France – Allemagne : 50 ans de vie de couple au sein de l’Union européenne

Par Antoine Lanthony | 22 mars 2007

Pour citer cet article : Antoine Lanthony, “France – Allemagne : 50 ans de vie de couple au sein de l’Union européenne”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 22 mars 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/146, consulté le 17 juillet 2019

analysechiracschroeder2Le couple franco-allemand fut et est toujours l’un des principaux piliers de la construction européenne. Connaissant des hauts et des bas, il n’a jamais cessé de fonctionner durant ces cinquante années, et a permis aux deux pays, aux deux nations, aux peuples qui les composent, et à l’Europe toute entière, d’aller de l’avant. Ces noces d’or des traités de Rome nous donnent l’occasion de revenir sur les moments et les personnages clés de cette relation unique en son genre.

Du plan Schuman-Monnet aux trois Communautés

Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) en 1951, Communauté économique européenne (CEE) et Communauté européenne de l’énergie atomique (Euratom) avec les traités de Rome de 1957 : avec ces trois structures, la France, l’Allemagne, l’Italie et le Benelux, inpirés par le plan Schuman-Monnet de 1950, ont jeté les bases de l’Europe d’aujourd’hui, articulée autour d’une relation des plus fortes entre les deux ennemis d’hier, par trois fois en guerre en soixante-dix ans.

Dans un monde bipolaire, où les pays européens se retrouvent, exsangues, à faire face à deux super-puissances qui vont dominer la scène internationale, le rapport conflictuel entre les deux principales puissances continentales n’a plus de sens : il ne s’agit plus de se disputer l’influence sur l’échiquier européen, mais de faire front commun contre le déclin politique et économique du continent à l’échelle mondiale.

Après guerre, durant la période 1945-1950, cette prise de conscience est plus immédiate parmi les Allemands, qui ont pleinement conscience de l'histoire récente, de ses atrocités et du ressentiment que nombre d'étrangers nourrissent envers eux. Tout en considérant le IIIe Reich comme une parenthèse sombre de leur histoire et réfusant l'image de peuple violent et belliqueux par nature que nombre de français leur prêtent, ils souhaitent regagner la confiance de leurs voisins, montrere leur véritable nature, afin d'être réadmis au sein de la communauté internationale et redevenir un Etat, avec tout ce que cela implique comme devoirs, mais aussi comme droits.

En France, après quatre ans d’occupation, la germanophobie, voire la haine parfois, était répandue dans toutes les couches de la population et l’Allemagne vue comme un pays belliciste et agressif. Cette attitude commence toutefois à changer suite à une évolution politique interne, qui amène au pouvoir socialistes et chrétiens démocrates, qui ont une vision plus nuancée de la responsabilité allemande, comparativement aux communistes et aux gaullistes. Ces derniers, qui représentaient les forces politiques issues de la résistance, prônaient le démembrement de l’Allemagne, l’annexion de la Sarre et un contrôle international sur la Ruhr, afin de priver à tout jamais le pays ennemi de la possibilité de se reconstituer en Etat souverain et de se doter d’une industrie lourde à des fins militaires. SFIO (socialistes) et URP (démocrates-chrétiens), au contraire, se rendent compte que la France porte sa part de responsabilité dans l’émergence du conflit, du fait de son attitude intransigeante lors du traité de Versailles, qui avait donné naissance à une Allemagne revancharde, politiquement et économiquement affaiblie et extrêmement nationaliste, en tuant ainsi la fragile démocratie de Weimar dans l’œuf. De plus, la situation allemande de 1945, avec une armée en pleine débandade, des villes complètement détruites et un sens de la culpabilité répandu, n’est pas la même qu’à la fin de la Grande Guerre.

Les trois communautés répondent toutes à la volonté française de garder, bien que de façon indirecte, un contrôle sur l’industrie allemande, d’abord sur la sidérurgie, qui avait été à la base de la militarisation allemande, pour ensuite élargir cette démarche aux secteurs de l’énergie nucléaire et du marché. Si toutefois la naissance de la CECA trouve son origine dans une initiative conjointe franco-allemande, les deux pays ne cachent pas leur résistance initiale pour ce qui est de la CEE et d'Euratom, la France étant opposée à tout transfert de souveraineté, ainsi qu’au partage de ses  secrets sur le nucléaire, l’Allemagne craignant le protectionnisme français.

