Kosovo : de la province à l'État ? (débat du 17 novembre 2011)

Par Anaïs Delbarre et Pauline Joris | 29 novembre 2011

Pour citer cet article : Anaïs Delbarre et Pauline Joris, “Kosovo : de la province à l'État ? (débat du 17 novembre 2011)”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 29 novembre 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1326, consulté le 26 juin 2017

Le 17 novembre 2011, Nouvelle Europe et les Jeunes Européens - France organisaient à la Sorbonne une conférence sur le Kosovo dans le cadre d’une soirée sur les Balkans occidentaux, en collaboration avec RFI (Radio France Internationale).

Par Balkans occidentaux on entend les six états qui composaient jusque 1991 la Yougoslavie : la Serbie, le Monténégro, la Bosnie-Herzégovine, la Macédoine, le la Croatie et la Slovénie. Il faut y ajouter l’Albanie et le cas spécial du Kosovo, sur lequel porte le débat avant une deuxième partie qui correspond à l’enregistrement de l’émission Carrefour de l’Europe de RFI.

Trois intervenants ont rendu compte de la situation actuelle au Kosovo (relations Serbie/Kosovo, problèmes du nord Kosovo, genèse difficile d’un État qui sort de la guerre, niveau de vie des kosovars, etc.) : Mme Odile Perrot, docteur en sciences politiques et spécialiste du Kosovo, M. Simon Ricco, co-rédacteur en chef du Courrier des Balkans et M. Olivier Haener, historien et analyste politique indépendant spécialisé sur l’Europe du Sud-Est. M. Muhamedin Kullashi, Ambassadeur de la République du Kosovo en France, qui était lui aussi invité à débattre sur l’avenir du Kosovo durant la conférence, n’a malheureusement pas pu nous honorer de sa présence. Le débat était modéré par Goda Silleikaite, de Nouvelle-Europe.

Plus de trois ans après l’indépendance du Kosovo, le 17 février 2008, qu’en est-il de cette région des Balkans occidentaux ? Quel est le rôle des missions de l’ONU encore présentes ? Comment cet État fragile opère-t-il sa reconstruction au vu des problèmes ethniques, sociaux et économiques qu‘il doit gérer?

La "démocratie communautaire"

Mme Perrot a ouvert le débat en mettant en exergue la notion pour elle essentielle dans la reconstruction politique du Kosovo : la « démocratie communautaire ». Il ne s’agit pas de forger une simple démocratie kosovare, il faut que celle-ci soit aussi multiethnique, d’où le terme « communautaire ». Il faut préciser que la guerre du Kosovo de 1999 est une guerre territoriale et ethnique, opposant les Serbes du Kosovo et de Serbie aux Albanais du Kosovo. En effet, du traité de Bucarest en 1913 (qui met fin aux guerres balkaniques) à son indépendance en 2008, le Kosovo, à majorité albanophone, est administrativement une province de la Serbie. Dans la seconde moitié des années 1990, les tensions sont de plus en plus vives et une guerre s’ensuit entre ces deux groupes nationaux, les Albanais du Kosovo combattant pour l’indépendance d’un territoire qu’il considère comme leur appartenant. L’OTAN engage des combats essentiellement aériens contre la Serbie de mars à juin 1999. Après la guerre, l’ONU est chargée d’administrer le territoire et de faciliter la transition vers la démocratie et l’État de droit ; l’OTAN met en place une mission militaire en complément. Aujourd’hui, même après la proclamation d’indépendance, des missions internationales sont toujours sur le terrain. Au départ, dans la résolution 1244 de l’ONU qui fixe le statut du Kosovo après la guerre (un protectorat international), la notion d’« État multiethnique » n’est pas à l’ordre du jour. Cet objectif est pris en compte un peu plus tard.

