Gorbatchev et la Perestroïka : des objectifs initiaux aux conséquences inattendues

Par Philippe Perchoc | 22 octobre 2008

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “Gorbatchev et la Perestroïka : des objectifs initiaux aux conséquences inattendues”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 22 octobre 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/528, consulté le 01 mai 2017

mikhail_gorbachev_1987.jpgÀ la fin de l’époque brejnévienne, le bloc socialiste ressemblait plutôt à un vieux dinosaure, très éloigné du monde contemporain. L’économie se trouvait dans un état déplorable, la société civile indépendante était en grande partie en exil, alors que la corruption au sein de l’État via le Parti communiste était devenue légendaire. De plus, l’URSS devait consacrer une énorme partie de son budget à l’armée. Sur le plan international, l’URSS avait perdu beaucoup d’alliés, car son modèle social séduisait de moins en moins, sans parler du rejet que provoquait la guerre en Afghanistan (1979 - 1989). Il fallait donc prendre des mesures urgentes, d’autant plus que dans les pays satellites les régimes totalitaires étaient remis en cause et l’URSS n’avait plus les moyens financiers de soutenir les Partis communistes locaux.

L’arrivée de Gorbatchev au pouvoir

Les premiers changements apparaissent avec l’arrivée d’Andropov au pouvoir (12 novembre 1982) et avec lui, les premiers procès anti-corruption qui secouent l’URSS. Mais celui-ci ne reste pas au pouvoir assez de temps : il meurt 16 mois après son élection à la tête du Parti. Son successeur, Chernenko n’a pas fait mieux. Il a fallu attendre Gorbatchev, qui arrive en 1985 pour que les vraies réformes commencent.

L’arrivée de Gorbatchev au pouvoir marque le début de la Perestroïka. Le nouveau leader jouit d’une grande popularité en Union soviétique : il est à la fois jeune, mais pas trop, il a fait la prestigieuse Université de Moscou (MGU - МГУ), mais il a aussi travaillé dans le secteur agricole. Il représentait la nouvelle génération des hommes politiques de l’URSS : après 10 années pendant lesquelles les Soviétiques ne savaient même pas si leurs leaders étaient en état de diriger le pays, voilà enfin quelqu’un qui leur plaît, qui est dynamique, qui sait parler et qui est prêt à proposer quelque chose de nouveau. Au mois de juin 1985, Gorbatchev se rend à Leningrad (aujourd’hui Saint-Petersbourg) afin de défendre son programme. Dans son premier discours, il lance à Smolny : « il faut que nous nous reconstruisions »  (всем нам надо перестраеваться). Pour la première fois, un leader soviétique parle si ouvertement des problèmes du pays, et le comble : pendant son dernier jour de visite, Gorbatchev sort dans la rue pour parler aux gens. La foule, non choisie, entoure très vite le leader et commence à lui parler et à lui poser des question : du jamais vu dans l’histoire soviétique. Avant de partir, une femme souhaite à Gorbatchev de rester toujours près du peuple. Gorbatchev lui répond : « comment voulez vous que je sois encore plus proche ?» Tout le monde rigole : ça y est, la Perestroïka a commencé…

Une des premières mesures prises dès l’arrivée au pouvoir a été la libéralisation partielle de la presse, plus connue sur le nom de Glasnost. Dans son discours lors du XXVIIe Congrès du PCUS (Parti communiste de l’Union soviétique) en 1986, Gorbatchev a déclaré que « sans Glasnost, il n’est pas possible de construire la démocratie » ; ainsi les premiers journaux libres sont apparus, certains des grands journaux ont changé de rédacteurs en chef tels que Novii Mir (Nouveau monde), Argumenti i fakti (Arguments et faits) ou encore Moskovskie novosti (les Nouvelles de Moscou). En même temps, les livres interdits par la censure soviétique ont commencé à apparaître dans les magasins. Beaucoup de films censurés auparavant ont pu enfin passer sur les écrans. Déjà en 1987 avait été créées la NIKA (une chaîne indépendante d’information), ainsi que l'ATV (association de la télévision d’auteur). De nouveaux journaux d’informations apparaissent : « 12ème étage » ou encore Vzgliad (Point de vue).

Le changement politique est aussi considérable. Sous Gorbatchev, on honore 140 (ex-)dissidents et on réhabilite les victimes des répressions staliniennes. De leur exil à Gorki ont été libérés les époux Sakharov, qui ont violemment condamné la guerre en Afghanistan sans être inquiétés. Plusieurs organisations politiques d’opposition apparaissent, comme l’Union démocratique, et en 1988, les premières manifestations anti-communistes ont lieu.

