Joanna Urban, rencontre avec une dissidente polonaise

Par Isabelle Pinzauti | 5 octobre 2009

Pour citer cet article : Isabelle Pinzauti, “Joanna Urban, rencontre avec une dissidente polonaise”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 5 octobre 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/698, consulté le 16 décembre 2017

j.urban.jpgJoanna Urban fut à partir de 1980 , un membre actif de la dissidence au sein du syndicat Solidarność. À seulement 23 ans, elle s’engageait contre le pouvoir communiste en faisant circuler des livres, des journaux et de nombreuses informations interdites ou secrètes. Son témoignage nous montre à quel point l’union a fait la force de Solidarność dans le combat contre le Communisme et combien de personnes en ont été les héros.

Pourquoi avez-vous décidé de vous engager dans le NSZZ  (Niezalezny Samorzad Zwiazkow Zawodowych- Organisation Indépendante de Syndicats)  Solidarność (Solidarité) en 1980 ?  

Solidarność était une explosion de liberté, qui a créé une immense activité sociétale. Les gens ont vu que rassemblés, on peut atteindre de nombreux buts ; ainsi, littéralement chaque jour naissaient diverses iniciatives citoyennes.

Solidarność était  beaucoup plus qu’un simple syndicat, c’était un énorme mouvement de société (environ 10 millions de personnes). Le plus incroyable phénomène fut le changement de comportement de la part des gens. Ils sont devenus meilleurs, s’aidaient, se sont engagés en masse pour des affaires de diverses natures. Dans cette athmosphère, il était difficile de rester indifférent. Il était évident à mes yeux qu'on ne pouvait rester de coté. C’était une chance d’agir de façon sensée pour le bien commun. Il faut se souvenir qu'à l’époque communiste la société était très nettement divisée, les citoyens étaient préoccupés par les problèmes de la vie quotidienne. Vivre était compliqué, donc les gens se concentraient plutot sur leur famille et leurs plus proches amis. Solidarnosc a été à l’origine d’un immense sentiment de groupe. On voulait être ensemble, ensemble  faire quelquechose pas seulement pour soi même. S’engager à Solidarność était plus un choix moral que politique.

Alors, je ne savais pas exactement quel système politique je souhaitais. Je savais surtout que je ne voulais pas vivre dans un système, pour lequel l’Homme n’a pas de sens, il est un instrument et non un acteur. Je ne voulais pas que quelqu’un décide quel livre je n’avais pas le droit de lire, où je devais voyager, etc... Je ne supportais pas un système qui rabaissaient tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui. Je savais que le régime sous lequel je vivais était mensonger et mauvais. Contre le mal il faut se battre, c’est une obligation morale de base.

Vous avez pris beaucoup de risques, en étiez-vous consciente alors et comment l’avez vous géré ? Qu’est-ce qui vous a motivé a continuer jusqu’à la fin, en 1989 ? 

Est-ce que je me rendais compte du risque ? Peut-être pas exactement, mais oui. À la maison, nous écoutions Radio Free Europe, je savais donc ce que devait affronter les gens qui était contre le pouvoir. Mon père aussi m’a prévenu : „ Rappelle-toi que ce n’est pas un divertissement, il faut que tu sois sûre d’être assez forte ”. De plus, paradoxalement, les autorités communistes nous habituaient bien au risque, montrant que les arrestations n’étaient pas si affreuses. Au temps où Solidarność était légal, l’habitude devient que les autorités nous mettaient en garde à vue pour quarante-huit heures pour n’importe quel prétexte. 

Lorsque je faisais circuler des tracts, j’ai été arrêtée la première fois. J’ai eu peur, mais je ne suis restée que quelques heures au poste. Les arrestations suivantes étaient de moins en moins terribles. C’était devenu une sorte d’activité sportive, peut être extrême, mais on peut s’habituer à tout.

Dans le cas de l’arrêt des „structures” de Solidarność, une aide juridique ainsi qu’une intensive action d’information étaient organisées immédiatement, ce qui aidait beaucoup évidemment.

Pour réprimer „l’athmosphère révolutionnaire”, la milice préférait laisser partir les gens après quelques heures plutôt qu’entrer de nouveau en conflit avec Solidarność. Après un certain temps, cette forme de répression n’a plus fonctionné.

Par la suite, il s’est avéré que cela avait été un très bon entraînement à la période d’État de guerre. Plus quelqu’un avait été arrêté et entendu avant l’État de guerre, plus ce fut facile pour lui par la suite. En effet, pendant l’État de guerre, ce fut bien pire. Mise en prison massive des gens, nombreux étaient agressés  (parfois à mort) par des „inconnus” , renvoi du travail, de l’école ou de l’université, descentes dans les appartements, menaces sur les proches, écoutes téléphoniques, etc...

Ce fut plus dur, mais il faut savoir gérer cela. Il fallait être capable de contenir sa peur. Je pense que ce qui nous a aidé le plus en cela fut la confiance réciproque et l’amitié qui nous liait. Lorque j’étais déjà en prison, je me répétais souvent que chaque sentence se termine un jour et alors le plus important serait de pouvoir tranquillement regarder dans les yeux les gens avec lesquels on avait comploté.

