Identités et citoyenneté en Lettonie

Par Antoine Lanthony | 17 octobre 2007

Pour citer cet article : Antoine Lanthony, “Identités et citoyenneté en Lettonie”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 17 octobre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/274, consulté le 22 octobre 2019

analyseriga_monument_liberteLa Lettonie a recouvré son indépendance en 1991. Outre la mise en place de frontières étatiques, l’héritage soviétique et l’imbrication de différentes nationalités ont posé de nouveaux défis, symbolisés par la question de la citoyenneté.

 

riga_monument_liberteanalyseLa Lettonie a recouvré son indépendance en 1991. Outre la mise en place de frontières étatiques, l’héritage soviétique et l’imbrication de différentes nationalités ont posé de nouveaux défis, symbolisés par la question de la citoyenneté.

1939-1991 : évolution structurelle des populations

Les Lettons ont proclamé en 1991 le retour à la république de Lettonie de l’Entre-deux-guerres, pourtant, s’il était juste de rappeler la continuité juridique de cet Etat occupé par l’URSS, il convient de remarquer que les lignes de ruptures étaient très nombreuses. Les changements géographiques dans l’après 1991 sont mineurs et les changements démographiques majeurs. La période 1939-1945 a été le théâtre d’une véritable hécatombe : la Lettonie, victime du pacte germano-soviétique, comptait environ 2 millions d’habitants en octobre 1939, contre seulement 1,4 million fin 1945. Parmi les plus touchées, la communauté juive passera de 86 000 membres en octobre 1939 à 6 000 membres en décembre 1942.

Malgré ce désastre humain, ces républiques qui formaient la partie la plus industrialisée et la plus occidentale de l’URSS sont devenues un élément majeur de la reconstruction soviétique de l’après-guerre. Afin de repeupler, mais aussi remplacer des catégories de population (enseignants, cadres, fonctionnaires) durement touchées par les purges, le pouvoir soviétique fit appel à une immigration majoritairement russe, biélorusse et ukrainienne. Si en l’espace de dix années, ces arrivées ont permis de retrouver les niveaux de population d’avant-guerre en Lettonie (environ 2 millions d’habitants en 1955), il en a résulté un changement majeur dans la structure ethnolinguistique des trois pays baltes. Les proportions de Russes, d'Ukrainiens, de Biélorusses, tous slaves et utilisant le russe comme langue de communication, ont augmenté pour atteindre des proportions inégalées. Au soir de l’indépendance, la Lettonie comptait environ 52 % de Lettons.

"Ah ! ah ! monsieur est Persan ? C'est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ?"

Il est permis de se poser cette éternelle question de Montesquieu à propos des Lettons. En effet, dire que 52% des habitants de la Lettonie en 1991 étaient lettons laisse perplexe.

Compte-tenu de l’histoire chaotique de la région au Moyen-Age et à l’époque moderne, dominée successivement par les Allemands, les Suédois et les Russes, il convient de se demander ce qu’est un Letton.

La langue est l’élément central de la culture lettone. Culture populaire et rurale, elle était le propre d’une société agraire dominée par les Barons germano-baltes dans laquelle la mobilité sociale était une mobilité linguistique : passer du letton à l’allemand. La naissance du sentiment national doit beaucoup à la redécouverte de ce patrimoine linguistique au cours du XIXe siècle et à la collecte des « dainas », poèmes traditionnels lettons.

Ainsi, la plupart des Lettons interrogés aujourd’hui déclarent que parler le letton est la qualité intrinsèque de tout letton. Pourtant, la société letto-soviétique était dominée par la langue russe, lingua franca de l’URSS. Dans les faits, il était indispensable aux Lettons d’être bilingues pour évoluer dans la société, alors que cette exigence ne touchait pas les Russes, et affectait moins les Ukrainiens et Biélorusses, dont le russe était au fil des années devenue la langue principale.

Cette situation s’est développée au point de rendre les Lettons, les locuteurs du letton, tout juste majoritaires dans leur république, situation à peine plus favorable que celle du Kazakhstan, pays dans lequel les nationaux représentaient moins de 50% de la population au soir de l’indépendance.

La dislocation de l’Union soviétique au début des années 1990 a ensuite été le point de départ de mouvements migratoires majeurs (retour de Russes des pays baltes ou d’Ukraine vers la Russie, retour d’exil de dissidents, émigration vers l’Allemagne ou Israël…) qui ont maintenant beaucoup ralenti. Selon le dernier recensement effectué en 2000, 42 % de la population lettone était constituée de minorités, majoritairement russophones.

