Je t'aime, moi non plus : la Hongrie et ses minorités à l'étranger

Par Emilie Proust | 12 octobre 2010

Pour citer cet article : Emilie Proust, “Je t'aime, moi non plus : la Hongrie et ses minorités à l'étranger ”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 12 octobre 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/932, consulté le 20 octobre 2018

Avec le reflux, depuis le Traité de Trianon, des frontières de la Hongrie, les minorités magyares forment autant d’archipels situés autour de la Hongrie. Dans le contexte de l’intégration européenne, Budapest a souhaité raviver les liens avec ses minorités disséminées en Europe, en leur accordant un statut spécifique. Comment cette nouvelle relation particulière s’insère-t-elle dans la dynamique d’intégration européenne ?

L’histoire d’une dissémination

En 1867, la naissance de la double monarchie austro-hongroise marque l’âge d’or territorial d’une Hongrie qui co-règne sur un empire cosmopolite d’Europe centrale et orientale. C’est notamment une période durant laquelle la Transylvanie fait partie de cet empire. Ère riche en échanges, la période de la double monarchie est aussi un temps de revendications pour ceux qui sont alors les « peuples sans État » de l’Autriche-Hongrie.  

À la faveur des règlements de paix de la Première Guerre mondiale, certains de ces peuples ont été récompensés par la création d’un État qui leur était propre : c’est la cas de la Roumanie, de la Tchécoslovaquie et du royaume des Serbes, Croates et Slovènes (future Yougoslavie).

En 1919, le Traité de Trianon ampute la Hongrie des 2/3 de son territoire : environ un tiers de l’ensemble des Hongrois se retrouve dans de nouveaux États, où leur ancien rôle de peuple dominant fait qu’ils n'y sont pas toujours bien appréciés. Les deux plus fortes minorités hongroises se trouvent alors en Transylvanie (Roumanie) et au sud de la Slovaquie.

Durant la période communiste, on oscille entre reconnaissance et absence de statut. En Roumanie, on assiste en 1952 à la création de la Région autonome magyare, mais celle-ci n’a pas véritablement d’autonomie politique.

Profitant de l’opportunité de changement offerte par l’effondrement des régimes communistes, Budapest entreprend une reconquête des liens avec les minorités magyares et se pose comme  leur « protectrice » en 1990.

Des situations contrastées

Il faut avouer que la situation des Hongrois "de l’extérieur" n’a pas toujours été idyllique et qu’à l’instar de la politique de magyarisation opérée auparavant dans les régions dominées par la Hongrie, les populations hongroises ont subi les efforts de leur nouveau pays pour les assimiler et gommer certaines de leurs particularités culturelles.

En Roumanie 

La Roumanie compte environ 20% de Hongrois, localisés essentiellement en Transylvanie. Ce chiffre en fait le principal foyer des minorités magyares hors Hongrie. Dans les premières années de la transition démocratique des PECO, les relations entre la Hongrie et la Roumanie au sujet de cette minorité se sont tendues.

En effet, les Hongrois transylvains, les Sicules, réaffirment alors une identité culturelle particulière et un autonomisme dans les départements de Covasna et Harghita et quelques autres villes à forte proportion magyare.

Globalement on considère aujourd’hui que la Roumanie respecte la minorité hongroise, malgré certaines tensions.

En Slovaquie 

La présence hongroise est principalement concentrée au sud du pays, atteignant finalement 10% de la population totale du pays.

Or, le quotidien des Hongrois de Slovaquie est troublé par l’évolution politique de ce pays. Ainsi, en 1994, le changement de gouvernement au profit de Mečiar, de tendance nationaliste, détériore la place des Hongrois dans la société. Le slovaque est la seule langue officielle et les magyarophones n’ont pas le droit d’enseigner le slovaque : ces politiques discriminatoires entrent bien dans le jeu de la « slovaquisation » qui répond au passé des politiques de magyarisation forcée d'après 1867. De plus, le redécoupage administratif est sciemment effectué pour briser le mouvement politique hongrois au niveau régional et donner une moindre audience à son discours.

Le respect de la minorité hongroise est une des conditions d’adhésion de la Slovaquie à l’Union européenne. Désormais, dans les régions où les Hongrois représentent plus de 20% de la population les deux langues sont en usage.

Actuellement, il demeure un certain autonomisme chez les Hongrois de Komárno. La limitation encore existante de la langue hongroise donne régulièrement lieu à des revendications de la part des populations magyares.

En Serbie 

Les Hongrois de Serbie vivent principalement en Voïvodine (où ils représentent 14% de la population).

Dans le contexte des conflits des années 1990, on assiste à une importante émigration des Hongrois : ils représentaient en effet 17% de la population de la province en 1991. Pour beaucoup, la solution la plus simple est de partir en direction de la Hongrie, dans les régions de Pécs ou Szeged.

Vu de Budapest 

Après 1989, les minorités hongroises tissent de nouveaux liens avec la Hongrie, qui encourage la défense de la culture hongroise hors du pays.

En 2001, le Premier ministre Viktor Orbán fait voter la « loi du statut », qui offre des conditions spécifiques de relation entre la patrie mère et les minorités éparses. Cette loi prévoit des mesures sociales, économiques et culturelles pour les minorités hongroises. La condition nécessaire est de bénéficier du certificat d’identité hongroise délivré par les consulats hongrois de Roumanie.

Cette loi qui encourage le rapprochement entre la Hongrie et ses minorités à l'étranger n’est cependant pas la panacée dans leurs rapports mutuels. En effet, Antonela Capelle-Pogacean souligne que c’est surtout le courant parlementaire des minorités hongroises qui l’a soutenue et que les populations étaient moins impliquées dans cette démarche. L’auteure cite notamment des résultats d’enquête qui précisent que 18% des Hongrois de Transylvanie ne se sentent pas appartenir à cette minorité en 2000.

À présent que la plupart des pays peuplés par des minorités magyares sont intégrés dans l’UE, la question tend à devenir moins sensible entre les différents États concernés. Cet apaisement tient aussi au départ des gouvernements nationalistes des années 1990 dans les pays limitrophes de la Hongrie, ce qui permet un meilleur rapport aux minorités dans leur ensemble.

Il n’en demeure pas moins que cette question reste importante dans le débat politique hongrois et que l’idée de la réunion de la Kulturnation magyare demeure prégnante dans les esprits. Toutefois c’est davantage la classe politique qui diffuse ce message, quand la population est moins sensible, voire plutôt hostile à un rapprochement qui conduirait à une immigration des minorités vers leur mère patrie.

 

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Source photo : Bem Jozsef & Petofi Sandor, par ckaroli, sur Flickr

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