Guerre du gaz à l'est: l'UE, un médiateur efficace?

Par Lena Morozova-Friha | 5 mars 2013

Pour citer cet article : Lena Morozova-Friha, “Guerre du gaz à l'est: l'UE, un médiateur efficace?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 5 mars 2013, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1655, consulté le 30 mars 2017

80 % du gaz russe à destination de l'Europe transite par l'Ukraine. Cette ressource naturelle, au coeur des intérêts économiques européens, représente un objet de tensions constantes en Europe de l’Est.

Presse comme chechercheurs, cela fait dix ans que l'on évoque ces "guerres du gaz" que la Russie mènerait, à travers l’entreprise Gazprom, à ses voisins. Dans le cas de l’Ukraine, ces conflits résultent des échecs de négociations entre la Russie, représentée par Gazprom et dont l'État est actionnaire majoritaire, et l'Ukraine, représentée par Naftogaz, une entreprise publique. Les relations commerciales entachées de pressions politiques que la Russie ne cesse d’exercer sur l’Ukraine, méritent toutes les préoccupations de l’Union européenne.

Un nouveau système de gestion du gaz à la chute de l'URSS

A la chute de l'Union soviétique, la Russie se retrouve en possession de riches exploitations gazières. L'Ukraine, de son côté, hérite du plus grand réseau d'infrastructures de transport de gaz et de pétrole: les pipelines Bratstvo, Drouzba et une partie de Yamal. Une coopération bilatérale étroite en matière énergétique paraît alors logique et indispensable. Gazprom est à l'époque une jeune entreprise publique, créée à la chute de l'URSS: l'industrie d'extraction et de distribution de gaz, régie initialement par le Ministère de l’Énergie soviétique, lui est confiée. Elle se voit cependant "privée" d'une grande partie du système de transport du gaz vers ses clients européens. Une collaboration avec l'entreprise gazière publique ukrainienne Naftogaz s'impose.

La relation commerciale s'établit. L'Ukraine, désormais souveraine et indépendante, doit importer le gaz nécessaire à sa consommation domestique (entre 60 et 75 milliards de mètres cubes par an). Conscients de la réalité économique de l'Ukraine, les deux partenaires mettent en place un tarif préférentiel, nettement inférieur aux prix du marché international. Le gouvernement russe met également à disposition de l'Ukraine un système de prêt à taux zéro pour le financement de ses dettes énergétiques. Néanmoins, l'Ukraine ne parvient pas à suivre ce nouveau rythme économique et accumule rapidement les dettes vis-à-vis de la Russie.

En 1992, Gazprom s'ouvre aux actifs privés bien (l’État russe reste l'actionnaire majoritaire). L'entreprise qui servait jusqu'ici les intérêts et la politique étrangère russes est désormais confrontée aux intérêts privés. De cette situation découlent des efforts de récupération de dettes accumulées par certains États. Entre 1992 et 2004, Gazprom menace ses partenaires endettés de coupure de gaz en cas de non paiement. C'est pourquoi la Lituanie, l'Ukraine, l'Estonie, la Moldavie, l'Azerbaïdjan et la Biélorussie négocient activement avec Gazprom. Alors que la plupart sont confrontés à des coupures d’approvisionnement la Russie fait sentir à ses voisins leur vulnérabilité et leur dépendance. Les livraisons sont rétablies après négociations: pour certains au prix du remboursement de la dette, pour d'autres en échange de biens, de services et de concessions politiques.

L'Ukraine dans le viseur de Gazprom

La crise de 2005-2006 n'est donc pas la première dans l'histoire des relations énergétiques entre les deux voisins slaves. Elle est précédée du contentieux qui débute en février 1993 lorsque Gazprom exige le remboursement de la dette de l'entreprise publique ukrainienne Naftogaz (soit environ 300 millions de dollars) et menace la consommation domestique de l'Ukraine. Malgré des négociations ardues, l'approvisionnement n'est pas interrompu. Un consensus est trouvé en 1994: paiement différé de la dette ukrainienne déjà accumulée, un établissement d'un système de troc de biens et de services pour l'avenir. L'Ukraine, plutôt que de payer directement le gaz à la Russie et de toucher des revenus sur le gaz transféré vers l'Europe, renonce à ces revenus. En échange, elle bénéficie d'une déduction de paiement équivalent à une partie de sa consommation domestique.

