Indéfinissable Macédoine : à la recherche d'une identité (post-yougoslave) ?

Par Guillaume Griffart | 20 avril 2010

Pour citer cet article : Guillaume Griffart, “Indéfinissable Macédoine : à la recherche d'une identité (post-yougoslave) ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 20 avril 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/833, consulté le 13 décembre 2017

Candidat officiel à l’entrée dans l’Union européenne depuis 2005, la Macédoine pourrait débuter prochainement les négociations d’adhésion. Il s’agirait d’un signal fort pour ce petit État multinational de 2 millions d’habitants dont on ne retient souvent qu’une salade ou au mieux un conflit patronymique.

La Macédoine est pourtant un État multinational, pour qui la recherche d’un facteur de cohésion consiste en une complexe alchimie identitaire.

Les ambiguïtés de l'identité slave

Les Macédoniens slavophones (ou plus simplement macédonophone) représentent la majorité de la population du pays, environ 60%. Ils se revendiquent comme les habitants légitimes de la Macédoine, en ce que dans le système fédéral de la Yougoslavie socialiste, ils étaient considérés comme la nation autour de laquelle se structurait la République de Macédoine.            

Pourtant, la question de la définition de l’identité macédonienne est plus complexe et elle présente quelques ambiguïtés. Ainsi que la plupart des populations de la Yougoslavie, les macédonophones sont des Slaves ; comme les Serbes ou les Monténégrins, ils sont de confession orthodoxe. Cependant, à la différence des autres communautés slaves de l’ancienne fédération, ils parlent une langue particulière plus proche du bulgare que du serbo-croate.            

Cet aspect linguistique a longtemps conduit à assimiler les populations slaves de Macédoine à des Bulgares. De la sorte, la Macédoine a été tiraillée entre la Bulgarie, qui la considérait comme une terre historiquement bulgare, et la Serbie à qui elle échut à la suite de la Guerre balkanique de 1913. Le dilemme a été tranché par Tito lors de la refondation de la seconde Yougoslavie, en 1945, puisqu’une entité autonome fédérée fut créée pour les Macédoniens, la République de Macédoine. Il s’agissait de la première réapparition d’une Macédoine semi-autonome depuis le Moyen-Âge. Cependant, le pouvoir communiste s’est engagé plus avant dans la construction et la consolidation d’une identité macédonienne originale. Une Académie nationale est créée avec la mission de définir la langue macédonienne en la distinguant autant que possible du serbo-croate et surtout du bulgare, une église autocéphale sera même soutenue par le régime. Ces mesures permettent d’assurer l’existence d’une nation « macédonienne » qui revendique et obtient l’indépendance lors de la dissolution de la Yougoslavie en 1991.            

La sortie du communisme et l’indépendance remettent cette identité en question. Dans le nouveau paysage politique et dans l’optique d’une intégration rapide avec l’Union européenne et l’Occident, il n’est pas forcément bien vu de faire figurer un héritage du communisme en tant que facteur de cohésion nationale. Cependant, les tentatives de dépassement de cette (re)fondation titiste de la Macédoine ne sont pas évidentes, car les autres symboles forts de la culture et de la mémoire de la Macédoine (Empire de Macédoine, Église d’Ohrid, mouvement indépendantiste de l’ORIM (Organisation révolutionaire interne macédonienne, organisation luttant pour l’indépendance de la Macédoine au sein de l’Empire ottoman au début du XXe siècle) sont aussi considérés par Sofia comme des éléments importants de la culture bulgare. Par ailleurs, la diversité ethnique rend plus difficile de concevoir la Macédoine en tant que le seul État des Macédoniens et invite à élargir cette problématique.  

La « question » albanaise

Les Albanais constituent la première et la plus importante des minorités ethniques de Macédoine. Ils représentent de 20 à 25% de la population et vivent dans la partie Nord-Ouest du pays, donc à proximité immédiate de l’Albanie et du Kosovo et jusque dans les environs de Skopje. Ils se regroupent aussi dans plusieurs villes comme Tetovo (souvent considérée comme le chef-lieu des Macédoniens albanophones).         

Les relations entre les communautés slaves et albanaises ont été un facteur de tensions et de déstabilisations dès les premières années de l’indépendance. En effet, la communauté albanaise a peiné à se voir reconnaître des droits égaux à ceux reconnus à la communauté slave, et son rôle dans la République a été minorée (non-reconnaissance de la langue albanaise, faible intégration des albanophones dans les structures de l’État, faible reconnaissance politique). Cette situation a conduit, en réaction, à des protestations et à des mouvements de rejet de la part des Albanophones, particulièrement dans la ville de Tetovo en 1996 et 1997 lors du conflit autour de l’établissement, interdit par le gouvernement, d’une université albanophone dans la localité.           

Cependant, la question albanaise a pris une tournure plus dramatique en janvier 2001, lorsqu’un mouvement de guérilla, formé dans les montagnes frontalières du Kosovo, a commencé à harceler les forces de sécurité macédoniennes. Les affrontements ainsi que les exactions ont duré pendant plusieurs mois et ont fini par s’étendre, au printemps, aux faubourgs de la capitale. On a alors pu craindre que le pays ne sombre lui aussi dans la guerre civile. Cette issue tragique a pu être évitée grâce à l’intervention active de la communauté internationale et en particulier de l’OTAN et l’UE, qui ont su imposer un désarmement des milices et un accord de paix entre communauté à Ohrid en août 2001.           

