Jan Patocka, un philosophe de l’autre côté du rideau de fer

Par Tanguy Séné | 13 mars 2011

Pour citer cet article : Tanguy Séné, “Jan Patocka, un philosophe de l’autre côté du rideau de fer”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 13 mars 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1065, consulté le 23 août 2017

Jan Patočka meurt le 13 mars 1977 d’une hémorragie cérébrale. Il avait été hospitalisé à la suite d’une série d’interrogatoires menés par la police tchécoslovaque ; le dernier avait duré plus de 10 heures. « Littéralement mis à mort par le pouvoir », constata Paul Ricoeur quelques jours après dans un article du Monde. Les persécutions policières s’étaient amplifiées avant cette conclusion funèbre : Patočka s’était en effet rendu criminel en devenant l’un des porte-paroles de la « Charte 77 », une pétition revendiquant l’application des droits de l’Homme par le gouvernement en place.

Dans un ouvrage mis au pilon en 1969 avant même la diffusion prévue en librairie (Le Sens d’aujourd’hui), le philosophe avait déjà bien réfléchi au potentiel déstabilisateur d’un groupe solidaire d’intellectuels en marche contre la répression étatique (trente ans plus tard, l’effervescence autour de la Charte 08 en Chine et au-delà semble lui donner raison). À son enterrement, le gouvernement de l’époque organisa de nouveau le silence : arrestations préventives, mobilisation d’une centaine de policiers pour encadrer la procession de mille endeuillés, interdiction pour la famille du défunt de dire une messe de requiem. Le gouvernement alla jusqu’à faire fermer les fleuristes de Prague ce jour-là (!).

La vie de Patočka suit la trajectoire d’un Socrate de l’autre côté du rideau de fer : une vie sans compromission intellectuelle – dont le prix ultime est la mort -, un engagement politique dans le droit mais au nom de normes plus élevées. Le penseur tchèque était devenu lui aussi un "corrupteur de la jeunesse" en lui enseignant qu'une vie sans examen ne valait pas la peine d'être vécue. Ce sont des figures comme celles-ci qui, parce qu’elles couplent une pensée éthique à l’épreuve d’une vie, donnent de quoi nous inspirer.

Une éducation européenne

Patočka naît le 1er juin 1907 à Tunrov, une petite ville située dans la partie orientale de la Bohême (une région de l’actuelle République tchèque). Son père, Joseph Patočka, est directeur de lycée et oriente son fils Jan vers des études humanistes. À la même époque, la première République de Tchécoslovaquie naît des traités post-Première Guerre mondiale. C’est un philosophe, Tomáš Masaryk, qui en devient le président. Il demeura toujours une source d’inspiration pour Patočka, dont une grande partie de l’œuvre porte sur ce personnage historique et commence à être rédigée dès les années 1930. Masaryk évoque la figure du philosophe-roi par son exemplarité. Patočka lui consacre en particulier un article sur sa lutte contre l’antisémitisme : Masaryk, alors professeur à l’université Charles de Prague, avait pris la défense d’Hilsner, un Juif simple d’esprit accusé de meurtre rituel dans un procès intenté en 1899. Une affaire qui fait écho à celle de Dreyfus en France à la même époque.

Les années Masaryk laissent donc une empreinte spirituelle forte sur le jeune Patočka, qui entame un voyage géographique mais aussi spirituel en Europe. Il a à peine vingt ans au moment où il obtient une bourse d’études à la Sorbonne. De 1928 à 1929 il étudie à Paris, aspirant comme ses camarades étudiants de Prague à « une autre philosophie, tout à la fois plus spéculative et plus internationale, à un contact direct et personnel avec les courants mondiaux de cette période ». Patočka découvre la phénoménologie allemande et rencontre son père fondateur Edmund Husserl, qui tient alors une série de conférences sur Descartes. Ce courant philosophique a pour méthode le retour « aux choses mêmes » (zu den Sachen selbst), c’est-à-dire aux choses telles qu’elles se présentent à la conscience comme objets d’intuition immédiate (avant toute catégorisation, classification du savoir). Patočka en deviendra l’un des représentants les plus réputés, un interrogateur acharné du sens que les hommes – et en particulier le politique – posent sur l’expérience concrète.

En 1932, après avoir passé son doctorat à Prague, et doté d’une bourse de la fondation Humboldt, Patočka continue ses études à Berlin puis à Fribourd-en-Brisgau où enseignent non seulement Husserl mais aussi Heidegger, autre penseur phare de la phénoménologie allemande. Trois éléments au moins sont tirés de l’enseignement d’Heidegger et vont considérablement marquer la pensée de Patočka : la critique de la civilisation technique, l’inauthenticité d’une vie ordonnée par le quotidien, et un retour à la philosophie de Platon – en particulier la notion de « soin de l’âme » qui prendra beaucoup d’ampleur dans l’œuvre du penseur tchèque.

Retour en Tchécoslovaquie : dans la tempête de l’histoire

Une fois revenu en Tchécoslovaquie, Patočka devient le secrétaire du Cercle philosophique de Prague pour les recherches sur l’entendement humain. Il invite son maître Husserl à prononcer à Prague ses conférences intitulées « La crise de l’humanité européenne et la philosophie » en novembre 1935, peu avant que ce dernier, étant Juif, se voit interdire d’enseignement en Allemagne par les nazis (tandis qu’Heidegger continuera d’enseigner et restera inscrit au parti national-socialiste d’Hitler jusqu’en 1945).