Le leader de l'opposition ukrainienne, Viktor Iouchtchenko, élu en décembre 2004, souhaite renégocier les accords gaziers signés en 1994 et mettre fin au système peu clair de troc. Il prône l'indépendance par l'établissement de "relations de marché" plus transparentes. Sa politique a essentiellement pour but de se rapprocher de l'UE et de l'OTAN. Cela semble d'autant plus possible que l'UE a commencé à intégrer de nouveaux États anciennement membres de l'URSS ou signataires du pacte de Varsovie. Les Etats baltes entrent dans l'OTAN et dans l'UE dans le courant de l'année 2004. Le président ukrainien se rend alors à Strasbourg puis à Bruxelles, où il exprime son désir de voir l'Ukraine intégrer l'UE. Le sommet de l'OTAN de février 2005 s'ouvre par une rencontre des Alliés avec le président ukrainien.

L'attitude fâche le Kremlin: il remet sur la table la question des dettes ukrainiennes et désire imposer à l'Ukraine, dans le cadre des "relations de marché" chères à Iouchtchenko, des prix proches du marché mondial, soit 4,6 fois supérieurs au tarif appliqué jusque-là. Cette augmentation drastique peut avoir une certaine légitimité commerciale pour Gazprom. Cependant, l'Ukraine, du fait de son intégration pendant soixante ans au sein de l'URSS, est rentrée dans un sentier de dépendance énergétique et financière dont elle n'a pas réussi à s'affranchir en seulement quinze ans. S'il peut sembler esentiel de sortir de ce sentier, l'Ukraine n'est pas en mesure d'assumer si soudainement une telle augmentation de prix. Le gouvernement propose une augmentation de 50 à 80 dollars/mille m3. Faute de consensus, Gazprom décide d'arrêter les livraisons de gaz destinées aux consommateurs ukrainiens le 1er janvier 2006.

Le 4 janvier, la délégation ukrainienne signe à Moscou un contrat sur cinq ans selon lequel Gazprom livrera le gaz au prix de 230 dollars/mille m3. La compagnie RosUkrEnergo, créée en juillet 2004, se voit attribuer le rôle d’intermédiaire, permettant de réduire la facture finale du gaz pour l'Ukraine à 95 dollars/mille m3 en mélangeant le gaz russe à celui importé d'Asie centrale.

L'Union européenne ne se donne pas les moyens de réagir à la menace

Malgré le manque de transparence qui règne dans les relations énergétiques entre la Russie et l'Ukraine, la période de 1993 à 2005 est caractérisée par un certain calme et une relative sécurité d'approvisionnement à la fois pour l'Ukraine et pour le reste du continent. L'UE ne se sent pour ainsi dire pas concernée par le contentieux russo-ukrainien tant que la querelle ne la touche pas directement. Cette période a "habitué" l'UE à faire confiance à la Russie et l'Ukraine.

Mais, la crise de 2005-2006 touche, elle, directement l'UE: Gazprom accuse notamment Naftogaz d'avoir prélevé illégalement le gaz destiné à l'Europe. On observe alors une chute de l'approvisionnement de plusieurs États membres. Si la décision prise par Gazprom de cesser d'alimenter l'Ukraine est immédiatement critiquée en Europe et aux États-Unis, l'UE revêt un rôle de spectatrice. La Commission européenne se déclare "préoccupée par le fait que les négociations n'ont pas pour l'instant débouché sur un accord". Parallèlement, le gouvernement français se dit "serein" tandis qu'en Allemagne, EON assure que "même dans le cas d'une escalade, il n'y aura pas de restrictions d'approvisionnement pour les foyers et petits consommateurs".