Gorbatchev, comprenant la difficulté et la complexité de la situation politique de l’époque, essaye à tout prix de changer l’élite politique, car il considère que l’ancienne qui est en place n’est pas capable d’assurer la Perestroïka. Il commence donc la « politique des cadres », qui devait amener du sang frais au pouvoir. On autorise les « sans – partis » (ceux qui n’étaient pas membres du Parti communiste) à occuper des postes importants dans les corps d’État. En outre, on introduit des élections au sein du Parti pour rendre les élus responsables devant ses électeurs alors qu’avant, le Parti présentait un candidat pour un poste et les membres ne pouvaient qu’approuver.

La fin du Communisme

Malgré toutes ces avancés, l’URSS n’a pas pu surmonter la crise économique et sociale qui a frappé le pays au début des années 1980. Le problème venait du fait que le système soviétique était irréformable en soit. La Perestroïka était donc condamnée dès le début. Gorbatchev n’avait pas la capacité politique pour pousser ses réformes jusqu’au bout. Mais sa stratégie a déclenché la chute de l’URSS, ce qui était complètement imprévu.

La Perestroïka n’a pas pu changer la structure de l’économie soviétique, qui était un frein aux réformes. Tous les moyens de production étaient sous le contrôle de l’État, un fait qui décourageait l’initiative et l’innovation que l'on trouve dans le secteur privé. De plus, les directeurs d’usines et les fonctionnaires corrompus voulaient à tout prix conserver le système économique qui leurs donnait des avantages considérables, surtout dans un pays où le déficit en produits de consommation était une réalité au quotidien. Ainsi, selon Jacques Rupnik (L’Autre Europe), « l’économie dirigiste est une pyramide de mensonges dans laquelle chaque usine, chaque administration ment sur ses performances aux instances situées en-dessous et au-dessus d’elle dans la hiérarchie ».

Le système politique était aussi, tout comme l’économie, fondé sur le mensonge. Les responsables politiques (des villes, des régions, etc.) mentaient sur les statistiques, sur la politique intérieure et extérieure, en utilisant la propagande, dont le journal Pravda (Vérité) était devenu le symbole. Les services secrets soviétiques faisaient tout pour empêcher les gens d’avoir des informations non désirables : toute la presse étrangère ou indépendante était interdite. En commençant ses réformes, Gorbatchev voulait donc réformer l’irréformable. La Perestroïka et la Glasnost ont rendu le système fragile, car le mensonge n’était plus là pour aveugler le peuple. C’est ainsi qu’en 1991, un système politique qui paraissait indestructible, imbattable, est disparu à jamais de la carte politique du monde.

Le 1er décembre 1991, Léonid Kravtchouk devient Président de l'Ukraine et plus de 90 % des Ukrainiens se prononcent en faveur de l’indépendance de leur pays. Kiev demande à tous les pays du monde de reconnaître son indépendance de Moscou. Le 7 décembre 1991, les leaders des trois pays fondateurs de l’URSS, Chouchkevitch, Kravtchouk et Eltsine, respectivement de Biélorussie, Ukraine et Russie, se réunissent en Biélorussie à Belovejsk pour discuter de l’avenir de l’URSS (même si tout le monde savait déjà quel serait cet avenir). Eltsine présente le nouveau traité sur l’Union soviétique proposé par Gorbatchev, mais refuse de le signer avant Kravtchouk, qui refuse à son tour.

Le 8 décembre est fondée la CEI (Communauté des États indépendants) ; quelques jours plus tard, les autres pays de l’ancienne URSS la rejoignent, à l’exception de la Géorgie et des pays Baltes. Le 25 décembre, le Président de l’Union soviétique Gorbatchev annonce dans son interview télévisée qu’il démissionne de son poste. Le même jour, il parle avec Eltsine de son propre avenir et lui transmet les codes de déclenchement de l’arme nucléaire, le symbole du pouvoir présidentiel en Russie. Ainsi, l’URSS cesse d’exister.

La Russie, ainsi que tous les autres pays de l’ex-URSS sans exception, plongent dans le marasme politique, économique et social des années 1990. Certains s’en sortiront un peu mieux que les autres, mais dans tous ces pays, les changements des années 1990 seront perçus comme désordre et déclin. De plus, ils ont augmenté la dépendance économique de tous ces pays envers la Russie, qui sont devenus du jour au lendemain coupés de leur centre de l’approvisionnement qu’était Moscou.

Quel impact sur l’Europe ?

Les systèmes politiques des pays satellites du camp socialiste ressemblaient en grande partie à celui de l’URSS. L’État était dirigé par un seul et unique parti, d’où la notion d’État-parti. Par conséquent, le leader du Parti était aussi le leader de l’État. Les libertés fondamentales n’étaient jamais respectées et toute réforme de démocratisation était condamnée par avance. D’ailleurs, l’intervention des troupes du Pacte de Varsovie à Budapest en 1956 et à Prague en 1968 ont « vacciné » tous les dirigeants des satellites contre toute réforme démocratique.