Pourquoi j’ai tenu jusqu’au bout ? Ce fut la naturelle conséquence d’une décision prise auparavant de s’engager activement  dans une organisation qui n’avait rien de secret  (mais illégale aux yeux de la loi existante), mais active dans l’opposition, lorsque Solidarność  était légal et puis pendant l’État de guerre dans le Solidarność  „souterrain”. C’était tout simplement une question d’honneur. Pendant le „carnaval” de Solidarność , je suis devenue une des leaders de l’opposition parmis les jeunes à Bydgoszcz. De nombreux jeunes de mon entourage se sont impliqués avec moi, je me sentais donc plus responsable pour eux encore.

Je n’imagine pas que j’aurais pu reculer et abandonner mes amis.

Selon vous, qu’est-ce qui fut crucial dans la ”bataille” pour la chute du Communisme ? 

Il est difficile de choisir un seul moment „le plus important”, la cause principale de la victoire contre les communistes. C’était un ensemble de circonstances favorables. Il est certain que le contexte international était favorable (la Perestroika en URSS, le Pape polonais, etc...) ainsi que la force de  résistance de la société, qui, une fois convaincue de son impact, n’a pas laissé qu’on lui reprenne ce qu’elle avait obtenu grace à Solidarność .

Quel a été votre meilleur souvenir des ces temps de „combat” contre le pouvoir ? 

Le meilleur souvenir fut le sentiment de groupe que nous avons connu à cette époque. Alors tout passait par la confiance mutuelle donc le lien entre les gens étaient extrèmement fort. Des amis comme j’en ai eu alors, je n’en aurai probablement plus jamais.

Vous sentez-vous estimée par les gens pour ce que vous avez fait ?

Quand nous nous sommes engagés nous ne rêvions même pas que tout cela nous amène si rapidement (même pas dix ans finalement) à la victoire, ainsi nous n’avions pas spécialement d’attentes personnelles. En s’engageant, on ne s’engageait pas seulement pour les autres mais aussi pour soi-même. Nous rêvions d’une vie dans un pays normal. Nous rêvions de pouvoir voyager sans limites, étudier et travailler dans le domaine qui nous plaisait.  Nous voulions vivre de façon ordinaire, comme des citoyens libres.

Bien sûr, il est agréable de se sentir estimé mais tout dépend de quelle nature était les attentes. Pour ma part, j’ai l’immense satisfaction de ne pas m'être laissée détruire, casser. Je n’ai trahi personne. Je peux me regarder dans le miroir et mes amis dans les yeux, c’est vraiment beaucoup.

Une forme d’estime, pour mes amis et moi, a été il y a quelques jours, la décision du Président de la République polonaise de nous décorer d’une haute distinction de l’État.

Comment expliquez-vous que certaines personnes en Pologne pensent qu’ils vivaient mieux au temps du PRL (Polska Rzeczpospolita Ludowa - République populaire polonaise) ?  

Il existe probablement des gens qui pensent ainsi, même si je ne les ai pas rencontré personellement. Il faut vraiment de la mauvaise volonté pour ne pas voir à quel point la Pologne a changé. Bien sûr à l’échelle individuelle ce n’est pas forcément mieux pour tout le monde. Le plus souvent, les personnes qui se plaignent sont celles qui ne se retrouvent pas dans les valeurs du marché libre. Il faut se souvenir que „l’héritage” communiste est la passivité. Les gens n’ont pas l’habitude que leur propre bien-être dépende en grande partie de leur organisation, activité et préparation dans la prise de certains risques.

Dans chaque pays, il existe des gens qui pour diverses raisons (âge, maladie, etc...)  y arrivent moins bien. L’État devrait se préoccuper de ces personnes. Bien sûr se plaignent aussi les gens qui appartenaient à la nomenclature, ayant désormais perdu leurs privilèges.

De quoi doivent se souvenir et connaître sur ces temps passés les jeunes vivants maintenant en démocratie et jouissant de la liberté que vous n’aviez pas alors ? 

Les jeunes devraient avant tout se souvenir que nous n’avons pas toujours connu la liberté et la démocratie dans notre pays. Ils devraient être conscient que personne ne nous les a offert comme cadeau, bien au contraire des gens ont sacrifié beaucoup de leur vie pour que le changement se fasse.

Il est  souhaitable de se rappeller que aussi bien la liberté que la démocratie ne sont pas forcément là pour toujours, rien n’est moins certain. Ce sont des valeurs auquelles il faut toujours prêter attention, construire continuellement.

Ils devraient aussi savoir que tout le monde ne vit pas dans des pays démocratiques, où les droits de l’Homme sont respectés. Dans de nombreux lieux dans le monde le totalitarisme domine les peuples. Les jeunes ne doivent donc pas s’inquièter de ne pas avoir de bonnes raisons pour se battre.

 

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