Le 2 janvier, Viktor Iouchtchenko rencontre les ambassadeurs européens, ainsi que ceux des États-Unis et du Japon, mais affirme que l'Ukraine reste sur sa position. Alors que l'Autriche détient la présidence de l'UE, son vice-chancelier Hubert Gorbach juge qu'une médiation européenne dans le conflit gazier n'a pas de caractère urgent. Pourtant, les volumes sont en baisse de 25 à 30%. La Russie cherche à faire paraître l'Ukraine comme la principale fautive du conflit et sa stratégie semble porter ses fruits: les chefs des administrations économiques de l'Autriche, de l'Allemagne, de l'Italie et de la France adressent une lettre à Moscou et à Kiev où ils affirment que la réduction des livraisons de gaz "représenterait un développement absolument imprévisible dans les relations excellentes de [ces États avec Kiev, relations qui évoluent sous] le signe de la confiance mutuelle". La stratégie russe visant à impliquer l'UE dans le conflit est donc très claire, mais elle ne rencontre pas le succès escompté, puisque Javier Solana n'envisage pas alors de jouer les médiateurs entre les deux parties comme il avait pu le faire lors de la Révolution orange. Les États membres réagissent en ordre dispersé, et les déclarations des alliés traditionnels de la Russie irritent prodigieusement les autres. Un dirigeant polonais, par exemple, affirmait: "la question des approvisionnements énergétiques devrait être traitée dans le cadre de l'UE". Devant l'inquiétude des clients européens, et après avoir démontré le supposé manque de fiabilité de l'Ukraine en tant que pays de transit, Gazprom reprend les livraisons de gaz le 4 janvier 2006, alors que Kiev et Moscou signent l'accord.

Les moyens employés par l'UE sont donc extrêmement limités et ne peuvent relever que de la pratique diplomatique: déclarations, rencontres entre les ambassadeurs et le président ukrainien, contacts téléphoniques de Javier Solana avec Moscou et Kiev, menaces d'un éloignement politique avec l'Ukraine. Les États membres agissent sans se concerter et des voix discordantes se font entendre. Malgré la reprise rapide de l'approvisionnement, Moscou semble sortir vainqueur du conflit, bien qu'elle ne soit pas parvenue réellement à y faire pleinement entrer l'UE. Elle a toutefois réussi à démontrer à l'UE et à l’Ukraine que leur rapprochement mutuel avait un prix.

Alors que se referme cette première crise, l'implication de l'UE apparaît très limitée. Cette réticence à intervenir sera dépassée lors de la crise de 2009 quand l'UE est victime de coupures de gaz.

 

L'UE "prise en otage" dans la crise gazière, s'implique activement dans les négociations et entérine une européanisation des échanges gaziers russo-ukrainiens

Comme en 2006, c'est la question de la dette ukrainienne à Gazprom qui justifie la coupure de gaz intervenue entre le 1er et le 22 janvier. Un mémorandum politique, signé entre Vladimir Poutine et Iulia Tymochenko (alors Première ministre) en octobre 2008, avait été suivi d'un accord entre Naftogaz et Gazprom. Il posait les conditions préalables à l'établissement d'un accord sur les prix. A l'échéance de cet accord, Naftogaz se déclare en difficulté pour payer ses dettes. Au premier trimestre 2009, l'économie ukrainienne s'effondre du fait d'une chute de la demande, notamment en ce qui concerne les matières premières qu'elle exporte (-50 % sur 2008). La coupure de Gazprom a donc à la fois pour but d'obtenir un remboursement de la dette mais aussi de renégocier les prix de vente avec l'Ukraine. Cette revendication, comme lors de la crise de 2005-2006, apparaît en partie légitime: "quand un client européen ordinaire débourse 418 dollars pour 1000 mètres cube, Naftogaz Ukrainy acquittait jusqu'ici une facture de 179,5 dollars – un accroc à la concurrence libre et non faussée qui ne semblait pas indisposer les dirigeants libéraux ukrainiens". Elle était aussi appuyée par le mémorandum d'octobre 2008 où il était affirmé que les prix seraient augmentés par étapes pour atteindre un "prix de marché, basé sur l'économie [mondiale] et mutuellement accepté".

