le faible nombre de mariages mixtes et le record de ventes du livre de Thilo Sarrazin (meilleure vente de la décennie) fournissent des éclairages importants.

Enfin, la position de la chancelière allemande, des milieux économiques d’outre-Rhin ou des simples citoyens n’aide pas à la popularité de l’Allemagne. En 2012, à Athènes, des manifestants brûlent des drapeaux allemands, voire des drapeaux du Troisième Reich, et les commentaires lus ça et là sur des forums Internet en Europe du Sud, voire de l’Est, donne une idée de l’impopularité de l’Allemagne ailleurs en Europe.. Pas sûr que l’attitude de Berlin donne envie à un jeune Grec, même pauvre et chômeur, de s’exiler en Bavière ou sur les bords de la Weser. A-t-il tort ?

Vers un reniement de la réunification ?

L’Allemagne de la réunification et des années qui l’ont suivie a semble-t-il été le lieu d’un compromis entre développement économique et douceur de vivre. Certes, le passage à l’économie de marché s’était avéré douloureux pour nombre d’habitants de l’ex-RDA, mais les libertés nouvelles avaient accompagné ce processus. De plus, le développement d’une certaine douceur de vivre associée à la protection de l’environnement et la résurrection de Berlin, ville du fameux « travailler moins pour gagner moins et vivre mieux » ont permis à l’Allemagne de retrouver une grande confiance en elle et de se vendre à l’étranger. Mais pendant le même temps, certaines des bases de ce renouveau allemand étaient attaquées comme l’illustrent deux exemples emblématiques.

Ainsi, le Berlin, doux, celui du slogan « travailler moins pour gagner moins et vivre mieux » dans une ville à faible densité, change et va changer. Malgré l’opposition de certains de ses habitants à la touristification en cours et aux cortèges d’augmentation de prix, de changements de magasins et de remplacement de populations qui l’accompagnent, celle-ci est en marche. Elle s’inscrit dans une logique de compétition mondiale dans laquelle l’Allemagne semble vouloir coûte que coûte sa place. Avec son nouvel aéroport international et sa gentrification à la mode parisienne, Berlin sera une capitale mondiale qui pourra longtemps surfer sur sa réputation des années post-réunification et sera sans doute prisée par une certaine élite, mais coupée d’une base ouvrière, étudiante, est-européenne, turque… qui a contribué au foisonnement humain et culturel des années 1990 et 2000.

La situation de Stuttgart, ville de Mercedes-Benz, est également emblématique. La ville a été pendant de longs mois le lieu d’une contestation dure au projet de gare Stuttgart 21. Très coûteux et destructeur d’un point de vue environnemental selon ses opposants, celui-ci a finalement été largement validé par référendum par les habitants.

L’Allemagne de la réunification avait privilégié la cohésion et l’équilibre : intégration des régions orientales, résorption des disparités régionales, équité sociale, protection de l’environnement… Aujourd’hui, les priorités de l’Etat semblent différentes, avec une volonté de grandeur affirmée, même au prix d’un étirement de la société et d’un raidissement des relations avec les Etats voisins. Si l’Allemagne est un modèle, celui issu de la réunification est sans doute en train de se transformer en un autre, que les réformes du chancelier Schröder ont préparé et que les grands groupes du pays en accord avec les deux grands partis ont l’intention de développer, d’autant plus qu’aucune contestation intérieure sérieuse n’existe.

Même sous le seuil de pauvreté, les nouveaux pauvres d’outre-Rhin semblent encore se raccrocher aux libertés dont ils jouissent et que nombreuses personnes leur envient en Europe : autoroutes gratuites et souvent sans limitation de vitesse, nombreux cafés bon marché et acceptant les fumeurs, tolérance et ouverture sur les questions sexuelles, en particulier l’éducation sexuelle et la prostitution, transport ferroviaire bon marché, manifestations sportives à des tarifs abordables… Est-il cynique de penser que ces éléments, inconnus à cette échelle en Espagne, en Grèce ou en Roumanie, permettent de limiter les contestations des ouvriers et employés déclassés et précarisés ?

 

Pour aller plus loin

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A voir

 

Sources photo : Mendiant à Erfurt, © N.H.D / Flickr / Creative Commons ; Logo des minijobs, Wikipedia commons

Commentaires

Il y a combien d habitent allemand?

Très intéressant.
Et inquiétant aussi.

Cela me fait penser au principe habituel du capitalisme : pour qu'une minorité vive riche, il faut une majorité de pauvres.

Avec l'Allemagne, il n'y a pour l'instant qu'une minorité de pauvres.
Mais cela est dû a ses exportations, donc l'argent issu de la consommation des autres pays.

Le modèle allemand va rapidement s'écrouler, car ses exportations chutent déjà.
Ce sont pas les quelques privilégiés des pays émergents qui achètent allemand, et qui eux-mêmes vivent de leurs exportations, qui vont tout régler.

Le différentiel artificiel créé par les exportations mondiales est en train de tomber, en partie dû aux pays émergents.
La pompe à inégalité est grippée, et c'est elle qui fait fonctionner le capitalisme.

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