Histoire récente tumultueuse et hétérogénéité des populations ont abouti à des choix politiques et à la mise en place de nouveaux clivages au sein de la société.

La citoyenneté au cœur des débats

Les indépendantistes lettons ont basé leur lutte sur la revendication de l’illégalité du Pacte Molotov-Ribbentrop (pacte germano-soviétique). Ils ont estimé que cette occupation ne remettait pas en cause la continuité légale de la république lettone.

Les deux autres républiques baltes ont aussi suivi cette voie mais la Lituanie a profité de son indépendance pour proclamer une nouvelle république, donnant de fait la citoyenneté à tous ses résidents. Cette décision lituanienne était doublement motivée par le fait que la république avait gagné du territoire sous occupation soviétique, d’une part, et que les minorités y étaient peu nombreuses (moins de 8% de Russes et environ autant de Polonais).

En Lettonie, plus de 20 % des habitants se sont vus refuser la citoyenneté au moment de l’indépendance. Citoyens d’un pays ayant disparu (l’URSS), les habitants de la Lettonie n’ayant pas obtenu de passeport letton par restauration de leur citoyenneté lettone de l’entre-deux-guerres ou par 16 années prouvées de résidence accompagnées d’un test de langue sont ainsi devenus non-citoyens. Le statut de non-citoyen est similaire à celui d’un résident permanent bénéficiant de l’ensemble des droits sociaux mais pas du droit de vote. La majorité des non-citoyens sont des russophones russes, ukrainiens et biélorusses mais plus de la moitié des russophones sont citoyens.

Ce statut n’est cependant pas définitif. Tout non-citoyen peut devenir citoyen, moyennant notamment un test de langue. Le processus de naturalisation est cependant lent pour plusieurs raisons : certaines personnes âgées parlent peu le letton ; d’autres, préfèrent ce statu quo de « non-choix », ne se considérant pas Lettons mais ne voulant pas subir les contraintes de la citoyenneté russe dont le service militaire. Parmi eux, il en est également qui préféreraient une double-citoyenneté russe et lettone, pour le moment impossible. D'autres, enfin, vraisemblablement les plus nombreux, considèrent simplement qu'étant nés ou ayant parfois vécu toute leur vie en Lettonie, ils n'ont pas à faire de demande de naturalisation, ni à passer d'examen en vue de celle-ci. La légalité du processus s'oppose ici au sentiment d'injustice ressenti par certains. Malgré tout, environ 130 000 non-citoyens ont choisi d’obtenir la citoyenneté lettone et de s’intégrer pleinement dans un Etat qui est, de fait, le leur.

La Lettonie légale est donc substantiellement différente de la Lettonie réelle : il restait en avril 2007 environ 393 000 non-citoyens sur 2,28 millions d’habitants, c'est-à-dire un peu plus de 17 % de la population.

Mise en place à l’indépendance, la « restauration » citoyenne avait des bases juridiques fortes. Bien qu’il soit difficile de mesurer le degré de choix tactique, il est clair qu’elle a aussi permis à l’élite lettone d’arrimer le pays à l’Union européenne et l’OTAN en évitant d’avoir à convaincre une large part des russophones qui était réticente et en évitant que celle-ci ne s’oppose à la vision pro-occidentale portée par les premiers dirigeants lettons. Alors que les Lettons formaient 52% des habitants du pays à l’indépendance, ils formaient les deux tiers du corps électoral, ce qui a évidemment influencé la composition des Parlements et des gouvernements successifs.

Si la naturalisation est plus rapide en Lettonie qu'en Estonie, le pays subit néanmoins, depuis plusieurs années, d’incessantes pressions russes, mais aussi américaines et européennes, à ce sujet, en faveur d’une plus grande intégration des non-citoyens et des populations russophones. Le président de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe René van der Linden et le rapporteur des Nations Unies Doudou Diene ont effectué à ce sujet deux récentes visites (septembre et octobre 2007) dans les Etats baltes. René van der Linden a critiqué la situation des minorités en Estonie et Lettonie, tandis que Doudou Diene, à l'issue de ses premiers jours en Estonie, a déclaré que le russe devrait y avoir un statut officiel.

