Jérôme Sgard : Quel modèle industriel pour la Russie du XXIe siècle ?

Par L'équipe | 1 mars 2010

Pour citer cet article : L'équipe, “Jérôme Sgard : Quel modèle industriel pour la Russie du XXIe siècle ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 1 mars 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/821, consulté le 20 août 2019

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La Russie a été particulièrement touchée par la crise financière et économique de 2007. En effet, c'est un État rentier dont l'essentiel des ressources proviennent de la vente du gaz et du pétrole et cela est un fondement très fragile pour l'économie. Ainsi la baisse des prix a eu pour effet de vulnérabiliser l'économie russe. On estime que l'appareil industriel russe est fragile et peu important mais qu'en est-il vraiment de l'industrie russe, est-ce un secteur relativement sinistré ou en voie de développement par le biais du réinvestissement des gains de la ressource énergétique ? Jérôme Sgard, chercheur au CEPII, répond aux questios de Nouvelle Europe.

La Russie semble chercher sa voie entre une économie rentière et une économie industrielle, qu'en est-il réellement ?

En effet, mais ces hésitations ne sont pas nouvelles. Elles datent des années 1990, au cours desquelles on souhaitait mettre en place une industrie « high-tech » tout en exploitant les matières premières dont la Russie est très bien fournie. Mais depuis les années 1998, confrontés à la réalité, les dirigeants russes ne se sont plus appuyés essentiellement que sur les matières premières.

Et depuis 20 ans, s'affrontent en Russie, deux tendances, l'une plutôt libérale et pro-occidentale qui prône de sortir de la rente et de développer l'industrie russe selon le modèle occidental de diversification de l'économie. Cette branche a confiance dans le fait que la Russie peut arriver à un tel modèle économique. L'autre tendance, que l'on entend moins mais qui agit davantage, veut à l'inverse conserver le modèle actuel, essentiellement rentier. Mais dans ce débat, le problème est qu'il n'y a aucune structure qui parvienne à choisir l'une de ces deux options. Ainsi, on reste face à cette alternative entre un projet de modernisation jamais débuté et un pilotage automatique soutenu par des acteurs puissants et qui sont en outre aux commandes du pouvoir.

Comment l'industrie a-t-elle été gérée depuis la chute de l'URSS, s'est-elle effondrée ou a-t-elle été restructurée ?

Elle ne s'est pas effondrée et a été quelque peu restructurée, beaucoup moins toutefois qu'en Europe centrale où des secteurs entiers ont disparu alors que d'autres ont été développés. Par exemple, la République tchèque a abandonné les secteurs de l'industrie lourde au profit de l'industrie automobile.

Quel est le problème qui empêche concrètement le développement de l'industrie russe ?

Le souci en Russie est que l'État de droit est faible et qu'il n'est pas considéré comme pouvant apporter une protection ou un moyen de recours aux acteurs économiques. Le modèle n'est pas concurrentiel et là réside le grand échec de l'ouverture de l'économie russe. Elle n'a pas réussi à établir un champ de la concurrence. La Russie fait preuve d'une grande inertie et elle n'est pas en mesure de faire des choix stratégiques.

Les moyens matériels sont en place pour développer une économie industrielle, mais cela n'est pas le seul ingrédient nécessaire. Le secteur de la micro-économie est particulièrement lourd. Il faut savoir qu'il y a en Russie entre 200 et 400 villes mono-productrices, c'est-à-dire dont l'économie ne tourne que sur une seule et unique industrie. Dans ces cas, on voit bien que les choix économiques du directeur de cette entreprise ne seraient pas éloignés de la stratégie politique de la municipalité. Et si le maire et le directeur n'étaient pas une seule et même personne, ils devraient de toutes façons prendre leurs décisions en commun. Ainsi ce type d'entreprise est très difficile à restructurer et le secteur privé est beaucoup moins concurrentiel qu'en Europe centrale.

Comment se fait-il que la libéralisation des années 1990 n'ait pas permis de développer une économie concurrentielle ?

Il faut s'imaginer le premier acteur économique qui s'est implanté à Moscou par exemple, pour y vendre des sacs-à-main français. Cet acteur a eu des rentes d'innovation énormes car après plus de 70 années de restrictions, les Russes étaient heureux de pouvoir consommer et acheter notamment des produits étrangers. Cet acteur là se sera donc construit un empire économique et aura pu acheter le régulateur, ensuite il aura « fermé la porte derrière lui » en ne permettant plus que de nouveaux acteurs économiques s'installent sur le marché. C'est le cas du « winner take all ». Alors il n'y a pas de deuxième génération d'opérateurs qui proposeraient un produit différent et plus innovant.

Ainsi, en Russie l'accès au marché est indubitablement compliqué. Et on ne compte plus le nombre de restaurants qui brûlent à Moscou ! Les PMEs ont du mal à se constituer et cela est essentiellement dû au fait que les acteurs économiques ne peuvent pas compter sur l'État de droit pour les protéger. Ainsi en cas de non respect des engagements mutuels, les petits acteurs économiques ne peuvent rien faire contre les gros.

Cette non-transparence de l'accès au marché a également été dénoncée par les acteurs économiques étrangers. D'ailleurs, Ikea quitte Moscou. Ceci est un signe fort car l'entreprise suédoise est installée à peu près dans tous les pays du monde, ce qui prouve qu'elle a l'habitude de gérer les « risques pays ». Donc le fait qu'Ikea doive quitter la Russie est très symptomatique du fait que le marché russe soit hermétique, particulièrement aux investisseurs étrangers.

Et les Russes sont également parvenus à chasser BP ou Exon mobil qui ne sont pourtant pas des entreprises réputées pour accorder beaucoup de place à l'éthique dans leurs pratiques économiques.

Donc il n'est indéniable que le secteur économique russe est très engoncé et non concurrentiel.

Les Russes disposent-ils de capacité d'innovations dans les industries high-tech ?

Oui, certainement. Même si on ne connaît pas de champion industriel russe, on peut observer certaines spécialisations par secteur. Et d'ailleurs le secteur militaire russe est toujours très dynamique.

Finalement est-il très « mauvais » que l'économie russe se base, pour le moment, essentiellement sur le secteur énergétique avant d'espérer, peut-être développer à terme son secteur industriel ?

Oui, car il est très difficile de sortir d'une économie rentière. On peut citer le cas de l'Algérie qui illustre très bien ce fait. L'économie algérienne n'a pas réussi à se diversifier et près de 94% de ses exportations concernent le secteur énergétique. Les pays du Golfe pour leur part, même s'ils cherchent quelque peu à diversifier leurs économies dans l'optique de l'après-pétrole, ne procèdent pourtant pas à une industrialisation de leurs économies.

 

Jerôme Sgard est chercheur au CEPII et diplômé des Universités de Grenoble et de Paris-Nanterre, Docteur en économie et Habilité à Diriger les Recherches. Il a été notamment Economiste à la Société Générale et Chercheur au Centre d'Etudes Prospectives et d'Information Internationales (Paris). Il a dirigé la revue Economie Internationale (1997-2001) et il est membre du Comité de Rédaction de Critique Internationale, ainsi que de l'Economie Politique.

 

Pour aller plus loin :

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

  • Page de Jérôme Sgard au CEPII

À écouter

Source photo : Flickr , Sputnik mania 

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