Indépendance du Kosovo : entre euphorie des uns et crainte des autres

Par Antoine Lanthony | 19 février 2008

Pour citer cet article : Antoine Lanthony, “Indépendance du Kosovo : entre euphorie des uns et crainte des autres”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 19 février 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/420, consulté le 17 juillet 2019

Le 17 février 2008 est donc la date que l’histoire retiendra comme jour de la déclaration d’indépendance du Kosovo par le Parlement de Priština. Aboutissement de luttes commencées à l’époque yougoslave, l’indépendance devra être reconnue et soutenue pour être consolidée. Mais de nombreuses questions restent posées, tant au niveau du nouvel Etat que des effets et utilisations possibles de cette déclaration au niveau international.

 

L’indépendance : formalisation d’un état de fait célébrée tard dans la nuit

Aboutissement logique, l’indépendance du Kosovo entérine une situation qui perdure depuis la fin de la guerre en 1999. Dégradée depuis 1989 et la fin de l’autonomie du Kosovo au sein de la république yougoslave de Serbie, la situation des Albanais de la province a empiré pour culminer à la fin de l’année 1998 et au début de l’année 1999. La plupart des Albanais de la province a été contrainte à la fuite vers l’Albanie ou la Macédoine. A cette répression massive, aux villages incendiés et aux massacres commis par les forces de la République fédérale de Yougoslavie de Slobodan Milošević ont à cette époque répondu les bombardements de l’OTAN, dirigés notamment sur Belgrade.

Illégale sur le papier, car réalisée en dehors d’un mandat onusien, l’intervention de l’OTAN, qui a duré plus de deux mois, a été en quelque sorte régularisée a posteriori par la résolution 1244 des Nations unies, en date du 10 juin 1999, jour de la fin de l’intervention de l’OTAN. Depuis la mi-1999, le Kosovo est donc placé sous mandat international et sous administration de l'ONU. L’euro a été adopté comme monnaie, la vie politique se déroule de manière autonome… De ce point de vue la déclaration d’indépendance ne fait donc qu’entériner la situation qui a prévalu entre 1999 et 2008. Elle a donc le double mérite de mettre un nom sur une situation qui confinait à l’hypocrisie, et de satisfaire les Albanais du Kosovo, qui représentent aujourd’hui un peu plus de 90 % de la population de la province. Ceux-ci y voient l’aboutissement de longues années de lutte et un symbole qui n’a pas de prix, en témoigne la longue nuit de célébrations dont Priština a été le théâtre. Plus discrètement, les Albanais de Macédoine, de Serbie, du Monténégro, mais aussi des Etats-Unis notamment, ont également fêté l’évènement, tandis qu’une partie de la diaspora avait fait le déplacement à Priština pour l’occasion.

Et maintenant : quid des minorités et de la construction de l’Etat de droit ?

Il en est pourtant qui n’ont pas célébré l’événement : les minorités du Kosovo en général, et les Serbes en particulier, dont le nombre ne cesse de diminuer depuis 1999. Certains ont préféré partir vers Belgrade ou Novi Sad, tandis que d’autres ont été chassés dans ce qui a été parfois nommé une « contre-épuration ethnique » et que plusieurs monastères ont été incendiés. Aujourd’hui, la ville de Mitrovica est plus que jamais coupée en deux, et les Serbes vivant au sud de la rivière Ibar sont confinés dans des enclaves, souvent regroupées autour de monastères (comme celui de Gračanica, classé au patrimoine mondial en péril de l’UNESCO depuis 2006), et protégées par les soldats de la force multinationale onusienne.

Bien que le Premier ministre du Kosovo Hashim Thaci se soit exprimé en serbe afin de rassurer la minorité serbe du Kosovo, quasiment aucun Serbe ne semble faire confiance aux institutions actuelles et futures pour garantir leur sécurité physique (aujourd’hui assurée par la force internationale), et financière (taux de chômage encore plus élevé que la moyenne, éducation ou aide sociale venant des autorités de Belgrade). Les enclaves serbes, que d’aucuns nomment ghettos, n'offrent a priori que peu d'avenir à ceux qui s'y trouvent et pourraient être encore amenées à se dépeupler, tandis qu’à l’inverse l’intégrité territoriale du Kosovo pourrait être remise en cause au nord de l’Ibar, sous l’effet d’une pression séparatiste des Serbes qui y vivent et qui sont largement majoritaires sur cette bande de terre. Les achats de propriétés serbes par des Albanais au sud de l'Ibar et albanaises par des Serbes au nord de l'Ibar se sont d'ailleurs intensifiés au cours des derniers mois, en vue de cette éventualité.

