Europe : des régions en mouvement

Par Antoine Lanthony | 25 septembre 2007

Pour citer cet article : Antoine Lanthony, “Europe : des régions en mouvement”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 25 septembre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/275, consulté le 22 octobre 2019

articleeurope_geographieAlors que l’Union européenne n’a cessé de s’élargir depuis plusieurs dizaines d’années, les affirmations régionales et les revendications indépendantistes qu’elles soient pacifiques ou violentes, se sont multipliées. Après l’indépendance du Monténégro, c’est aujourd’hui le Kosovo, l’Ecosse ou bien la Flandre qui pourraient voir leur statut évoluer. État des lieux des régions en quête de changement.

articleeurope_geographieAlors que l’Union européenne n’a cessé de s’élargir depuis plusieurs dizaines d’années, les affirmations régionales et les revendications indépendantistes qu’elles soient pacifiques ou violentes, se sont multipliées. Après l’indépendance du Monténégro, c’est aujourd’hui le Kosovo, l’Ecosse ou bien la Flandre qui pourraient voir leur statut évoluer. État des lieux des régions en quête de changement.

De nouvelles affirmations nationales en Europe occidentale

Lorsqu’il est question de revendications indépendantistes en Europe occidentale, notre pensée et notre regard se tournent très souvent vers l’Espagne et plus particulièrement vers le Pays basque ou la Catalogne, régions à l’autonomie très poussée, notamment à travers l’éducation. L’actualité récente nous pousse cependant à nous tourner vers le Royaume-Uni et la Belgique.

Au-delà de la situation nord-irlandaise, longtemps sanglante et enfin revenue au calme, c’est l’Ecosse qui focalise actuellement les regards outre-Manche. L’Ecosse pourrait en effet voir à nouveau son autonomie s’accroître dans les années à venir, et le cas échéant aboutir à une indépendance. Fort d’un parlement où ils siègent nombreux mais n’ont pas atteint la majorité à laquelle ils aspiraient, les indépendantistes du Scottish National Party sont les principaux promoteurs d’une indépendance écossaise, qu’il convient de placer dans un contexte économique dégagé (revenus des hydrocarbures de la mer du Nord). Le Pays de Galles, pourrait également, à terme, voir son autonomie renforcée, alors que les dynamiques entre République d’Irlande et Irlande du Nord augmentent. Le rugby des îles britanniques est à cet égard significatif puisque les quatre équipes suivantes existent : Angleterre, Ecosse, Pays-de-Galles et Irlande unifiée.

La Belgique fait quant à elle la une de l’actualité depuis une centaine de jours. Ce pays membre fondateur des institutions politiques européennes vit depuis maintenant plus de cent jours sans gouvernement, faute d’accord politique entre partis, mais surtout entre Flandre et Wallonie. Depuis plusieurs décennies, au-delà d’un clivage ethnolinguistique, c’est surtout l’écart croissant entre une Flandre ultra-dynamique économiquement et une Wallonie toujours en reconversion qui a été exploité et a mené à la réforme de l’Etat et à une autonomie des régions de plus en plus poussée.

L’indépendance de la Flandre n’est plus une hypothèse vague mais une réelle possibilité. Elle signifierait la fin de la Belgique, la naissance d’une Wallonie indépendante et économiquement très faible, et la définition d’un statut pour la région bruxelloise, dont certains évoquent un découpage. Une récente fiction télévisuelle sur la RTBF, simulant l’indépendance flamande, avait suscité de nombreuses réactions, mais avait été prise très au sérieux. Selon une récente enquête menée par le Vif et la RTBF (auprès de 6000 personnes, aux trois-quarts wallonnes), la fin de la Belgique est « programmée » pour 50,6 % des personnes interrogées, à une échéance située entre 2010 et 2020.

Outre la Flandre et l’Ecosse, d’autres situations régionales européennes font également l’actualité, telles le Kosovo, tandis que certains dossiers restent dans l’ombre.

De nouvelles frontières en Europe postcommuniste ?

Après l’indépendance en 2006 du Monténégro, la question se pose en 2007 pour le Kosovo. D’intenses tractations, qui évoluent peu, sont en cours. Le Kosovo, à qui les pays occidentaux ont promis l’indépendance, reste une province serbe sous protectorat international et est l’objet d’intenses négociations entre Belgrade, Pristina, Bruxelles, Washington et Moscou. Vladimir Poutine prône une solution qui soit acceptable pour Belgrade (notamment pour le Premier ministre Vojislav Koštunica) et pour Pristina, et il a déclaré son opposition au plan présenté par le représentant spécial de l’ONU Martti Ahtisaari. De son côté, l’administration américaine, par la voix de son président George W. Bush, a appelé à une accélération des négociations, voire à une annonce unilatérale de l’indépendance, qui serait postérieurement reconnue par les Etats occidentaux. Opposée à cette option, l’Union européenne reste sur une position de dialogue, ce qui ouvre la voie à la possibilité d’une partition du Kosovo, sorte de solution intermédiaire dont l’issue pourrait être incertaine.