Ont ensuite été présentés les dispositifs légaux pour garantir la protection des minorités et des droits de l’Homme. Avec ces dispositifs, on ne cherche pas seulement à favoriser une bonne entente ou une coexistence, mais aussi une participation politique de chacun. Cette participation politique est inscrite au cœur de la Constitution kosovare. Le troisième article de cette Constitution insiste d’ailleurs sur le fait que le Kosovo est une société multiethnique. L’objectif principal est de rendre les institutions paritaires pour que le pouvoir soit partagé de manière égale. L’Assemblée comprend 120 sièges dont 20 pour les minorités : 10 pour les kosovars serbes et 10 pour les autres minorités comme les Roms, les Turcs ou les Bosniaques. Au gouvernement, on observe ce même souci de parité : deux ministres au minimum appartiennent aux minorités, et un poste est obligatoirement réservé à un kosovar serbe. L’agencement démographique du Kosovo est observé dans toutes les institutions (90% d’albanais, 5% de serbes et 5% d’autres minorités).

Le processus de décentralisation est inscrit au coeur du plan Ahttisaari, du nom du médiateur finlandais de l’ONU au Kosovo, et repris dans la Constitution. Depuis 2010, six municipalités au Kosovo ont plus de pouvoir que les autres, l’objectif étant de donner plus d’autonomie à des territoires à majorité serbe, qui veulent sauvegarder des liens avec Belgrade. Mais les limites d’un telle politique sont l’isolement et le repli sur elles-mêmes de ces communautés.  Par exemple les partis politiques serbes du Kosovo ont boycotté les premières élections de 2000, obligeant les responsables albanais à désigner d’office des représentants serbes !

Une nette différence entre le nord du Kosovo, à majorité serbe et avec une faible participation politique (même si celle-ci a décollé ces dernières années) et le sud du Kosovo, majoritairement albanophone et à la forte participation électorale, est à remarquer. Une lutte de pouvoir pour le nord Kosovo sévie entre Pristina et Belgrade depuis la déclaration d’indépendance illustrée encore par des exemples flagrants cet été 2011. La spécialiste du Kosovo a mis en avant plusieurs sortes d’oppositions dans le conflit : en dehors de la traditionnelle opposition serbes/albanais du Kosovo, on trouve une opposition aux forces internationales encore présentes sur le terrain et une opposition entre les serbes kosovars et le serbes de Belgrade par exemple.

Le rôle des différentes missions internationales au Kosovo

M. Ricco a insisté sur le rôle des différentes missions au Kosovo. En effet, la résolution  du Conseil de sécurité des Nations unies 1244 autorise la KFOR (Force du Kosovo, force de sécurité internationale pour le maintien de la paix, gérée par l’OTAN) et la MINUK (Mission des Nations Unies au Kosovo, chargée de gérer l’administration de la région) à agir au Kosovo. Leur mission est une mission de pacification. On tient à mettre en place une paix multiethnique. Depuis fin 2008, la mission EULEX, sous la direction de l’Union européenne, a remplacé la MINUK et agit de concert avec la KFOR : elle est chargée de suivre et d’encadrer la formation de l’État de droit au Kosovo. Il y a aujourd'hui six organisations internationales encore en oeuvre au Kosovo.

La mission EULEX se heurte en particulier à d’importants problèmes de corruption, qu’elle entend réduire. Le Nord est assez rétif à la venue d’EULEX et de nombreux attentats contre cette mission ont été perpétrés depuis 2008. De plus, une partie de la classe politique albanaise est opposée à cette mission, comme le Mouvement pour l’Autodétermination (Vetëvendosje) de Albin Kurti, selon lequel le Kosovo devrait être rattaché à l’Albanie et épuré des présences étrangères. Ce mouvement est aujourd’hui la troisième force politique kosovare depuis l’indépendance (elle a obtenu près de 15% des suffrages lors des élections de 2010) et a été mis en place par un jeune homme de gauche extrêmement populaire parmi la majorité albanophone. Pour M. Ricco, son discours est cependant clairement nationaliste, malgré des convictions politiques affichées à gauche.