Comme en Estonie, la vision occidentale de l’Etat et de la société se heurtent ici à plusieurs réalités : la nécessité politique de l’Etat letton d’assouvir ses ambitions occidentales et de s’affranchir de Moscou, la volonté de certains russophones de ne pas s’intégrer pleinement en Lettonie et la vision nationaliste entretenue par certains courants et partis lettons.

Identités et citoyenneté

La question de la citoyenneté combine politique, intégration et identité. La manière de définir son identité est à cet égard intéressante, mais aussi déroutante. Une étude de l’Université d’Aberdeen réalisée en 2004 montre que les Lettons ethniques se définissent très majoritairement comme Lettons (la composante linguistique étant très importante dans l’identité lettone), tandis que les russophones se sentent davantage Russes-baltes (c’est-à-dire non liés directement à la Russie mais Russe des Etats baltes) et relativement peu Russes. A l’échelle des pays baltes, il est intéressant de noter que les populations russophones se définissent plus facilement européennes que les populations baltes, tandis que les russophones de Lituanie, tous citoyens, se définissent majoritairement Lituaniens.

Il semble donc que le basculement occidental des pays Baltes forme un « verni » qu’il convient de creuser pour mettre à jour la question complexe des identités. Tout comme les Allemands ayant vécu plusieurs siècles en osmose avec les Baltes se définissaient comme germano-baltes ou plus simplement comme « Balten », les russophones ayant vécu trois siècles (depuis Pierre le Grand) et beaucoup plus fortement ces cinquante dernières années avec les Baltes, ne sont plus seulement « russes ». Ils sont « russes des pays baltes », et souvent « européens ».

Il convient à cet égard de préciser que si le letton est la seule langue officielle, le russe et d’autres langues minoritaires sont d’un usage courant, usage qui est en outre facilité dans le système scolaire pré-universitaire. Ainsi, nombre de russophones qui sont devenus citoyens lettons n’ont pas pour autant renoncé à leur langue maternelle. Beaucoup parlent parfaitement le letton à l’extérieur et le russe à la maison ou en famille.

Le développement économique impressionnant des Etats baltes et de la Lettonie en particulier semble annoncer une période favorable à une meilleure intégration. En outre, l’activité des acteurs russophones, y compris non-citoyens, est importante dans le champ économique.

Même si le processus a été simplifié et que les naturalisations augmentent, il faudra encore de nombreuses années avant que cesse la non-citoyenneté (plus de 20 ans au rythme des trois dernières années).

Il y a fort à parier que la diffusion progressive de la citoyenneté, ainsi que la consolidation de l’indépendance lettone va venir encore transformer l’identité des russophones, même s’ils continuent à parler russe, à lire la presse et à écouter les médias russes. L’autre pan de cette transformation est une étatisation de l’identité lettone. En effet, l’identité du pays « Lettonie » va se forger au cours des décennies comme celle des habitants du pays et plus seulement de ceux qui ont le letton pour langue principale. Cette transformation devrait trouver un moteur dans la vie politique : l’inclusion de plus en plus de russophones dans le corps électoral va augmenter leur poids politique relatif et améliorer leur sentiment de participation à la vie de la cité.

Ainsi, aux débats purement postsoviétiques et orientés selon des clivages ethnolinguistiques succéderont peut-être des débats plus européens dans leur contenu, une fois que les Baltes seront devenus des « Européens ennuyeux » selon l’expression de Bruce Jackson, président influent du Project on Transitional Democracies et artisan de l’intégration des Etats baltes dans l’OTAN.

 

Pour aller plus loin :

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Article sur la langue russe dans les pays baltes
picto_1jpeg Ailleurs sur Internet 

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Bureau des naturalisations de Lettonie (en anglais)

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Documents historiques et données sur la Lettonie

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Article sur la visite du rapporteur des Nations Unies dans les Etats baltes (en anglais)
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New Baltic Barometer de l’Université d’Aberdeen (en anglais) 
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A lire

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PLASSERAUD Yves, Les Etats baltiques, les sociétés gigognes, Armeline, Brest, 2005
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CHAMPONNOIS Suzanne, Estoniens, Lettons, Lituaniens : histoire et destins, Armeline, Brest, 2004

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DE TINGUY Anne, La Grande Migration. La Russie et les Russes depuis l'ouverture du rideau de fer, Paris, Plon, 2004
  Image : (Bougies devant la statue de la liberté, à Riga, pour célébrer l'anniversaire de la Voie Balte, chaîne humaine de protestation traversant les trois pays baltes, formée le 23 août 1989 ; Photo : Antoine Lanthony)

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