La Perestroïka fut le facteur déterminant dans la chute du Rideau de fer. Les forces libérées, telles la liberté de la parole (Glasnost), par Gorbatchev à l’intérieur de son pays ont dévoré les Partis communistes de l’Europe de l’Est. Poursuivant la politique de rapprochement avec l’Ouest et la démocratisation du communisme en Europe, Gorbatchev a in fine condamné la survie des « démocraties populaires » en Europe.

Tel fut le cas de la chute du Mur de Berlin et de la réunification allemande. La chute du mur de Berlin s’est produite en très grande partie grâce au feu vert de Moscou. Sans une telle approbation, on aurait eu très probablement une répétition du « coup de Prague » de 1968, quand les forces du Pacte de Varsovie sont entrées dans la capitale tchécoslovaque pour mettre fin aux réformes démocratiques de Dubcek faisant suite au printemps de Prague. Après la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989, la réunification de l’Allemagne n’était plus qu’une question de temps.

La RDA (République Démocratique Allemande, l’Allemagne de l’Est) était une création artificielle et divisait un peuple en deux. Le soutien de l’URSS était sa seule source de survie. Or, l’URSS négocie la réunification de l’Allemagne et cela aboutit le 16 juillet 1990 à un accord entre Gorbatchev et Helmut Kohl. Le 2 octobre 1990, la RDA cesse d’exister.

La non–intervention des forces du Pacte de Varsovie lors de la chute du Mur de Berlin a été le signal de déclenchement des révolutions qui se sont produites par la suite. Partout ailleurs en 1989, en Europe de l’Est, les mouvements démocratiques libérés de la tutelle de Moscou l’emportent sur le Communisme. C’est le cas de la Roumanie avec la chute de Ceausescu, de la Tchécoslovaquie avec la démission du gouvernement communiste ou en Pologne avec le début des négociations entre le général Jaruzelski et les représentants de Solidarnosc.

La politique du rapprochement de l’Ouest promue par Gorbatchev s’est traduite par la chute du Pacte de Varsovie. N’ayant plus les moyens financiers, ni la volonté politique de sauvegarder cette alliance militaire, les Soviétiques proposaient déjà en 1988 d’abroger le Pacte contre la dissolution de l’OTAN. Au mois de décembre 1988, Gorbatchev et Bush déclaraient lors d’une rencontre à Malte que la Guerre froide était terminée. En 1991, plusieurs pays du bloc socialiste annoncent leur sortie du Pacte de Varsovie, et le 1er avril 1991 celui–ci est dissout. Au mois de décembre, l’URSS allait disparaître, le camp socialiste aussi. Et la Perestroïka fut terminée…

Le rêve européen

Tout de suite après la chute du communisme en Europe, les anciens satellites de l’URSS ont clairement fait le choix de réintégrer la famille européenne unifiée et l’OTAN. Chronologiquement, dans la première moitié des années 1990, presque tous les pays d’Europe centrale et orientale (PECO) ont déposé leurs demandes d’adhésion à l’Union européenne et à l’OTAN. Pour ces pays, l’appartenance à ces structures est avant tout un symbole politique, car elles veulent garantir leur liberté et leur souveraineté.

Cependant, cet élan de la réunification politique et historique de la famille européenne a été freiné à cause de la méfiance de l’Ouest envers les PECO. La « vieille Europe » craignaient la crise économique et sociale qui ravageait ces pays. Elle a préféré rester prudente et attendre que les PECO résolvent leurs problèmes internes. Du coup, la réunification de l’Europe a été transformée en un jeu diplomatique. Jacques Rupnik écrit dans un essai publié par Pierre Verluise (dans l'ouvrage collectif La nouvelle géopolitique de l’Europe) que les négociations de l’adhésion des PECO à l’UE ont été transformées en un champ de bataille politique, très éloignées des idéaux de la famille européenne, dont on rêvait au début des années 1990.

Toujours est-il que l’intégration européenne  signifie aussi leur retour dans le concert européen en tant que partenaires égaux et non plus en tant que « petits frères », comme c’était le cas avec l’URSS. Longtemps opprimés par un régime ressenti (à raison d’ailleurs) comme imposé de l’extérieur, ces pays peuvent enfin défendre leurs intérêts dans un cadre démocratique que leur offre l’Union européenne.

Sans la Perestroïka, le monde d’aujourd’hui ne serait pas le même. C’est surtout grâce à ce processus que la démocratisation a pu s’installer dans les PECO et que l’Europe ne fut plus divisée en deux.

 

Pour aller plus loin :

A lire

  • Jacques Rupnik, L'autre Europe. La crise et la fin du Communisme

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