A la base des traités de Rome, il y a donc principalement l’implication des pays du Benelux, mais ils reposent tout de même à la fin sur un compromis franco-allemand : le lien entre Euratom, que les français voient de plus en plus comme un moyen de partager les énormes dépenses du nucléaire civil, afin de se concentrer sur leur programme militaire, et le marché commun, qui rencontre au contraire beaucoup plus de soutiens en Allemagne.

De Gaulle et le traité de l’Elysée

A peine créée, la CEE entre dans une période de stagnation, entre 1958 et 1969, c'est-à-dire pendant l’époque De Gaulle : la vision réaliste et intergouvernementale des relations internationales prônée par le nouveau Président français, dont le but principal est de restaurer la grandeur, le prestige et le statut international de la France en tant que grande puissance, s’oppose en effet à l’école libérale institutionnaliste qui était à la base du projet européen.

De Gaulle ne remet toutefois pas en question les traités de Rome et recherche immédiatement le contact avec le Chancelier Adenauer : ne considérant en effet plus l’Allemagne comme une menace, il veut en faire un allié, en la détournant des Etats-Unis afin d'affaiblir l’Alliance Atlantique de l’intérieur et contrer ainsi la prédominance américaine en Europe.

En dépit des visions opposées des deux hommes d’Etat sur la construction européenne, en particulier en ce qui concerne les institutions supranationales et les relations transatlantiques, les deux premiers représentants du « couple » franco-allemand seront les signataires, le 22 janvier 1963, du traité de l’Elysée. Ce traité, qui a été étoffé en 1988, est en quelque sorte le garant de la réconciliation, mais aussi le texte-cadre de la coopération politique entre les deux Etats.

Il prévoit en effet deux sommets par an entre le Président français et le Chancelier allemand, afin d’harmoniser les positions des deux pays en matière de politique internationale, mais aussi des rencontres des Ministres des Affaires Etrangères et de l’Education.

1963-1974 : les mariés font chambre à part

La signature du traité de l’Elysée ne crée pas pour autant toutes les conditions d’une coopération immédiate et complète entre l’Allemagne et la France. L’atlantisme des Allemands se heurte en effet à la conception que de Gaulle a des relations internationales, de la défense et de la place de la France en Europe et dans le monde ; et le traité reste donc lettre morte, du moins pour De Gaulle. Il aura tout de même l’avantage de permettre aux deux pays de se présenter aux sommets européens avec un projet commun et d’instaurer dans la mentalité des deux peuples l’idée que leur opposition historique appartient désormais au passé. Et si la coopération politique ne connaît pas les succès espérés, les échanges culturels se développent très rapidement par l'intermédiaire de l'Office franco-allemand de la jeunesse (OFAJ).

Georges Pompidou et Willy Brandt (SPD) accèdent ensuite tous deux au pouvoir en 1969. La relation entre les deux hommes n’est pas des plus faciles, notamment à cause des divergences sur la politique à l’égard de la RDA. Willy Brandt le social-démocrate et maire de Berlin-Ouest met en effet en place une Ostpolitik qui n’est pas du goût du Président français, qui voulait que la France reste l’interlocuteur privilégié de l’URSS et des autres pays du bloc communiste et craignait la perspective d’une réunification allemande. De plus, les deux hommes ont des personnalités très différentes : social-démocrate, ancien résistant et avec une vision juridique de la construction européenne pour l’Allemand ; gaulliste, homme d’appareil et pragmatique pour le Français.

C’est toutefois pendant cette période que l’on assiste à un tournant important pour la construction européenne : la conférence de la Haye de 1969, qui ouvre des chantiers et lance des projets qui, bien que n’aboutissant pas tout de suite, vont nourrir le débat jusqu’à Maastricht : l’Union Economique et Monétaire (UEM), les fonds européens (ébauche d’une politique sociale et régionale commune), la coopération politique ainsi qu'un cadre institutionnel rénové et plus intégré.