Minorités et Etat de droit : au-delà des Serbes, cette question risque de revenir souvent, le Kosovo comptant, entre autres, des minorités Bosniaques, Croates, Turques, Monténégrines, Goranis ou encore Rroms, ces derniers étant, comme partout dans les Balkans, la population la plus défavorisée.

L’intégration de toutes les minorités dans le nouvel Etat kosovar devra se faire dans le cadre d’un Etat de droit. Pour ce faire, l’indépendance du Kosovo, qui sera supervisée, sera accompagnée par des observateurs et experts, parmi lesquels des juristes.

Elle devra également se réaliser de manière économique. Indépendant, le Kosovo devient mécaniquement l’Etat le plus pauvre d’Europe. Le chômage y est endémique avec une population très jeune, les investissements faibles, la corruption élevée, les voies de communication mauvaises. En outre, comme le rappelait Jean-Arnaud Dérens lors du dernier café européen organisé par Nouvelle Europe, le principal propriétaire foncier du Kosovo reste l’Eglise orthodoxe serbe, tandis que les axes de communication et les débouchés économiques historiques se situent en Serbie, en Macédoine et au Monténégro (port de Bar). De plus, l’un des avantages comparatifs du Kosovo est d’avoir une population avec une main d’œuvre peu onéreuse et une connaissance répandue du serbe et de la Serbie. Ceci n’est pas sans créer une situation paradoxale quant aux possibilités de développement économique à court terme du nouvel Etat, qui devra de toute manière bénéficier d’un soutien international et d’investissements, tant pour créer des emplois que pour réguler l’explosion urbaine que connaît Priština. Même indépendant, le Kosovo restera donc économiquement dépendant des bailleurs de fonds internationaux et de ses voisins, en premier lieu la Serbie. De même, son indépendance sera supervisée internationalement et sa portée politique dépendra du nombre et du nom des Etats qui la reconnaitront.

Quel soutien international pour le Kosovo ?

Les images des manifestations de joie des rues de Priština sont instructives à plusieurs titres. Tout d’abord, la joie a été unanime au sein de la population albanaise de l’ancienne province. Ensuite, elle a été relativement sobre, comme si cette indépendance tant désirée n’était que la confirmation d’un dû, et que rien ne servait d’être ostentatoire. Enfin, elle a donné un aperçu de l’identification collective des Albanais du Kosovo. Les drapeaux arborés étaient en effet très majoritairement les drapeaux de l’Albanie et des Etats-Unis. Le nouveau drapeau kosovar (illustrant notre article) n’était présent que confidentiellement tandis que le drapeau de l’Union européenne semblait absent.

Dire que les Etats-Unis sont le pays qui a le plus aidé les Albanais du Kosovo dans leur quête d’indépendance est une évidence. L’Union européenne, par le biais du déploiement de la mission Eulex au Kosovo, vise à la fois à accompagner et à consolider l’indépendance du pays sur le plan de l’Etat de droit, mais aussi et surtout à surmonter ses divisions sur la question et à reprendre la main sur ce dossier européen aux dépens des Etats-Unis.

Les Etats-Unis, moteurs de l’indépendance, ayant mis en place au Kosovo leur plus grande base militaire hors sol étasunien depuis la guerre du Vietnam (camp Bondsteel, dont le rôle est l'objet de critiques), comptant une diaspora albanaise active, devraient logiquement être l’un des garants de la consolidation de l’indépendance du nouvel Etat.

Les principaux soutiens du Kosovo sont à chercher parmi les sept Etats qui se sont exprimés dans une déclaration commune à la tribune de l’ONU dans une session extraordinaire convoquée par la Russie suite à la proclamation de l’indépendance. Ces pays sont l’Allemagne, la Belgique, la Croatie, les Etats-Unis, la France, l’Italie et le Royaume-Uni. La Turquie et l'Albanie font logiquement partie, avec la France et les Etats-Unis, des premiers Etats à reconnaître l'indépendance du Kosovo, imités par l'Afghanistan.