La crise de 2008-2009 est toutefois marquée par une aggravation notable: la Russie accuse l'Ukraine de détourner le gaz destiné aux clients européens pour combler son manque d'approvisionnement. Les consommateurs européens signalent en effet, dès le 1er janvier, une baisse de pression dans plusieurs points d'arrivée de gaz russe transitant par l'Ukraine. Cette dernière dément tout prélèvement illégal. Naftogaz dit utiliser ses réserves propres et ne prélever que du gaz "technique", indispensable au fonctionnement des gazoducs. La Russie décide alors de couper les livraisons de gaz à ses clients occidentaux pour prouver le contraire et pour empêcher Naftogaz d'en détourner plus. Le gaz russe représente un quart des approvisionnements en moyenne des Vingt-sept. La majorité d'entre eux en sont dépendants à plus de 50%, certain à 100%. Et, si le patron de GDF Suez peut rassurer les consommateurs français en répliquant: "un Français qui n'écouterait pas la radio et ne lirait pas les journaux ne saurait qu'il y a en ce moment une crise gazière", la Slovaquie (à 100 % dépendante du gaz russe) déclare de son côté l'"état d'urgence énergétique". Le bilan de ces quatorze jours d'arrêt d'approvisionnement est très lourd pour toute l'Europe centrale, ménages et industries.

Le contraste entre les situations vécues à l'Est et à l'Ouest de l'UE appelle à la mise en place d'une solidarité entre les États membres, qu’il s’agisse d’une entraide en cas de pénurie ou de l'établissement d'une position concertée. Malgré l'inexistence d'un plan d'ensemble, on souligne que les États membres reliés partagent leur gaz: la Croatie se voit livrer du gaz par l'Italie, la Serbie par la Hongrie, tout en renvoyant une partie de son approvisionnement vers la Bosnie-Herzégovine. Ces initiatives demeurent marginales faute de disposer d'un réseau d'infrastructures permettant de relier tous les États européens entre eux. Pour ce qui est de la position des Vingt-sept, les divergences sont nettes au départ puis rapidement surmontées, au profit d'une condamnation de l'"attitude inacceptable" de l'Ukraine et de l'UE.

Une résolution du conflit par l'européanisation et la normalisation des échanges gaziers russo-ukrainiens

La situation critique qui englobe désormais une bonne partie des États membres de l'UE ne peut plus, comme en 2006, laisser les institutions en marge des négociations. Dès les premiers jours du contentieux, l'UE se mobilise: multiplication des déclarations, envoi d'observateurs, prise de position et propositions. En somme, elle participe pleinement à la résolution d'un conflit qualifié jusque-là de bilatéral. Alors que dans ces conditions l'approvisionnement de l'Europe doit reprendre son cours, de nouveaux blocages surgissent, et ce en dépit du soutien européen à l'Ukraine: "Je n'ai pas de preuve que l'Ukraine ait pris du gaz sans y être autorisée", déclare le Commissaire européen en charge de l'Energie. Les représentants russes et ukrainiens continuent de s'accuser mutuellement d'empêcher la reprise du transit.

Un accord est finalement signé pour dix ans entre les Premiers ministres russe (Vladimir Poutine) et ukrainien (Iulia Tymochenko). Les parties se mettent d'accord sur la suppression de l'intermédiaire que représentait RosUkrEnergo. En outre, le contrat est séparé en deux, une partie concerne l'achat du gaz par l'Ukraine, l'autre traite du paiement des revenus de transit par la Russie. Il y a donc un découplage définitif des deux sujets. On établit une progressivité des prix du gaz, qui doivent évoluer chaque trimestre pour atteindre, à terme, les prix du marché mondial. L'Ukraine s'engage à acheter 40 milliards de m3 de gaz en 2009, puis 52 milliards tous les ans jusqu'au terme du contrat. On le voit, tout l'enjeu de la négociation est d'amener l'Ukraine vers une européanisation cognitive des échanges gaziers: les prix sont fixés par le biais d'une formule similaire à celle employée pour les autres clients occidentaux. Il s'agit donc d'un accord à l'européenne, signé à long terme pour des volumes et une évolution de prix prédéfinie et donc prévisible.