Giscard d’Estaing-Schmidt : le moteur franco-allemand à nouveau en marche

Les élections de Valéry Giscard d’Estaing et d’Helmut Schmidt (SPD) en 1974 marquent un nouveau départ dans les relations bilatérales. Schmidt, contrairement à ses prédécesseurs, n’était pas un idéaliste, mais un homme très pragmatique en matière de construction européenne : il avait été un des rares membres du SPD à voter contre le traité de Rome, en estimant que l’Europe des Six était trop étroite, trop fermée par rapport à la Grande Bretagne et trop éloignée des Etats-Unis ; de plus, il ne partageait pas la vision d’Adenauer ou Brandt d’une fédération européenne intégrée et supranationale, avec des transferts de souveraineté à tous les niveaux.

De son côté, Giscard d’Estaing est beaucoup plus engagé et ouvert sur la construction européenne que ses prédécesseurs : fondateur de l’UDF, une coalition regroupant une mouvance de petits partis de la droite libérale et chrétienne, il avait voté pour le traité de Rome et avait des contacts étroits avec le Mouvement européen français. 

De plus, les deux hommes d’Etat se rapprochent aussi sur la question des rapports transatlantiques : suite aux troubles monétaires provoqués par le dollar, Schmidt rompt avec le traditionnel atlantisme allemand et essaie de faire du Conseil européen l’enceinte où négocier une réponse européenne à l’instabilité monétaire et où créer un acteur unique pour dialoguer avec les Etats-Unis, tandis que de son côté, Giscard d’Estaing adopte une politique de normalisation des rapports franco-américains.

Le rapprochement des hommes et de leurs visions politiques a un impact direct sur la construction européenne : les deux pays trouvant un terrain d’entente, l’intégration peut être relancée, avec la création du Conseil européen et l’élection du Parlement européen au suffrage universel, deux décisions prises au sommet de Paris, en décembre 1974. Le Conseil européen est une expression de l’Europe intergouvernementale, car il rassemble les chefs d’Etats et de gouvernements, défendant les intérêts de leur pays, alors que l’élection directe du Parlement reflète la volonté de construire une Europe supranationale. Les deux institutions représentent donc l’opposition qui existe dès l’origine entre deux visions opposées de l'Europe et la double décision de 1974 incarne la volonté de la France et de l'Allemagne de trouver un compromis, à travers des concessions réciproques, dont l’objectif commun est le renforcement de l’Europe.

Un autre acquis important de la période Giscard d’Estaing-Schmidt est la mise en place du système monétaire européen (SME) en 1979. Celui-ci est à nouveau un compromis entre deux traditions économiques opposées : l’école monétariste française et l’école économiste allemande.

Mitterrand-Kohl

Succédant au couple Giscard-Schmidt, le couple formé par François Mitterrand et Helmut Kohl à partir d’octobre 1982 est aujourd’hui aux yeux d’une large partie de l’opinion publique le couple emblématique de la relation entre les deux partenaires.

Cependant, Mitterrand était, au début de son mandat, plutôt critique sur la position pro-allemande de son prédécesseur et ne voyait pas d'un bon œil une coopération privilégiée. Il y avait en effet une réelle divergence entre le Président français et son homologue allemand, avant tout sur les questions économiques.  En effet, Mitterrand arrive au pouvoir à la tête d’une coalition comprenant socialistes et communistes, avec un programme commun, issu d'une difficile négociation, centré sur une  relance keynésienne et sur le "deficit spending". Cela était fortement en contraste non seulement avec la politique d’austérité budgétaire mise en œuvre par Giscard d’Estaing en accord avec la politique de cohésion du Conseil Européen, mais surtout avec la ligne suivie par l’Allemagne. En effet, Kohl, suite à l’échec d'une politique analogue menée au début du gouvernement Schmidt, appuie une politique monétariste de consolidation budgétaire.

L’isolement de la France sur cette voie contribue, dans le cadre d’une économie ouverte comme l'est l'économie européenne, à expliquer l’insuccès des tentatives socialistes, qui conduisent à creuser le déficit français sans relancer la croissance et l’emploi.

Les dissensions entre les deux pays ne se bornent pas au domaine économique : alors que Mitterrand met en place une politique d’ouverture au Tiers Monde, pour Kohl la priorité va aux pays industrialisés de l’OCDE ; le Chancelier allemand est aussi bien plus favorable au dialogue avec l’URSS que son homologue français ; enfin, la crise des euromissiles vient compliquer ultérieurement le rapport entre les deux hommes d’Etat, Kohl étant évidemment moins enclin à accueillir sur le sol allemand les missiles nucléaires de l’OTAN.

