Islande et euro : le désamour

Par Tanguy Séné | 12 mars 2014

Pour citer cet article : Tanguy Séné, “Islande et euro : le désamour”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 12 mars 2014, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1802, consulté le 20 octobre 2017

Depuis l’été 2013, on sait que l’Islande ne compte plus rejoindre ni l’UE, ni l’eurozone. Pourtant, c’est avec beaucoup d’aplomb que l’île nordique avait fait sa demande d’adhésion en 2009 – après la terrible épreuve de la crise financière. Aujourd’hui, ni les Islandais ni leur nouveau gouvernement ne semblent intéressés. Pourquoi donc ? Retour sur une histoire de cœur(s) déçu(s) par la monnaie unique.

Le choc de la crise financière : l’euro comme refuge 

En 2008, l’Islande fut frappée de plein fouet par la crise financière. Ses banques s’étaient massivement exposées à des actifs financiers adossés aux subprimes (les prêts immobiliers risqués à l’origine de la crise mondiale) ; le secteur financier représentait dix fois le PIB du pays. Moins d’un mois après l’effondrement de Lehman Brothers, le 15 septembre 2008, les trois plus grandes banques islandaises (Glitnir, Landesbanki et Kaupthing) sont en situation de faillite. C’est une véritable crise monétaire qui naît d’une crise de confiance dans l’investissement : les capitaux étrangers fuient, et la króna, monnaie nationale, en subit les conséquences, victime du taux de change flexible : entre 2007 et 2009, elle perd la moitié de sa valeur face au dollar et à l’euro (Jamet, 2012).

Les conséquences économiques et sociales sont dures : le chômage grimpe d'une manière vertigineuse en un an (de 3% en 2007 à 7.2 % en 2008), l’inflation atteint 20% en quelques mois, le marché immobilier perd plus d’un quart de sa valeur, et la dette publique bondit (de 28% en 2008 à 103% en 2011). Très vite, l’Islande sollicite un prêt de 10 milliards de dollars du Fonds Monétaire International (FMI) et entre sous sa supervision. En juillet 2009, le Parlement islandais, devenu majoritairement acquis aux sociaux-démocrates à la faveur de la crise, vote la candidature de l’île à l’Union européenne (UE).

L’Islande sert alors d’argument pour défendre les avantages de l’euro : un taux de change plus stable, des taux d’intérêt plus bas. Eviter un renchérissement brutal de la dette publique par la dépréciation du taux de change est l’argument que beaucoup donnent pour maintenir la Grèce dans l’eurozone ; l’exemple par l’échec, c’est alors l’Islande.

La ministre des finances Katrin Juliusdottir déclarait ainsi en 2012 qu’au moment de rétablir la libre circulation des capitaux (mise sous contrôle par le gouvernement en place),  l’euro serait un passage obligé, la volatilité de la couronne islandaise étant dorénavant trop risquée pour un pays largement dépendant économiquement du commerce international.

Un traitement hétérodoxe

N’étant pas membre de l’eurozone, l’Islande n’a pas eu recours aux « prêts de sauvetage » financés par les Etats membres et supervisés par la Troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne, FMI). Elle n’a donc pas eu à exécuter les plans de réformes structurelles demandés par cette instance technocratique, axés sur des coupes budgétaires dans les dépenses sociales et la réduction des salaires réels.

D’où la possibilité de mesures protectives très hétérodoxes au regard du reste de l’Europe.

  • les déposants eurent la priorité sur les actionnaires des banques, que l’Etat laissa faire faillite – dos au mur, car comme le fit remarquer la Première ministre social-démocrate  Jóhanna Sigurðardóttir en 2011, il n’était pas question d’un plan de sauvetage des banques, qui répresentaient 10 fois le PIB de l’île…Le problème des déposants étrangers se posa dans le cas du compte bancaire Icesave de la banque Landesbanki, dont de nombreux Britanniques et Néerlandais étaient devenus clients, aguichés par des taux d’intérêt généreux. Après la faillite de la banque, le gouvernement organisa en 2011 deux référendums sur le remboursement de ses clients par l’Etat : deux « non » en résultèrent ;
  • tous les actifs financiers et les dépôts des banques en faillite furent transférés dans de nouvelles banques contrôlées par l’Etat ;
  • les contrôles des flux de capitaux furent rétablis afin de limiter la chute de la valeur de la króna (une mesure interdite aux Etats membres de l’UE) ;
  • un large programme d’allègement de la dette privée fut mis en place, après négociation entre l’Etat, le secteur financier et les représentants des employeurs (subvention des ménages pauvres en prise avec des emprunts immobiliers au taux élevé, effacement des dettes immobilières en excès de 110% à la juste valeur de la propriété, programme d’allègement des dettes pour les PME).