L'UE a non seulement endossé un rôle de médiatrice dans le conflit, mais elle a su exporter son modèle de relations énergétiques. Cette implication européenne continue et se renforce au lendemain du conflit quand le président ukrainien Victor Iouchtchenko est reçu à Bruxelles pour tirer les leçons de cette crise du gaz. Les discussions concernent la modernisation des réseaux de gazoducs ukrainiens et l'approfondissement du partenariat oriental. José Manuel Barroso déclare: "Nous avons vu pendant cette crise que l'Ukraine avait des difficultés à remplir ses engagements, pas parce qu'il y avait de la mauvaise volonté à l'égard de l'Europe – au contraire, l'Ukraine veut avoir un destin européen – mais en raison des infrastructures anciennes".

Cet accord semblait donc bien la voie définitive de la résolution des conflits. Pourtant, il est rapidement remis en cause et ouvre la voie à un nouveau contentieux.

 

L'évolution des relations entre la Russie et l'Ukraine s'engage dans un chemin périlleux mettant à l'épreuve la capacité de médiation de l'UE

Deux événements ont marqué l'évolution des relations gazières entre l'Ukraine et la Russie depuis 2009: les accords de Kharkiv en 2010 et la crise récente de 2011-2012. Depuis leur création, Naftogaz et Gazprom négocient annuellement les conditions de leurs échanges. Les termes des accords signés par Tymochenko et Poutine, célébrés par l'UE, mettent fin à cette pratique. Cependant, économiquement ébranlé par la crise, l'exécutif ukrainien est conscient des difficultés du pays à honorer ses engagements. Pour faire face, l'Etat cherche de nouveaux moyens de renégociation des prix du gaz. L'Ukraine ayant d'abord cédé aux pressions russes et européennes tente ensuite d'échapper aux prix qu'elle ne peut pas assumer et aux volumes obligatoires d'importation dont elle n'a pas réellement besoin.

Les accords de Kharkiv d'avril 2010 marquent le premier changement apporté à ceux de 2009. Ils portent sur la signature de clauses complémentaires concernant les prix du gaz, les volumes d'approvisionnement, ainsi que sur le système de sanctions prévu, en échange de la prolongation du bail de la base navale de Sébastopol (où est établie toute la flotte russe de la Mer noire). L'Ukraine obtient un rabais de 30% jusqu'en 2020 contre le maintien de la présence russe en Crimée jusqu'en 2042. En ce qui concerne les volumes obligatoires, le principe du "take or pay", système de sanctions en cas de sous-consommation ou de manque de livraisons intégré dans la formule européenne, reste officiellement intact. Cependant, d'après les déclarations d'Alexeï Miller à la presse, "les clauses complémentaires annulent également les points concernant le système des sanctions réciproques, qui en pratique ne sont pas appliquées". 

Les accords de Kharkiv sont condamnés à la fois en Ukraine et en Europe. Le système clair et précis mis en place par les contrats de 2009 est désormais "complété" par des clauses qui brouillent sa transparence. Du côté ukrainien, l'opposition condamne violemment le prolongement de 25 ans du bail de Sébastopol, qu'elle considère comme une trahison de la souveraineté nationale ukrainienne. Certains experts mettent en cause l'intérêt de ces modifications dans la mesure où les accords de 2009, qu'ils jugent discriminatoires pour l'Ukraine, restent "intacts" malgré la signature des clauses complémentaires. Ils soulignent  que le respect de ces clauses complémentaires dépend du développement de la conjoncture politique en Russie. Du côté européen, outre la critique d'un retour du manque de transparence, le prolongement du bail de Sébastopol jusqu'en 2042 pose quelques problèmes dans le rapprochement Ukraine-OTAN. Malgré tout, les accords semblent présider à un rapprochement russo-ukrainien. Un rapprochement rapidement dégradé quand l'Ukraine remet en cause les termes du contrat signés en 2009.