La France se trouve toutefois vite obligée de changer de cap : pour éviter le risque de sortir du SME, voire de la CEE, Mitterrand décide de remplacer, à Matignon, Mauroy par Fabius, qui mène une politique « du franc fort », en ligne avec les règles communautaires, au prix de grands sacrifices sur le plan social. La mise en phase des politiques économiques des deux pays permet de relancer la coopération franco-allemande, grâce aussi à l’attitude favorable de Kohl, qui se pose en héritier politique d’Adenauer, vis-à-vis de la France et de la construction européenne.

Au-delà de la célèbre poignée de main de Verdun, l’influence du couple franco-allemand est forte dans la signature de l’Acte unique européen (AUE) en 1986, qui représente une relance de l’intégration : sur la base d’un consensus obtenu au sommet de Fontainebleau, qui avait permis à la France et à l'Allemagne de se présenter à nouveau comme la force motrice de la construction européenne, le nouveau texte, auquel on donne la formulation prudente d’acte plutôt que de traité, met un terme aux obstacles non tarifaires à la circulation des biens et des personnes, introduit la liberté de circulation des capitaux et établit que les nécessaires mesures d’harmonisation seront adoptées à la majorité qualifiée et avec le concours du Parlement européen (procédure de la coopération). Critiqué par les fédéralistes comme très limité, l’AUE a toutefois entraîné un important effet de "spill-over" et déclenché une dynamique qui a abouti à la signature du traité de Maastricht.

N’ayant pas réussi à inclure dans la coopération politique européenne les enjeux sécuritaires, ce qui aurait été en ligne avec la politique française d’affaiblissement de l’Alliance atlantique à travers l’émergence d’un pilier européen de la défense mais qui était fortement contesté par le Royaume-Uni, la France décide de se tourner vers une coopération franco-allemande en la matière, à travers la réactivation de l’Union de l'Europe Occidentale (UEO). C'est dans ce cadre qu'auront lieu les premières opérations militaires et policières conjointes, qui vont ensuite s’étendre à l’ensemble des partenaires, jusqu’à ce que la Politique Européenne de Sécurité Commune (PESC) hérite de ces structures.

Le traité de l’Elysée déploie enfin ses pleins effets et les sommets deviennent de véritables Conseils des Ministres franco-allemands, même dans les domaines les plus techniques, qui permettent d’harmoniser les positions des deux pays avant les sommets européens, voire de définir des positions communes.

Après les dissensions de fond qui avaient caractérisé le début de l’ère Kohl-Mitterrand, on assiste donc à un rapprochement des positions française et allemande sur quasiment toutes les questions qui depuis longtemps posaient des problèmes dans les relations bilatérales.

1989-1995 : le Mur tombe, Berlin renaît et le centre de gravité de l'Europe se décale vers l'Est

Paradoxalement, la période allant de 1989 à 1991, si elle est l’une des plus importantes et joyeuses de l’histoire de l’Allemagne, porte un léger coup d’arrêt à la relation Kohl-Mitterrand.

En effet, la chute du Mur de Berlin et la perspective de la réunification allemande vont raviver les craintes françaises et cela pour plusieurs raisons : tout d’abord, la réunification fait de l’Allemagne un Etat neuf, uni, qui recouvre sa pleine souveraineté et ses pleins droits sur la scène internationale, et ce, en partie au détriment de l’influence française en Europe. Les rapports entre les deux pays avaient en effet toujours été fondés sur une égalité démographique et de statut, avec une sorte d’équilibre « entre la bombe et le mark », entre la puissance économique allemande et l’indépendance française en matière de politique étrangère et de défense. La nouvelle Allemagne, plus grande, encore plus forte économiquement (du moins selon les prévisions de l’époque, qui ne tenaient pas compte de la situation réelle en RDA) et avec un nouveau statut de puissance politique inquiétait fortement les Français.