La Tchécoslovaquie vit un épisode traumatisant en septembre 1938 : les accords de Munich sont signés, la France et le Royaume-Uni concèdent à l’Allemagne nazie les Sudètes, territoire tchécoslovaque, alors même que la France s’était liée aux Tchèques par un traité d’alliance. Ainsi le projet de faire de Prague un pôle d’enseignement de la philosophie n’a plus d’avenir. Patočka enseigne en tout durant deux ans à l’université Charles de Prague, avant que l’armée allemande n’envahisse le pays en 1939.

Il peut reprendre son enseignement en 1945 et noue des liens avec les philosophies de toute l’Europe (comme l’existentialisme français), mais doit s’interrompre après la prise du pouvoir en février 1948 (c’est le « coup de Prague »). À la faveur d’un assouplissement du régime en 1967, il reprend à nouveau son poste d’enseignant, pour s’en voir exclu deux ans plus tard dans le contexte de la « normalisation », durcissement du régime en réaction à l’expérience libérale de « socialisme à visage humain » tentée par le gouvernement Dubček. Bref, le professeur Patočka aura au total enseigné sept ans au cours de sa vie…

Du moins officiellement – du fait de son propre refus de relayer la doctrine du parti, qui lui valut une interdiction de passeport et de publication par les autorités (sauf pour ce qui est de ses travaux sur Comenius, un humaniste du XVIIe siècle). Il doit vivre de tâches modestes, archiviste à l’Institut Masaryk de 1950 à 1954, manœuvre à l’Académie des sciences pour un temps. Pour faire vivre une famille de cinq personnes, il donne des cours de soutien scolaire  et vend des traductions.  « La page de traduction était alors payée 20 couronnes. Ce qui représentait environ quatre francs. Mais mon père préférait encore traduire des bêtises plutôt que de faire des compromis » raconte sa fille Jana dans un entretien de 1997 pour la Nouvelle Revue française de Prague.

Officieusement, l’écriture et l’enseignement de la philosophie se poursuivent. Des années 1950 aux années 1970, Patočka publie des textes en samizdat (nom donné au réseau parallèle de publications dissidentes, qui contournait la censure officielle). Il donne des séminaires clandestins dans sa cave, aménagée spécialement pour cela.

Jusqu’au bout, le penseur tchèque a défendu l’héritage des philosophes européens. À une époque pourtant où l’Occident et une grande partie de ses intellectuels étaient réticents à venir secourir cette culture de l’autre côté du rideau de fer. En 1963, Sartre vantait encore les vertus du « socialisme réel » à Prague devant un public d’écrivains tchécoslovaques sidérés... Dépité, Patočka écrit dans une lettre de 1950 à son ami français Robert Campbell, mathématicien de profession : « Je vois quelques fois vos revues françaises […]. Vous et vos partenaires de l’Ouest, vous êtes (ou plutôt : pourriez être) dépositaires de ce qu’il y a de plus fin, profond et vrai dans le patrimoine de l’humanité. Vous en avez les moyens techniques, vous en êtes responsables, mais où est votre légitimité morale ? Nous vivons dans un temps d’auto-suppression de l’Europe ».

Un jour, l’écrivain et dissident Václav Havel lui propose de devenir porte-parole de la Charte 77 (« J’ignore à quoi ressemblerait la Charte s’il n’avait pas, au début, illuminé son chemin par la clarté de sa personnalité »). Qu’est-ce donc ? Une ambitieuse pétition rédigée par un groupe d’intellectuels, qui appelle le gouvernement tchécoslovaque à appliquer les clauses sur les droits de l’homme de la Constitution tchécoslovaque, de l’Acte final des accords d’Helsinki (signé en 1975) et des conventions des Nations unies relatives aux droits politiques, économiques et culturels, documents tous signés par Prague. Il s’agit de prendre le régime communiste à la lettre (juridique) pour le mettre sur la défensive.

Patočka accepte de devenir ce porte-parole et le paiera de sa vie.

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • DUPRÉ LA TOUR N., Retour à l’Europe. La pensée dissidente (tchécoslovaque) et le projet européen, Thèse de doctorat à l’Institut d’Études Politiques de Paris, 2006
  • HUSSERL E, La crise de l’humanité européenne et la philosophie, Paris, Aubier-Montaigne, 1977
  • LAIGNEL-LAVASTINE A., Esprits d'Europe, Paris, Calmann-Lévy, 2005. Un livre très didactique sur l'ambiance intellectuelle en Europe centrale et la pensée de Czeslaw Milosz, Jan Patočka et István Bibó en particulier.
  • LAIGNEL-LAVASTINE A., Jan Patočka : l’esprit de la dissidence, Paris, Le bien commun, 1998
  • RICHIR M. et TASSIN E. (textes réunis par), Jan Patočka. Philosophie, phénoménologie, politique, Grenoble, Jérôme Million, 1992 

 

Source photo : Patocka 1971, par Jindřich Přibík, sur wikimedia commons

 

 

 

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