Selon les accords de 2009 entre Naftogaz et Gazprom, le prix du gaz pour l'Ukraine est recalculé chaque trimestre selon une formule spéciale. Elle a pour prix de base 450 dollars/mille m3. Le prix de base est indexé sur le prix du mazout et du gazole sur le marché mondial: c'est ainsi que l'on obtient le prix effectif à payer par les Ukrainiens. Ce prix effectif s'élève, au dernier trimestre 2011, à 398 dollars/mille m3 et doit, pour le premier trimestre 2012, atteindre 415 dollars/mille m3. Il y a à peine sept ans, le prix d'achat du gaz, pour l'Ukraine, était de 50 dollars/mille m3. Dans ce contexte économique difficile, des difficultés de paiement sont à prévoir: les prix ont été multipliés par 8.3 depuis 2005. De plus, l'inflation ukrainienne croissante cause des difficultés supplémentaires pour le remboursement des dettes accumulées par Naftogaz: les consommateurs ukrainiens payent leurs factures en hryvnia, alors que l'entreprise doit rembourser ses dettes en dollars.

Dès le 20 mai 2011, le gouvernement ukrainien cherche à renégocier les prix et les volumes de gaz auxquels l'engagent les termes de l'accord de 2009. Cependant, les négociations ne débutent que tard. Le 18 octobre 2011, l'Ukraine accepte de signer les accords de libre-échange conclus entre États de la CEI. L'Ukraine n'avait pourtant intégré cette organisation que pour mieux organiser son divorce politique avec la Russie. Après cette concession politique, l'exécutif ukrainien espère un geste de la part du Kremlin et de Gazprom. Pourtant, cette réouverture des discussions semble périlleuse: Alexeï Miller, président de Gazprom, avait  déclaré en 2009: "Nous avons désormais un accord. Toute tentative pour rouvrir les négociations se ferait aux dépens de millions de citoyens". Alors que le président ukrainien déclare publiquement espérer trouver un compromis plus avantageux pour l'Ukraine avant la fin de l'année 2011, Dmitriy Medvedev déclare de son côté qu'"il n'y aura pas de cadeaux de fin d'année."

L'UE se voit de plus en plus impliquée dans la gestion des contentieux russo-ukrainiens : émergence de véritables relations trilatérales UE-Ukraine-Russie

Dès son arrivée au pouvoir en février 2010, Viktor Yanoukovich s'engage dans une politique ayant pour objectif la baisse des dépenses publiques et du prix du gaz. Il juge ce dernier "injuste", "discriminatoire" et "pénalisant". L'Europe, qui craint une nouvelle "guerre du gaz", rappelle l'Ukraine à ses engagements de 2009. Le Commissaire à l’énergie Günther Oettinger appelle les deux parties à trouver un consensus évitant toute irrégularité des livraisons en gaz: "les négociations avec la Russie doivent garantir une entière exécution de la part de l'Ukraine des engagements pris lors de la signature de la Charte européenne de l'énergie". L'Ukraine est tiraillée entre ses difficultés de paiement et sa volonté de satisfaire l'Union. Les négociations continuent et n'ont, jusqu'à aujourd'hui, jamais atteint le point critique de la coupure: l'UE a su capitaliser sur son vécu pour influencer efficacement la Russie et l'Ukraine.

Les négociations que mènent la Russie et l'Ukraine se fondent sur trois volets : le prix du gaz, les volumes de gaz destinés à la consommation domestique ukrainienne, puis les volumes de gaz à faire transiter vers l'Ouest à travers l'Ukraine. Les accords de 2009 prévoient un volume annuel de 52 milliards de m3. Le gouvernement ukrainien veut amoindrir cette dépendance en divisant par deux les volumes d'importation initialement prévus pour l'année 2012. Sans surprise, le gouvernement russe refuse. Les accords de 2009 prévoient pourtant renégociation des volumes. Une dizaine de lettres allant en ce sens, depuis mai 2011, sont restées sans réponse. Les négociations n’évoluent plus, les deux protagonistes restent sur leurs positions, les pressions russes relatives à la construction de nouveaux gazoducs sont sans effet.