Bien que ce conflit ait certainement été généré par le ressentiment des albanophones envers leur situation en Macédoine, il ne saurait être le seul facteur. Il faut aussi lire ces évènements à l’aune d’une problématique « albanaise », dépassant le simple cadre macédonien. On peut y voir la recherche d’une affirmation des provinces albanophones yougoslaves face aux nationalismes slaves post-communistes alors que l’Albanie, ruinée par le régime enveriste et la transition, n’apparaît plus comme un modèle. Ainsi, le précédent du Kosovo voisin, dans lequel les Albanais se sont considérés comme les vainqueurs de la guerre de 1998-99, a été un catalyseur pour le sentiment d’affirmation albanaise autant qu’une source d’aide concrète. Ainsi, il est assez révélateur de noter que la guérilla macédonienne était menée par une organisation nommée UCK-M, à l’instar de sa consœur kosovare, et qu’armes et combattants venaient de l’ancienne province serbe.            

Les accords d’Ohrid, en mettant fin au conflit, ont reconnu la communauté albanaise en tant que composante centrale de la République, la langue shiqtare (albanaise) est devenue langue officielle de l’État, de même que la communauté albanaise s’est vue reconnaître de nombreux droits, dont celui d’ouvrir sa propre université à Tetovo. Cependant, sa répartition territoriale assez compacte, son poids important ainsi que sa démographie dynamique font de cette minorité constitue un ensemble assez difficile à intégrer. Si le conflit avec le reste de la Macédoine est apaisé, les loyautés de la communauté vont toujours plus au monde albanophone et son identification culturelle passe plus par des références aux symboles historiques traditionnels albanais (en témoigne le rôle important de l’Islam Bektâchî, traditionnellement albanais et fortement implanté à Tetovo, ou le héros national albanais Skanderbeg). Les contacts avec les voisins du Kosovo ont de surcroit toujours été assez étroits et ont certainement été renforcés par les expériences historiques communes (souvenir de la Yougoslavie communiste et expérience des déplacements de populations durant les conflits yougoslaves) ce qui contribue à créer entre Tetovo et Pristina une proximité aussi importante, si ce n’est plus importante, qu’entre Tetovo et Skopje. Il faut aussi considérer que la présence relativement forte de l’Islam et le recul de la maitrise du serbo-croate en tant que véhicule usuel de communication chez les jeunes générations contribuent aussi à une division de fait de la Macédoine.

Toutefois, cette illustration ne doit pas faire faire oublier les nombreuses autres minorités vivant en Macédoine (Serbes, Turcs, Roms) qui ne disposent pas forcément d’une influence suffisante pour faire valoir effectivement l’engagement formel pour une Macédoine multiculturelle.  

Les avatars de l'identité multiculturelle

Les accords d’Ohrid de 2001 ont contribué à formuler l’engagement pour une Macédoine multiculturelle, dans le but de résoudre le conflit ethnique et aussi en tant que critère de bon fonctionnement dans la perspective d’une future intégration à l’UE. Cette nouvelle donne a aussi invité le pays à repenser ses symboles dans un sens plus ouvert et intégrateur. Ainsi, les figures de Mère Theresa (Albanaise née à Skopje) et Skanderbeg (personnage traditionnel du panthéon albanais) sont réintégrées dans un nouvel imaginaire national macédonien. Leurs vocations particulières d’ouverture et de tolérance sont mises en avant dans une sorte de « réinvention » multiculturelle de leurs personnages. Il n’est pourtant pas évident que cette réappropriation soit appréciée des Albanais qui voient dans cette tentative un détournement, cache-sexe d’une vacuité de repères crédibles.           

Dans ce cas il resterait possible d’invoquer, ainsi que le fait le gouvernement macédonien, le personnage d’Alexandre le Grand. Celui-ci à l’avantage d’être trop ancien pour avoir partie liée avec les conflits locaux et de faire référence à un passé macédonien glorieux, ouvert et profondément lié à la mémoire de l’Europe. Il représenterait ainsi l’image intégratrice de la Macédoine moderne et résolument pro-européenne, s’il n’était une des pommes de discorde entre la Grèce et sa voisine du Nord, accusée d’user de référence culturelle et d’un nom qui ne lui appartient pas. Le paradoxe est donc que l’utilisation des symboles antiques risque de fermer la voie de l’UE et de l’OTAN à la République de Skopje aussi longtemps qu’Athènes verra dans cette querelle identitaire un motif suffisant de veto, ce qui pourrait bientôt changer.             

Pour le moment, les négociations d’adhésion n’ont toujours pas commencé entre la Macédoine et l’Union européenne. Le processus ne pourra aboutir que si Skopje parvient à respecter les critères de  Copenhague, cela implique une prise en compte et une implication des minorités dans la communauté nationale. Pour y parvenir la Macédoine devra poursuivre son difficile travail de construction d’une identité commune, lequel n’a pas encore abouti.

En effet de cette description surgit le croquis complexe d’un triangle d’identités et d’appartenances dont aucune ne réussit à recouvrir parfaitement la Macédoine et laisse planer une certaine incertitude sur son identité. Du moins, il ne faut pas oublier qu’en dix-neuf ans d’indépendance, malgré les tensions et les dissensions, le pays n’a pas connu les affres des guerres ethniques et des violences de masses, un exemple suffisamment important pour peut-être contribuer un jour à donner corps à la Macédoine.

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • T. Marinov, Adieu Tito, bonjour Europe : la République de Macédoine face au dilemme du passé communiste et de l'avenir européen, L'Europe en formation, n° 349-350, Automne 2008
  • G. Castellan, Un pays inconnu : La Macédoine : hier et aujourd'hui, Armeline 2003
  • M. Kullashi, Effacer l'Autre, les identités dans les Balkans, Identités culturelles et identités politiques dans les Balkans, Esthétiques, 2006

Source photo : Guillaume Griffart

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