De plus, même en 1989, l’écroulement du bloc communiste était certes pressenti par certains, mais était loin de représenter une évidence (surtout par sa rapidité) et l’on craignait une Allemagne neutre, menant une politique autonome aussi bien envers l’Est qu’envers l’Ouest, se soustrayant à son ancrage dans les structures occidentales qui avaient garanti, après la guerre, sa démocratisation.

Enfin, la question du redéploiement des troupes de l'OTAN stationnées en Allemagne se posait également en 1989 et la France ne semblait avoir envie ni d'accueillir des troupes et de réintégrer le système militaire intégré, ni de faire éclater l'Alliance atlantique. L'indépendance stratégique et géopolitique de la France se trouvait donc également questionnée par les évènements.

Au vu de ces éléments, il a toujours été reproché à François Mitterrand d’avoir rallié sur le tard la cause de la réunification allemande et d’avoir joué dans un premier temps la carte soviétique et est-allemande. Il finira néanmoins par donner son accord, mais seulement après avoir obtenu un engagement sur l’Union économique et monétaire (UEM) de la part de Kohl ; celui-ci, de son côté, demandait que la mise en place d’une Union économique soit accompagnée d’une Union politique, d’où les deux conférences intergouvernementales qui déboucheront sur le traité de Maastricht.

Le texte final se fonde essentiellement, encore une fois, sur un compromis franco-allemand : la France accepte en effet sans problèmes les propositions allemandes concernant l’instauration de la JAI (coopération en matière de justice et affaires intérieures) et de la PESC ; par contre, elle n’accepte le renforcement des pouvoirs du Parlement Européen que moyennant une reconnaissance formelle du Conseil Européen dans le traité sur l'UE ; enfin, elle est opposée à l’extension du vote à la majorité qualifiée ainsi qu’au principe de subsidiarité, auquel l’Allemagne, en tant que pays fédéral, tient beaucoup et qui ne sera introduit que de façon diluée.

L’UEM aussi résulte d’un compromis entre la position française, pour laquelle l’existence d’un calendrier précis et de dates butoir automatiques étaient fondamentales pour s’assurer que l’Allemagne respecte ses engagements, et la position allemande, qui n’était disposée à renoncer à sa forte monnaie nationale qu’en échange de garanties solides sur l’indépendance de la Banque centrale, la poursuite d’une politique monétaire anti-inflationniste et des critères de convergence stricts pour éviter l’entrée de pays avec une politique monétaire trop laxiste.

En dépit de ce compromis, ou plutôt en raison de cela, le traité est loin de satisfaire pleinement la classe politique et l’opinion publique des deux pays : en France le référendum organisé par Mitterrand passe de justesse, alors que le gouvernement allemand poursuit son action en direction d’un développement de la notion de subsidiarité et de la création d’un « noyau dur » (Kerneuropa) de pays disposés à aller plus loin en matière d’intégration, avec la création d’une véritable Union politique.

La France rejette toutefois ces propositions, même si elle regrettera plus tard de ne pas avoir adhéré à l’idée d’un noyau dur piloté par le couple franco-allemand. Cela a un impact négatif sur la coopération entre les deux pays, qui pendant longtemps ne présenteront plus de réflexion conjointe sur les institutions européennes, d’où la mollesse des propositions institutionnelles faites à Amsterdam et Nice.

L’expérience de la PESC constitue la preuve de l’importance d’un accord entre France et Allemagne sur les questions fondamentales : le traité de Maastricht lance en effet le cadre d’une politique qui ne se développe toutefois pas avant la fin des années 1990, lorsque le rapprochement franco-allemand sur la nécessité d’une politique étrangère et de défense véritablement européenne lui permet de prendre vie.

Le premier septennat de Jacques Chirac et les mésententes

Le second mandat de François Mitterrand s’achève en 1995, trois ans avant que ne s’achève le dernier mandat d’Helmut Kohl. Les deux hommes, qui auront connu ensemble plusieurs élargissements européens, la réunification allemande, des avancées politiques européennes majeures, des différends, mais surtout un profond respect et une grande amitié, laissent la place au nouveau duo formé par le chancelier Gerhard Schröder (SPD) et le président Jacques Chirac.

La cohabitation française et les désaccords entre les deux pays  aboutissent à une baisse de la coopération ; les motifs de dissension sont multiples : politique agricole commune, critères du Pacte de stabilité, dont la France refuse l’automaticité, indépendance de la BCE, à laquelle la France oppose la création de l’Eurogroupe, nomination du directeur de la BCE, qui voit s’opposer les candidatures de Trichet et Duisenberg.