Un nouveau rebondissement fait réagir les partenaires européens: après la vague de froid qui s'est abattue sur le continent, l'UE demande à la Russie des livraisons de gaz supplémentaires pour le premier trimestre 2012. Le vice-président de Gazprom, Alexandre Krouglov, déclare que cette augmentation est impossible. Pire encore, les volumes de gaz transitant par l'Ukraine baissent en moyenne de 12% dans les points d'arrivée européens durant le mois de janvier. Pourtant l'Ukraine dispose du deuxième plus grand potentiel de stockage en Europe, après la Russie. "Les sites, qui se situent notamment à la frontière occidentale de l'Ukraine, seraient particulièrement intéressants pour une utilisation paneuropéenne et communautaire". Or, pour assurer une bonne fluidité des approvisionnements à l’Ouest et une optimisation de ses capacités de stockage, une bonne gestion et une modernisation des infrastructures est nécessaire.

Au fil des crises gazières, l'UE a peu à peu affirmé son action, en exerçant une pression politique sur l'Ukraine et la Russie; elle est récemment parvenue à éviter une nouvelle coupure de gaz (crise de 2012). Pourtant, l'essentiel de son action consiste à établir des mécanismes lui permettant d'éviter ce type de situation; construction de nouveaux gazoducs, mécanisme préventif d'avertissement, signature de l’accord d'association. Ces outils semblent bien faibles au regard de l'enjeu énergétique et en décalage avec les ambitions qu'affirme la Commission européenne. La vision développée par les institutions ne semble pas nen phase avec les intérêts de États membres. Cette divergence de position permet à la Russie de trouver de nombreux appuis auprès des États, capables de tenir tête à l'UE: c'est la stratégie du "diviser pour mieux régner".

L'UE a d'autant plus de mal à faire valoir ses positions et à fédérer les États autour de son projet, qu'elle ne dispose pas des outils économiques de ceux-ci; elle ne peut pas participer en tant que telle à la construction de gazoducs et doit nécessairement obtenir le soutien des compagnies énergétiques des États membres. Ainsi, l'action de l'UE demeure marquée par la méthode incrémentale: elle cherche petit à petit à avancer les pions nécessaires à la défense de sa stratégie, notamment en participant au state-building de l'Ukraine, tout en réaffirmant constamment son poids politique.

Pour Aller Plus Loin

Sur Nouvelle Europe

Ouvrages :

  • NIES Susanne, L’Ukraine, un pays de transit dans l’impasse? Quatre scenarios, Gouvernance Européenne et Géopolitique de l’énergie n°9, les études de l'IFRI, Paris, 2009

  • OUGARTCHINSKA Roumiana, avec la collaboration de CARRÉ Jean-Michel, Guerre du Gaz, La Menace Russe, Éditions du Rocher, 2008, 270 p.
  • Paniouchkin Valery et ZYGAR Mikhaïl, traduit du russe par Michèle Kahn, Gazprom, L’Arme de la Russie, Actes Sud, Questions de société, 2008, 363 p. 

  • Stern Johnathan, Pirani Simon and Yafimava Katja, The Russo-Ukrainian gas dispute of January 2009: a comprehensive assessment, Éditions Oxford University for Energy Studies, février 2009, 66p.
  • LIZIN Anne-Marie, dir., Gazprom, Stratégie de la Russie, Editions Luc Pire, Voix Politique, 2007, 94 p.

  • GOUJON Alexandra, Révolutions politiques et identitaires en Ukraine et en Biélorussie (1988-2008), Paris, Berlin, 2009, 272 p.
  • FOLLEBOUCKT Xavier, Les conflits gelés de l'espace postsoviétique : genèse et enjeux, Presses universitaires de Louvain, 2012, 275 p.

  • TRENIN Dmitri, « Russia and Ukraine », in Daniel Hamilton and Gerhard Mangott, dir., The New Eastern Europe: Ukraine, Belarus, Moldova, Éditions Center for Transatlantic Relations, Johns Hop May 2007, p.196-213.
  • EMERSON Michael, « Ukraine and the European Union », in Daniel Hamilton and Gerhard Mangott, dir., The New Eastern Europe: Ukraine, Belarus, Moldova, Éditions Center for Transatlantic Relations, Johns Hop May 2007, p.215-237.

Source photo: Steam pipeline in Russia, 2011 et Panneau lors de la pénurie de 1973 dans une station service.

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