Cinq membres de l’Union européenne sont donc en première ligne dans la défense de l’indépendance du Kosovo. La majorité des Etats de l'UE devrait suivre. Néanmoins, la division de l’UE est patente puisque l’Espagne (qui souhaitait que la déclaration d’indépendance du Kosovo se fasse après les élections législatives espagnoles de mars 2008), Chypre, la Grèce, la Roumanie et la Slovaquie semblent prendre le chemin d’un refus de la reconnaissance de l’indépendance du Kosovo, alors que la Bulgarie ou les Pays-Bas sont hésitants.

Il faut ajouter à ces pays de l'UE la Serbie (le président récemment réélu Boris Tadić ayant précisé que « la Serbie ne reconnaîtrait jamais » le Kosovo), la Russie, la Chine et l’Indonésie, plus grand pays musulman du monde. La Russie, à la suite de la Serbie, est le fer de lance de la contestation de cette indépendance, politiquement, mais aussi économiquement, par le renforcement de ses positions dans la région, au Monténégro, en Bulgarie et en Serbie. L'une des réactions les plus dures a été émise par le Kazakhstan, qui a déclaré par la voix du porte-parole du ministère des affaires étrangères qu'il « ne salue pas la violation de l'intégrité territoriale d'un Etat ni la proclamation unilatérale de l'indépendance ».

Au-delà de la simple comptabilité des partisans et opposants, il est intéressant de noter la crainte commune des pays s’opposant à cette indépendance : celle de voir les séparatismes locaux se multiplier et accentuer leurs revendications. Les régions séparatistes de Géorgie (Etat qui ne reconnaîtra vraisemblablement pas le Kosovo) que sont l’Ossétie du sud et l’Abkhazie ont d’ailleurs annoncé à la suite de la déclaration d’indépendance du Kosovo qu’elles allaient demander à la Russie et à l’ONU de reconnaître leur indépendance, offre rapidement balayée par Moscou, par la voix du premier vice-premier ministre russe Sergueï Ivanov, qui a précisé que la Russie ne souhaitait reconnaître ni le Kosovo ni les régions séparatistes de la CEI. Il est néanmoins permis de penser qu’un changement de comportement pourrait intervenir de la part de la Russie vis-à-vis de certains acteurs internationaux suite à cette indépendance du Kosovo.

Il sera enfin intéressant de noter le comportement des deux autres Etats instables de la région que sont la Macédoine et la Bosnie-Herzégovine, mais aussi le comportement politique et économique de l’UE à l’égard de l’ensemble de la région, car, comme l’a fort bien analysé le journal belgradois Danas, dans un réquisitoire contre la classe politique serbe, la question de savoir « si le bien le plus précieux de la patrie serbe est le Kosovo ou le pain » est réellement ouverte. Les populations des Balkans ont en effet avant tout besoin de travail et d’élévation de leur niveau de vie. En parallèle, la question de la mémoire, ou plutôt des mémoires, et de ses usages, restera d'actualité, tant côté serbe que côté albanais.

Pour aller plus loin :

Sur Nouvelle Europe

 

Sur Internet

  • Site du Courrier des Balkans, qui propose de nombreux articles et traductions d'articles sur le sujet
  • Site de la radio-télévision serbe B92 (qui avait soutenu la contestation interne à Slobodan Milošević), qui propose de nombreux articles sur le sujet (en anglais et en serbe)
  • Site de l'agence de presse du Kosovo (en anglais, turc, albanais et serbe)
  • Cahier du Monde Diplomatique consacré au Kosovo (informations closes au 1er janvier 2006, ces documents n'ont pas un caractère d'actualité)
  • Communiqués et rapports de Human Rights Watch sur la Serbie, le Monténégro et le Kosovo depuis la fin de la guerre du Kosovo
  • Monuments inscrits au patrimoine mondial en péril de l'UNESCO au Kosovo

 

Crédits illustration : Par Cradel (version actuelle), version précédente par Ningyou (Originally from Image:Flag of Kosovo.png.) [GFDL or CC-BY-SA-3.0], via Wikimedia Commons

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