Si le couple franco-allemand manque de force, cela est dû en partie à la faiblesse interne des deux leaders : Kohl se trouve à faire face non seulement aux Länder, dont la majorité est au mains de la gauche et qui acquièrent de plus en plus de pouvoir sur les questions européennes, mais aussi à la contestation dont il est la cible au sein de son propre parti ; du côté français, la cohabitation entre Chirac et Jospin n’est pas propice aux grandes initiatives et prive l’Allemagne d’un interlocuteur clairement identifiable. De plus, la division de la classe politique française, tant à droite qu’à gauche, rend difficile des prises de position nettes, tant pour le Premier Ministre que pour le Président.

La situation ne s’améliore pas avec l’arrivée au pouvoir en Allemagne de Schröder, qui, étant social-démocrate, a des rapports privilégiés avec Jospin, en court-circuitant Chirac et les prérogatives présidentielles en matière de relations internationales. De plus, Schröder ne connaît pas la  France aussi bien que Kohl et, désireux de moderniser son parti et de faire passer des réformes socio-économiques, il est plus attiré par la Grande Bretagne travailliste, avec laquelle il multiplie les prises de positions communes sur les grandes orientations de politique sociale. Enfin, Schröder est aussi beaucoup moins europhile de Kohl : il dénonce l’euro comme prématuré, critique le Pacte de stabilité, l’interdiction des aides d’Etat et l’excessive contribution allemande au budget européen, qu’il veut renégocier, en renationalisant partiellement les politiques structurelle et agricole. Il a donc un discours plus affirmé que ses prédécesseurs, insistant sur les intérêts nationaux, une nouveauté dans la politique étrangère allemande de l’après-guerre.

Les relations franco-allemandes, déjà mises à l’épreuve par les différends exprimés depuis 1992 sur différentes questions européennes (réformes institutionnelles, élargissement, monnaie unique, Pacte de stabilité), se détériorent ultérieurement dans les négociations budgétaires de 1999, notamment sur la question du financement de la PAC.

En France, on commence alors à se demander si l'on peut encore parler de couple franco-allemand, s’il y a encore un consensus suffisant sur les questions majeures pour que les deux pays puissent continuer à jouer un rôle moteur et à avoir force de proposition.

Le deuxième mandat de Jacques Chirac : le rapprochement

En dépit du ras-le-bol, perceptible des deux côtés du Rhin, France et Allemagne savent que, si elles veulent peser sur la scène européenne, elles doivent se soutenir mutuellement.

La coopération franco-allemande reprendra en 2002, après que Chirac et Schröder ont successivement consolidé leurs positions intérieures respectives. Ce rapprochement est aussi facilité par le nouveau contexte international, notamment la détérioration des rapports entre l’Allemagne et les Etats-Unis et le fait que la Grande Bretagne, les pays de l'ex-bloc communiste, l'Italie et l'Espagne se tournent tous vers les Etats-Unis, la France restant la seule alliée de Schröder dans sa critique de la politique américaine en Irak.

Pour éviter tout risque d’isolement, et parce que la réconciliation, à la base de la stabilité européenne retrouvée, ne doit pas être remise en question, les deux pays décident de mieux se connaître, en lançant le processus de Blaesheim, du nom de la ville alsacienne où Chirac, Jospin, Schröder et leurs Ministres des Affaires Etrangères se rencontrent de façon informelle le 31 janvier 2001 et où ils décident de mette en place des rencontres bilatérales, une fois par mois pour les Ministres et tous les deux mois pour les chefs d’Etat, en plus des sommets établis par le traité de l’Elysée.

Le 40ème anniversaire de ce traité est par ailleurs largement célébré et le rapprochement des deux leaders, de leurs gouvernements et de leurs opinions publiques conduit à renforcer la coopération. Les retrouvailles sont complétées par l’accord bilatéral d'octobre 2002 sur la PAC, question qui pesait comme une épée de Damoclès depuis le sommet de Berlin de 1999, au grand dam du Royaume-Uni, vexé de ne pas avoir été invité aux négociations.