 

 

« Le paradoxe de Belgrade »

Le co-rédacteur du Courrier des Balkans a ensuite souligné un autre souci majeur qui empoisonne les relations serbo-albanaises, ce qu’il appelle le « paradoxe de Belgrade ». Les autorités serbes, toujours opposées à l’indépendance kosovare, ne veulent pas perdre le Kosovo mais souhaitent cependant adhérer à l’Union européenne. Or ces deux objectifs ne sont pas compatibles. En juillet 2010, la Cour Internationale de Justice, (CIJ) saisie par Belgrade, a été chargée de statuer sur la constitutionnalité de la déclaration d’indépendance du Kosovo, en février 2008. Elle a cependant partiellement esquivé la question en donnant un avis non pas sur la constitutionnalité de l’indépendance elle-même mais sur la déclaration en tant que telle et qu'elle a déclarée constitutionnelle. L’indépendance est aujourd’hui reconnue par 85 États dans le monde, dont 22 sur les 27 que comptent l’UE, ce qui tend à singulièrement compliquer la diplomatie européenne vis-à-vis du Kosovo (Chypre, l'Espagne, la Grèce, la Roumanie, la Slovaquie).

De mars à mi-juillet 2011, on observe selon M. Ricco un dégel des relations diplomatiques entre Belgrade et Pristina : le 2 juillet, des accords concernant la libre circulation des personnes, la reconnaissance des diplômes et la reconnaissance des papiers d’identité kosovars sont adoptés. Pourtant, des différends subsistent comme la confusion dans la définition des frontières communes du Kosovo : pour Belgrade, elles constituent une ligne administrative, alors que pour leurs voisins kosovars, ce sont de réelles frontières ! À la mi-juillet, des incidents éclatent dans le nord du Kosovo, mettant une pause aux négociations entre les deux partis, qui avaient pourtant débuté au printemps 2011. M. Ricco a terminé son intervention en mettant en avant la date du 9 décembre prochain, date clé pour la Serbie. En effet, l’UE se prononcera ce jour là sur l’éventuelle obtention du statut de pays candidat à la Serbie.

Les conflits locaux au Kosovo

M. Haener a clôt le débat en se concentrant sur un autre niveau de conflit au Kosovo. Pour lui, il y a trois niveaux : le niveau international, le niveau régional et le niveau local. Selon l’analyste, on ne parle pas assez des conflits locaux. En effet, comme l’a soulevé Mme Perrot, on observe une grande différence entre nord et sud Kosovo. Le Nord est en effet à la périphérie, à la fois par rapport à Pristina, la capitale du Kosovo mais également par rapport à Belgrade, et isolé. Or le Nord est la région la plus riche du Kosovo (tout en relativisant bien sûr avec le niveau des richesses des autres pays européens), si l’on compare les niveaux de vie entre Nord et Sud de cet espace. Le Kosovo dans son ensemble est pauvre, sans industrie – alors qu’autrefois Mitrovica, au Nord du Kosovo était connue comme un grande centre d’extraction minière -, qui vit d’une maigre agriculture, pas du tout concurrentielle par rapport à celle de la Serbie ou du Monténégro et d’où proviennent l’essentiel des biens en vente au Kosovo. Avec cette économie très mauvaise (au Sud le revenu est de 350 euros par mois en moyenne), il est donc difficile de prélever des impôts. C’est, souligne Olivier Haener une difficulté supplémentaire pour la population du nord du Kosovo, qui, si elle s’intègre dans un état kosovare, risque de voir son niveau de vie baisser. M. Haener a émis pour conclure une critique des structures parallèles serbes au Nord (le processus de décentralisation), qui nuiraient au développement économique du pays, ainsi qu’à son développement politique et social.

Ainsi, ce débat a souligné que même si la guerre du Kosovo semble finie et que des processus de paix entre les deux peuples ont été amorcés, il n’en reste pas moins que le Kosovo est un État à construire dans toutes ses dimensions. Que l’on parle d’économie, de politique, de sécurité, d’État de droit ou de coexistence pacifique entre les ethnies, on observe que le Kosovo a encore beaucoup de progrès à faire pour devenir pleinement un État. La « démocratie multiethnique » préconisée par les missions sur place semble encore loin d’être conquise presque trois années après l’indépendance du Kosovo.

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À voir

 

 

 

Ajouter un commentaire