Jean-François Jamet : À la recherche du rêve européen

Par Jean-François Jamet | 7 mars 2012

Pour citer cet article : Jean-François Jamet, “Jean-François Jamet : À la recherche du rêve européen”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 7 mars 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1448, consulté le 19 juillet 2018

L'Europe semble en perte de vitesse. La crise de l'euro, la montée des populismes, les révoltes de jeunes  inquiets de leur avenir, le retour vers une Europe des gouvernements et ses replis nationaux apparaissent comme autant de signes d'un échec retentissant. Où est passé le rêve européen ? Comment lui donner un nouvel élan ? L'économiste Jean-François Jamet nous livre son opinion. 

L’Europe ne rêve plus.

Son projet initial, la paix et la réconciliation du continent, a réussi. Mais son leitmotiv d’hier, la prospérité par le grand marché, s’est brisé sur la crise financière. Dans de nombreux pays, une part importante de la jeunesse européenne a pour horizon principal le chômage ou l’un de ses pis-aller : l’enchaînement de stages ou de petits boulots. Leurs parents, pourtant, rêvaient au même âge : de démocratie dans les dictatures du Sud de l’Europe ou dans les pays sous domination soviétique, de liberté des mœurs et d’émancipation des carcans en tout genre dans les pays d’Europe occidentale. Ce rêve a commencé comme une protestation contre un pouvoir politique et des structures sociales dépassés. Il s’est répandu dans toute l’Europe, et a fini par triompher.

Mais aujourd’hui, où est le rêve européen ?

Les indignés de Madrid et d’ailleurs protestent contre une société vieillie, qui n’offre plus d’autres perspectives à ses jeunes que le départ à la retraite des générations du baby boom, et contre un pouvoir conservateur, qui ne sait pas réinventer la démocratie européenne et promet l’austérité comme seul horizon. Comme hier, ce rêve a pour contrepartie les tentations réactionnaires d’une partie de la population, effrayée de perdre ses (parfois maigres) avantages acquis au profit supposé d’autres catégories perçues comme menaçantes. Le populisme s’en nourrit, avançant le repli sur soi comme protection, quitte à renier – comme en Hongrie – certaines libertés chèrement conquises hier.

Il y a des raisons d’être inquiet.

Les hésitations de la solidarité européenne et de la réforme des structures économiques et sociales héritées du passé, la frilosité de créanciers et de banques qui ont trop longtemps spéculé sur des gains factices au détriment d’investissements réellement productifs, l’incapacité de la puissance publique à prendre leur relais après avoir dépensé comme une cigale dans les périodes de croissance pour acheter des soutiens politiques, tout cela annonce une décennie perdue pour l’Europe. La démographie vieillissante de l’Europe pèse sur les systèmes de protection sociale et sur le dynamisme économique. La fatalisme guette au tournant : les intérêts constitués se tournent vers les États nationaux, sièges traditionnels du pouvoir, dont les classes politiques sont tentées par le cynisme des promesses (de moins en moins crédibles) de lendemains qui chantent.

Il existe pourtant des raisons d’espérer.

Si l’Europe ne rêve plus, elle fait encore rêver à l’extérieur de ses frontières. Son art de vivre et son patrimoine lui sont enviés par le monde entier qui en achète les produits dérivés. Malgré ses difficultés de financement, son système de protection sociale est l’espoir impossible de nombreux Chinois ou Américains qui aimeraient bien disposer de l’espérance de vie des Européens. Hors d’Europe, on n’y comprend rien. Mais pourquoi diable les Européens compliquent-ils tant les choses et s’enlisent-ils à ce point dans des batailles intestines qui les épuisent ? Pourquoi le continent de l’art de vivre sombre-t-il dans la déprime ?

L’Asie nous dit : ne faites pas la même erreur que nous lorsque nous avons choisi l’introspection en croyant pouvoir ainsi résoudre nos problèmes internes. Ce dont l’Europe a besoin est une nouvelle Renaissance, et non le retour en arrière réactionnaire qui précipita le déclin de Florence soumise aux excès de Savonarole.

L’Amérique ajoute : l’Europe ne peut plus se permettre ses divisions. Divisée, elle n’est pas un partenaire politique crédible et devient le maillon faible de l’économie mondiale. L’Europe a besoin de simplicité et d’une nouvelle frontière. United, you can.

Saurons-nous entendre notre jeunesse et le reste du monde pour réveiller le Vieux Continent ? Éviterons-nous le piège du repli sur soi ? Aurons-nous le courage de donner forme à un nouveau rêve européen qui sera le projet de la génération actuelle et demain une réalité ?

Ce qu’il y a à inventer est pourtant clair : une démocratie européenne modernisée et simplifiée, une stratégie économique d’investissement et pas seulement d’austérité, une organisation sociale qui cesse de se déséquilibrer au détriment de la jeunesse et de l’esprit d’entreprise. C’est la responsabilité des hommes politiques actuels. La lettre de douze chefs d’État et de gouvernement aux présidents de la Commission européenne et du Conseil européen pour demander la définition d’une stratégie de croissance est un premier pas en ce sens. Les projets de simplification et de renforcement de l’union politique proposés récemment par Angela Merkel et Jean-Claude Trichet sont un autre signe encourageant. Mais ils ne doivent pas être renvoyés à un « après-demain » qui n’engage pas. Et ils doivent associer la nouvelle génération.

Si elle cette prise de conscience a lieu, alors l’Europe pourra se remettre à rêver.

 

Jean-François Jamet est porte-parole d’EuropaNova, l’ONG qui a fondé les États généraux de l’Europe (rendez-vous de la société civile européenne qui se tient cette année le 10 mars à Sciences-Po, http://États-generaux.eu/) et le programme Young European Leaders (http://40under40.eu/), dont l’objectif est de fédérer de nouvelles générations de leaders d’opinion de diverses nationalités pour réfléchir aux grands enjeux européens.

Jean-François Jamet a publié L’Europe peut-elle se passer d’un gouvernement économique ? (La Documentation Française, 2011) et Europe : la dernière chance ? (avec Guillaume Klossa, Armand Colin, 2011). Son prochain livre, coécrit avec Thierry Chopin et Christian Lequesne, est intitulé L’Europe d’après (à paraître prochainement aux éditions Lignes de Repères).

 

Source photo : Dawn, par Mauro Orlando, sur Flickr

Commentaires

L'Union peut en effet faire mieux en matiere de democratisation... et notamment au moment de l'election, ou plutot la nomination du President du Conseil Europeen. Cest d'ailleurs dans ce sens que va ma campagne pour la Presidence de l'UE. Tug2012 est sur facebook et twitter.

Mon reve: une Europe, plus jeune, plus dynamique, moins crispee sur ses dogmes ideologiques, et une Europe qui reve, enfin.

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