Une indépendance du Kosovo pourrait provoquer un effet domino : la Voïvodine (région située au nord de la Serbie) pourrait peut-être à terme bénéficier de plus d’autonomie vis-à-vis de Belgrade, tout comme d’autres régions à fortes minorités hongroises, en Roumanie notamment. Mais surtout, comme l’a rappelé le président russe, le statut final du Kosovo semble lié au sort d’autres territoires et d’autres conflits « gelés ». Si Belgrade et Banja Luka (capitale de la Republika Srpska – RS, l’une des deux entités formant la Bosnie-Herzégovine) pourraient voir l’indépendance kosovare comme le signal pour une sécession de la RS et un rattachement à la Serbie, Moscou souligne que le droit à l’autodétermination concerne également des peuples et régions situés dans plusieurs pays de la CEI.

Ainsi, dans un arc allant de la Moldavie à l’Azerbaïdjan, la République moldave de Transnistrie, l’Abkhazie (région géorgienne), l’Ossétie du Sud (région géorgienne) et le Haut-Karabakh (région majoritairement peuplée d’Arméniens, en territoire azerbaïdjanais, dans les faits séparée du reste de l’Azerbaïdjan après 1994 et la guerre entre les deux pays) sont des territoires de facto presque indépendants, qui pourraient, à moyen ou long terme, être intégrés à la Russie pour les trois premiers, et à l’Arménie pour le second.

La Tchétchénie, maintenant en pleine reconstruction après presque deux décennies de conflit, l’Adjarie rentrée dans le giron de Tbilissi et la Crimée ukrainienne bénéficient quant à eux de statuts d’autonomie élargie qui semblent peu à même d’évoluer, tandis que la Gagaouzie, région sécessionniste de Moldavie, ne semble guère en mesure de se faire entendre.

Nous assistons cependant à une augmentation des revendications et à un morcellement très large commencé à la fin des années 1980.

Mais aussi des évolutions pacifiques au Nord

Au-delà de régions dont l’issue semble parfois devoir se régler dans la douleur, il existe des régions dont le statut évolue pacifiquement grâce à une intense coopération et un dialogue régulier et entretenu, où chaque partie se fait entendre. C’est le cas des Sâmes en Norvège, en Suède et en Finlande, où les compétences des Parlements Sâmes sont en constante évolution vers davantage d’autonomie dans tous les domaines.

Il y a aussi le cas du Danemark, où Groenland et Îles Féroé jouissent pour l’un du statut de communauté particulière et pour l’autre de communauté autonome avec leurs propres représentants au sein des institutions nationales et des organisations régionales nordiques, de même que leurs propres équipes sportives. Il faut noter ici qu’aucun des deux n’appartient à l’Union européenne. En Finlande, ce sont les Îles Åland, suédophones, qui possèdent ce statut avec des droits spécifiques, dont son propre système de taxation.

Vers une Europe balkanisée ?

Allemagne fédérale ; autonomies régionales de plus poussées en Espagne et au Royaume-Uni ; Belgique en pleine crise politique ; décentralisation politique en France ; retour de la nation et de discours nationalistes (parfois au-delà des frontières comme en Hongrie) ; fragmentation de l’ex-Yougoslavie toujours en cours ; sécessionnismes en ex-Union soviétique ; activisme fédéraliste et régionaliste au niveau européen via le groupe Verts-Alliance libre européenne et l’Organisation pour les minorités européennes dont la carte de l’Europe présentée sur leur site Internet redessine les frontières européennes de manière pour le moins spectaculaire… de nombreux signaux semblent converger.

Néanmoins, des forces d’opposition existent, attachées à la souveraineté des Etats, à leur cohérence, mais aussi à éviter un morcellement. Il convient également de mesurer les facteurs émotionnels anciens, présents, et futurs, mais aussi les évolutions économiques et politiques, en cas de changement brutal de statut d’un territoire, comme dans celui de son maintien dans un statu quo bancal. D’autre part, il faut rester lucide sur la portée de certaines indépendances ou autonomies larges. A titre d’exemple, le Monténégro indépendant dispose d’une économie très faible orientée sur le tourisme et largement possédée par des capitaux étrangers, en premier lieu russes.

La fragmentation de l’Europe se poursuivra vraisemblablement. Elle jouit d’une image positive d’auto-détermination et d’accès à la liberté, mais elle est aussi le théâtre d’intenses tractations politiques et économiques. Vainqueurs économiques et politiques de cette fragmentation à l’Est, l’Allemagne et les Etats-Unis s’y voient aujourd’hui remis en cause par la Russie, qui entend s’immiscer dans ce jeu.

De leur côté, les grandes régions d’Europe occidentale, entièrement intégrées dans l’économie continentale et mondiale, n’ont jamais été plus loin que l’autonomie, étant de plus des moteurs économiques, comme la Catalogne. La Flandre sera-t-elle la première à rompre cet équilibre région autonome-Etat au sein d’une démocratie occidentale ? Tandis qu’au milieu de ces divisions intra-européennes, Chypre réussira-t-elle son difficile pari de la réunification ?

 

Pour aller plus loin :

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Dans ce dossier - Opinion d'Europe : Union et désunions dans l’espace européen de l’après Guerre Froide, Etats des lieux
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Dans ce dossier - le concept de balkanisation

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Dans ce dossier - la Bosnie-Herzégovine : un État théorique ?
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Organisation pour les minorités européennes

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Sondage réalisé par la RTBF sur la situation de la Belgique
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Vidéo partielle du canular de la RTBF simulant l’indépendance de la Flandre

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Position russe concernant le Kosovo
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A lire

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FOUCHER Michel, L'obsession des frontières, Perrin, Paris, 2007
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Courrier International N° 846, pp. 30-37 (Dossier sur les Etats non reconnus)

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