Europe : quels obstacles à un enseignement commun de l'histoire ?

Par Philippe Perchoc | 9 décembre 2011

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “Europe : quels obstacles à un enseignement commun de l'histoire ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 9 décembre 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1370, consulté le 26 septembre 2017

L'enseignement commun de l'histoire dans tous les systèmes scolaires d'Europe reste un des moyens les plus régulièrement proposés de renforcer le sentiment européen. Et cette idée part d'un constat naturel : tous les États nations ont procédé de la même manière. Pourtant, n'est-ce pas plutôt une distance commune critique envers les récits nationaux qu'il faudrait proposer ?

L'histoire, entre mythe et réalité

La question de la "réalité de l'histoire" est une très vieille interrogation européenne. Comme le rappelle Krzysztof Pomian, c'est avec la Réforme qu'on est passé d'une foi dans l'histoire alors écrite par des personnes de confiance - les ecclésiastiques - à une histoire plus critique qui devait citer ses sources. Ainsi, c'est autour de controverses comme celle de la "Papesse Jeanne" que s'est développée une histoire plus critique. Cette dernière a peu à peu évolué jusqu'au "siècle positif" (le XIXe) où des historiens et des philosophes comme Auguste Comte ont tenté de jeter les bases d'une science historique inspirée directement des sciences de la nature et ayant prétention de "dire le vrai" sur le passé.

Cette vision d'une "histoire-objet" a été largement remise en cause dans les années 1930, notamment par la thèse fondatrice de du philosophe Raymond Aron qui s'inspira d'Emmanuel Kant pour poser la question des conditions de la science historique. Ce mouvement a été par la suite largement repris par des historiens comme Henri-Irénée Marrou et il a notamment inspiré des travaux sur les manipulations de l'histoire du XIXe siècle à des fins de construction nationale. C'est ainsi que le professeur Benedict Anderson a pu parler de "communautés imaginaires" dans lesquelles les historiens nationaux jouent un rôle central. Dans cette mouvance, on trouve aussi les travaux sur "la création des identités nationales" de l'historienne Anne-Marie Thiesse qui montrent comment l'émergence de ces dernières a suivi des chemins similaires dans tous les pays européens. On comprend donc que l'objectivité de l'histoire ait pu être mise en doute, à la fois dans les modes de production de l'histoire que dans ses modes de diffusion.

Néanmoins, "si toute histoire est contemporaine" comme disait Croce, toute manipulation de l'histoire n'est pas possible. Il y a une réalité historique qui empêche de dire simplement comme Nicolas Delmas des Jeunes européens : "l’histoire, ça ne s’invente pas ; ça se construit. Mais dans la construction, on est libre de choisir les matériaux". L'éthique de l'historien, la volonté de "dire le vrai", doivent nous faire résister à la tentation de penser qu'il suffira de manipuler les enfants pour faire l'Europe.

Un enseignement commun ou l'enseignement d'une histoire commune ?

Dire le vrai, donc. Mais le dire aussi de manière à être compris dans chaque contexte. Nul besoin de rappeler l'idiotie de l'enseignement français du XIXe qui conduisait des instituteurs zélés à parler de "nos ancêtres les Gaulois" en Algérie ou à Madagascar. Pourtant, l'histoire à but identitaire écrite par les institutions européennes ne fait pas toujours mieux. C'est ainsi qu'on peut entendre avec délectation ou effroi un fonctionnaire de la Commission en 2010 proposer dans une université lituanienne un powerpoint composé avec soin et traduit dans 23 langues dans lequel on peut lire qu'en "1945, c'est la fin de la Seconde Guerre Mondiale" quand des centaines de milliers de Lituaniens perdent leurs vies dans les forêts soviétiques, traqués par le NKVD jusqu'en 1953. On y lit aussi qu'en "1968, l'Europe a pris la mesure des révoltes étudiantes" sans un mot du printemps de Prague ... Rien de mieux pour s'apercevoir que l'Europe ne comprend rien à l'Europe. 

Ce n'est donc pas une "histoire commune" qu'il faut enseigner, mais une "histoire générale". On peut ici reprendre la distinction de Rousseau sur la volonté générale appliquée par le penseur Tzvetan Todorov à la mémoire européenne : plus qu'une histoire unique (commune), il faut une histoire qui soit un lieu de débat où chacun peut se reconnaître. Et une histoire qui soit écrite par les historiens et pas par la Commission ou les Parlements. Il suffit de se souvenir du débat désastreux en France sur les "bénéfices de la colonisation" à l'Assemblée nationale pour s'en convaincre.

C'est donc une distance critique face à l'histoire - à toutes les histoires - qu'il faut pouvoir enseigner. Il faut non pas fermer le spectre de l'enseignement de l'histoire pour enseigner "une histoire européenne", mais l'ouvrir pour enseigner toutes les histoires européennes. Bronislaw Geremek ou Tony Judt étaient de grands historiens européens par leur capacité à faire dialoguer les cultures, pas à les réduire à une sorte d'histoire insipide négociée à 27. Non, il faut ouvrir et poser les bonnes questions. Quelles sont les sources ? Qui sont les auteurs de cette histoire et à quelles fins ? Comme le rappellent les philosophes Rémi Brague et Lucien Jaume, c'est là le propre de "l'esprit européen" qui doit pousser les historiens à débattre, à questionner et à enseigner une vision critique de l'histoire.

C'est ainsi que progressera l'esprit européen, fait de distance critique vis-à-vis de soi-même et des autres, de compréhension, de débat et de dialogue. Non, on ne trouvera pas de "hussards bleus de l'Europe" et nous n'en avons probablement pas besoin.

 

L'auteur remercie Nicolas Delmas d'avoir inspiré cet article

  • N. DELMAS, "Pour un enseignement européen de l'histoire", Le Taurillon, 9 décembre 2011

Pour aller plus loin

  • K. POMIAN, « Le passé : de la foi à la connaissance », Le Débat 2, no. 24 (1983).
  • K. POMIAN, L’Europe et ses nations, Le Débat (Paris, Gallimard, 1990).
  • R. ARON, Introduction à la philosophie de l’histoire. Essai sur les limites de l’objectivité historique., Tel, Paris, Gallimard, 1986.
  • A. M. THIESSE, La création des identités nationales : Europe, XVIIIe-XXe siècle, Points Histoire, Paris, Ed. du Seuil, 2001.
  • H-I. MARROU, De la connaissance historique, Paris, Editions du Seuil, 1954.
  • T. JUDT, Après-guerre : une histoire de l’Europe depuis 1945, trad par. P-E. DAUZAT, Grand pluriel, Paris: Hachette Littératures, 2009

Illustration : Jiuck Gómez, 48/365, février 17, 2010.

Ajouter un commentaire