La situation islandaise s’est vite améliorée – surtout en comparaison des pays de l’eurozone où les plans d’austérité de la troïka ont été appliqués. L’économiste Paul Krugman nota dès 2011 que le taux de chômage islandais restait bien en dessous de 10%, contrairement au reste des petits pays touchés par la crise comme l’Irlande (avec un taux de 15% cette année). Il remarqua aussi que les exportations islandaises progressaient bien plus vite que celle de l’Irlande. Effet attendu de la dévaluation, comme le souligna le président islandais début 2013 : la króna dévaluée a rendu les secteurs exportateurs (comme la pêche ou l’énergie) plus compétitifs. Pour le professeur Matthiasson, cette voie a permis aux Islandais d'enrayer les réactions en chaîne des faillites et du chômage qui ont frappé les Européens du sud. 

Heureux sans l’euro : la voie nordique

En janvier 2013 à la London School of Economics, l’économiste Paul de Grauwe tentait de convaincre le Ministre des finances suédois Anders Borg que la survie du continent européen passait par la fédéralisation économique et monétaire. Le Ministre, représentant une série de pays nordiques dans l’UE mais hors de l’eurozone (avec le Royaume-Uni, le Danemark et la Suède), pointa deux inconvénients : premièrement, celui de la démocratie (si l’opinion publique est contre, il est illégitime d’adopter l’euro) ; deuxièmement, le progrès des pays de l’eurozone à travers la crise n’a pas été convaincant, vu de l'extérieur… Particulièrement pour les pays nordiques, qui ont globalement mieux traversé la crise que le continent, Allemagne exceptée.

Ce sont deux éléments qui comptent dans le refus islandais de poursuivre l’adhésion à l’UE et l’eurozone. La majorité des Islandais s’opposent aujourd’hui à l’entrée dans l’UE – ce qui est reflété par l’euroscepticisme du gouvernement récemment élu en avril 2013. D’autre part, les arguments économiques en faveur de l’euro sont contrariés par les résultats : l’eurozone représente des taux de chômage et de dette publique de respectivement 12 % et plus de 92%, contre 10,8% et environ 86% dans l’UE des 28 (chiffres Eurostat)… Le seul pays n’ayant pas connu de récession au cours de la crise avait conservé sa propre monnaie nationale – il s'agit de la Pologne. En décembre 2013, l’économiste Christopher Pissarides (auparavant artisan de l'adoption chypriote de l'euro) alla jusqu’à remettre en cause son soutien à l’euro si celui-ci continuait d’être associé à des politiques étouffant l’emploi pour sauvegarder la monnaie unique, au sacrifice de toute une partie des jeunes générations et à des grandes divisions politiques européennes.

Au-delà de la crise de confiance dans les bienfaits de l'euro, il faut rappeler les contraintes promises à l’Islande. Pays appuyé sur une industrie de la pêche particulièrement dynamique, il n’a jamais accepté que l’UE lui dicte des quotas pour limiter la surexploitation des fonds marins ; or au sein de l’UE, la pêche est une compétence exclusive européenne, échappant au pouvoir national. De plus, devenir membre du club européen signifierait l’ouverture des mers islandaises aux pêcheurs du reste du continent – une compétition pour les ressources qui n’est pas bienvenue.

Il n’est pas inenvisageable que l’Islande reprenne un jour le chemin de l’UE ; mais c’est toujours à celle-ci qu’il reviendra de donner les gages d’un mariage heureux.

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe :

À lire

  • CHARTIER, J. (2010), La spectaculaire déroute de l'Islande, Presse de l'Université du Québec, Québec, 2010
  • JAMET, J.-F. (2012), L’Europe peut-elle se passer d’un gouvernement économique ?, La documentation française, Paris, 2012

Sur Internet

Source photo : Iceland Sunset, par sarahchats, sur flickr.

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