Cette coopération, menée avec la Russie, a abouti à un axe Paris-Berlin-Moscou qui a souvent fait grincer des dents, tant dans ses actes que dans ses déclarations, notamment parmi les nouveaux pays membres de l’Union européenne, dont l’Allemagne a pourtant été la principale avocate lors de l’élargissement de 2004.

Ces efforts pourraient toutefois se révéler inutiles après le « non » français au référendum du 29  mai 2005 : outre sa large inspiration française, le texte du traité représentait en effet le retour des positions communes franco-allemandes, notamment sur les 5 grands points que sont la répartition des compétences entre Etats et UE, la JAI, la PESC, la gouvernance économique et l’architecture institutionnelle.

Angela Merkel et le nouveau visage de l’Europe

Que symbolise l’élection d’Angela Merkel (CDU) pour le couple franco-allemand ?

Tout d’abord, il faut prendre en compte qu’elle est une femme, protestante, conservatrice, issue d’ex-Allemagne de l’est. Ces conditions permettent de comprendre son positionnement plus atlantiste.

Loin de délaisser les questions européennes, elle plaide néanmoins pour un renforcement des relations transatlantiques (témoin l'évocation récente du projet de marché commun transatlantique par la chancelière) et se montre logiquement, contrairement à son prédécesseur, moins complaisante envers Moscou, particulièrement sur les questions énergétiques.

Angela Merkel a pour objectif de relancer l’approfondissement politique de l’Union. Dans ce contexte, l’Allemagne, comme l’ensemble de l’Europe, attend le 7 mai avec impatience, et est déjà prête, comme en témoignent les consultations menées auprès des candidats français, à agir pour pousser une relance politique, en s’appuyant sur la nouvelle équipe française.

Ces yeux tournés vers l’élection présidentielle française montrent que, si le couple franco-allemand a perdu de son influence de par l’élargissement de l’Union, il reste l’axe et le point d'appui sans lequel aucune grande avancée continentale n’est possible.

Depuis l’instauration de la CECA jusqu’au projet de Traité constitutionnel européen, on constate en effet que quasiment toutes les propositions ont à leur origine une initiative conjointe franco-allemande ; aucun de ces deux pays ne pourrait en effet présenter une proposition unilatérale ou avec un autre allié.

En réalité, ces propositions communes sont souvent le fruit d’un compromis arraché entre dirigeants français et allemands, ne correspondant à la position initiale d’aucun des deux. L’intérêt de ce compromis réside non seulement dans l’impossibilité, jusqu’au récent élargissement, de faire avancer la construction européenne sans cette initiative conjointe, mais aussi dans une question de prestige : les pays qui proposent et qui arrivent à réunir autour d’eux le consensus des autres pays membres en tirent un bénéfice du point de vue du rayonnement international, ils deviennent les interlocuteurs privilégiés pour les pays tiers.

Le fil rouge du désaccord entre Allemagne et France est essentiellement idéologique : la première a toujours soutenu la nécessité d’institutions fortes, fonctionnant à la majorité qualifiée, et auxquelles les Etats délèguent un maximum de compétences, alors que la France a toujours œuvré pour une Europe aussi forte que possible avec des institutions aussi faibles que possible, une « Europe-puissance » (expression typiquement française), qui joue pleinement son rôle sur la scène internationale, mais sans transfert de souveraineté à des instances supranationales. Comme résultat, l’Europe est aujourd’hui basée sur des institutions hybrides, à la fois intégrées et intergouvernementales.

La coopération franco-allemande a donc toujours plus été le résultat d’un difficile compromis sur le plus petit dénominateur commun que d’une réelle convergence de vues.

 

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Pour aller plus loin :

picto_1jpeg Sur Nouvelle Europe
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Article sur le rapprochement franco-allemand des années 1920 qui obtiendra le prix Nobel de la paix en 1926
picto_1jpeg Sur Internet 
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Le site de l'Institut Français des Relations Internationales, section relations franco-allemandes
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A lire

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BITTERLICH J., France-Allemagne, mission impossible? Comment relancer la construction européenne, Albin Michel, Paris, 2005, 262 pages.
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KIMMEL A., JARDIN P., Les relations franco-allemandes depuis 1963, La Documentation Française, Paris, 2001, 542 pages.

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