Et Dieu créa Sotchi

Par Liza Belozerova | 27 juillet 2007

Pour citer cet article : Liza Belozerova, “Et Dieu créa Sotchi”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 27 juillet 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/238, consulté le 20 mai 2018

On ne peut pas nier que l’opacité de la Russie est terrifiante : des oligarques qui envahissent Courchevel, des images des babouchkas dans des taudis privés d’électricité et d’eau courante, la liberté d’expression occultée. On n’y comprend rien. Et soudain, ce monstre éclectique gagne le coup pour les Jeux Olympiques d’hiver de 2014 qui vont se dérouler à Sotchi.sotchi2

 

Pour la première fois après l’effondrement du régime communiste, ces terres vont accueillir les JO – un événement tellement souhaité par le peuple russe de toutes les classes sociales que même Vladimir Poutine, un germanophile convaincu, a pris la peine de verbaliser cela en français dans son discours au Guatemala. Car selon les sondages effectués récemment en Russie, la grande majorité des gens est préoccupée par l’image de la Russie à l’étranger et croit que grâce aux JO, le pays pourra promouvoir une image positive.

De plus, Sotchi est un lieu totalement inconnu pour la plupart des gens dans le monde, alors qu’à l’intérieur du pays il est impossible de ne pas connaître cette ville qui donne sur la mer Noire située dans la région du Nord Caucase. Avant la révolution de 1917, ce bout du terre doré de flore et de faune subtropicales était la destination favorite d’été de l’aristocratie russe où elle avait ses propriétés. A l’époque, plusieurs sanatoriums ont été construits dans la région car elle était reconnue pour ses conditions climatiques favorables pour la santé. Avec le régime communiste, cette ville est devenue le berceau d’été du Politburo, et les grandes propriétés aristocrates ont été transformées en hôtels de luxe. Malgré les dégâts causés par le régime sur l’environnement de la région, l’ensemble des parcs, d’une rareté unique, a été conservé jusqu’à aujourd’hui.

 
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Alors, en sept ans Sotchi connaîtra le plus grand reality show jamais vu où le but du jeu sera de prouver que les Russes sont capables d’organiser un événement « comme tout le monde » :  en toute transparence, avec une organisation impeccable et le confort et la sécurité pour tous. Quant au peuple russe, c’est une occasion d’ouvrir les yeux du monde sur la vraie vie de ce beau pays, sur sa culture et sur son mode de vie, ce qui figure rarement sur les écrans de télévision.

Ainsi l’image deviendra le mot clef durant les sept prochaines années. Et cela n’est pas sans raison car les questions étonnantes qui sont posées aux Russes à l’étranger sur leur pays témoignent d'une ignorance choquante. Mais c’est Elena Marous, une étudiante diplômée de la branche moscovite du British School of Art  and Design, qui a décidé de présenter la Russie vue par les étrangers d’une manière « organisée » sur son site créé pour son travail de fin d’études qui a vu 135 000 visiteurs au bout de deux semaines.

Car, en fait, la Russie vue par les étrangers est un tout autre pays que Marous fait apparaître avec beaucoup d’humour et ce qui fait rigoler les Russes mais qui les inquiète en même temps. Le concept est très post-moderne : au premier abord, c’est un site touristique un peu kitch qui donne des informations sur le pays, mais cela n’est qu’un piège car elle n’y rassemble que les stéréotypes les plus répandus. La Russie de wowrussia.com n’a que deux villes Moscou et St Petersbourg et là-bas les ours sont lâchés en liberté dans les rues, où la vodka coule des robinets, où l’on joue les balalaïkas, où l’on mange du caviar et où les gens vivent du pétrole et du gaz.

En laissant l’humour de côté, pour obtenir cette possibilité Sotchi a du se battre car, tout au long du processus, la ville n’était pas en tête des sondages. On ne cessait d’évoquer la question de la proximité avec l’Abkhazie et la Tchétchénie, l’oppression de la liberté de la presse en Russie, et finalement que Sotchi n’était qu’un terrain nu où il faut tout bâtir de zéro pour accueillir les JO. Et pour couronner tout, les écologistes menaçaient timidement la campagne avec leurs inquiétudes sur les effets nocifs que ces constructions massives porteront sur l’environnement de Sotchi.

Malgré tous ces arguments, Sotchi a quand même gagné. C’est surtout grâce aux pouvoirs extraordinaires de Poutine, capable de charmer son public, que la ville doit sa victoire. Ce charme était entouré et renforcé par une troupe d’acteurs efficaces et une mascarade bien dirigée. Avant son discours au Guatemala, on a choisi de mener la campagne d’une façon très "ouest" : des conférences de presse régulières, une approche structurée et honnête, un site web de Sotchi très chic, pour ne citer que quelques exemples.

Mais c’est pour le Guatemala que Poutine a gardé son coup de théâtre avec l’atterrissage de l’avion Ruslana, le plus grand et le plus rapide avion-cargo du monde, qui a apporté tout le matériel pour une patinoire mobile ouverte aux habitants du Guatemala où le champion olympique de patinage artistique Eugène Pluschenko a donné une représentation. Et pour répondre à toutes les inquiétudes, le fait que Poutine possède une datcha (maison de campagne) dans la région a suffit. En observant son rôle de bon maître de maison, on avait l’impression que Poutine invitait les JO chez lui.

Ainsi Sotchi est condamnée à devenir un immense chantier pour les années à venir. Même le chef de campagne de Sotchi, Dmitry  Chernechenko dans l’entretien pour la radio indépendante russe l’Echo Moskva n’a pas hésité à rigoler que la grue serait le meilleur symbole des Jeux de 2014. Des poubelles aux pistes de ski – il faut tout installer et tout construire. Ce sont certainement les habitants de Sotchi qui s’en réjouissent le plus. Finalement la plus belle région du pays va changer de décor : les vielles constructions staliniennes ternies vont céder la place aux façades rénovées et à une nouvelle architecture plus légère dans le style des côtes maritimes. C’est Nice, la destination favorite des Russes depuis des siècles, qui est prise pour modèle à Sotchi à l’avenir. Dans le cadre de cette aspiration, le territoire qui donne sur la mer va être dégagé des bâtiments éclectiques - qui bloquent actuellement la vue fantastique - pour construire une promenade tout au longue de la plage. Grâce aux JO de 2014, les Russes pourront finalement recréer chez eux cette promenade des Anglais tellement appréciée depuis des siècles.

Ce développement à l’envergure époustouflante crée également un nombre considérable d’emplois dans la région. Hormis les multiples petits boulots qui seront ouverts grâce à la nouvelle infrastructure, les organisateurs ont lancé une campagne de recrutement parmi les étudiants de la région, inscrits en master de relations publiques, afin de veiller à la création d'une bonne image pour Sotchi. Dans le cadre du même programme de la occidentalisation de Sotchi, les policiers seront mis sous pression d’apprendre l’anglais jusqu’en 2014.

Aujourd’hui, vu l’état des relations internationales de la Russie, on ne peut pas arrêter de s’étonner sur la victoire de Sotchi, mais dans cette affaire, comme jamais, il faut savoir distinguer les couloirs des élites politiques et les attitudes du peuple. Peut-être dans sept ans la communauté internationale saura voir cette immense fracture qui existe dans le pays et apprendra à le juger d’une autre manière. Mais pour cela les Russes doivent faire un immense effort : le top départ est lancé.

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