Entretien : un réfugié palestinien en Europe

Par Daphné Girault | 2 novembre 2015

Pour citer cet article : Daphné Girault, “Entretien : un réfugié palestinien en Europe”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 2 novembre 2015, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1932, consulté le 23 octobre 2017

Nedal Ahmed est avocat. Il est Palestinien. En 2014, il a fui Gaza et est venu trouver refuge en France. Depuis fin 2014, il est en attente de la décision de l'OFPRA. Il a accepté un entretien avec Nouvelle Europe afin de débattre de la question des réfugiés en Europe en illustrant son point de vue par son expérience personnelle.

Nouvelle Europe : Que signifie venir se réfugier en France ? 

Nedal Ahmed : Tout d’abord, je n’ai pas choisi de venir en France. Un passeur m’a permis de venir jusqu’ici. C’est en fait la seule possibilité que j’avais pour fuir la guerre. Si j’avais eu le choix, je serais peut être allé en Allemagne ou en Suède car j’y ai des amis. Au début, j’ai été aidé par la Croix rouge, puis par France Terre d’Asile après avoir obtenu l’autorisation de rester sur le territoire français. J’ai eu la chance d’avoir un lieu où me loger alors que beaucoup d’autres ne pouvaient, faute de place, être logés dans un foyer. J’en connais qui ont dû dormir pendant un ou deux mois dans la rue ou à l’aéroport. En France, les conditions d’intégration sont difficiles : les points positifs sont que des organisations nous prennent en charge. J’ai une chambre de 7m² dans un foyer et reçois 180 euros par mois et les transports en communs sont à 75% réduits. On apprend aussi les bases du français.  Les points négatifs sont qu’au début, alors qu’on ne parle pas du tout français, on doit faire les démarches administratives tout seul et on est très mal reçu. Les foyers sont bondés et éloignés de Paris, dans des endroits où la criminalité est assez élevée. C’est important parce qu’en attendant la décision de l’OFPRA, on n’a pas le droit de travailler, moi par exemple j’attends depuis un an déjà. Les cours de français restent très basiques « je voudrais du pain s’il vous plait », et on est placé dans des endroits où personne ne parle français.  Du coup, un réfugié a beaucoup de chance de tomber dans la criminalité, il suffit de rencontrer les mauvaises personnes. Le plus dur est d’attendre sans pouvoir rien faire. C’est épuisant psychologiquement. J’aimerais avoir une formation, suivre des cours, faire quelque chose, n’importe quoi pour pouvoir apprendre bien le français et avancer.

Nouvelle Europe : Vous vivez en Europe depuis plus d’un an, votre vision de l’intégration a-t-elle changé ?

Nedal Ahmed : Oui, ma vision a beaucoup changé. Passés les premiers mois difficiles où j’ai fait beaucoup d’effort pour apprendre le français et m’intégrer, je me rends compte qu’on ne veut pas nous intégrer. Rien n’est fait pour nous aider. Pas de vrai cours de langue, pas de formations, pas de rencontre avec des Français à part avec des fonctionnaires qui nous renvoient à notre statut d’étranger. Il n’y a pas de prise en compte humaine individuelle, on est un numéro. Il faut comprendre que beaucoup de réfugiés du Moyen-Orient sont des gens diplômés ou des commerçants. Avant la guerre on avait une certaine considération sociale. Ce sont des gens ouverts, ayant des capacités intellectuelles et possédant un capital. Ceux qui n’ont pas cette ouverture d’esprit ou les moyens ne veulent pas fuir en Europe, ils vont au Liban, en Jordanie ou en Turquie. Ici je connais des médecins, des avocats, des architectes ou des hommes d’affaires, qui une fois autorisés à rester en France, travaillent dans des cuisines, ou comme intérimaires dans le bâtiment parce qu’ils ont besoin d’un travail mais ce n’est pas leur vocation. Et c’est considéré comme normal. Etre diplômé de Damas ou du Caire n’a ici aucune valeur. Sept ans d’études au Moyen-Orient équivaut tout juste au bac français.  C’est une perception assez dégradante. Les valeurs d’égalité, de liberté et de fraternité sont des valeurs d’humanité que je partage. Mais en tant que réfugié, on ne les voit pas s’appliquer. Au tout début, on n’a pas d’aide financière, les transports ne sont pas réduits, mais on doit se rendre à des rendez-vous administratifs. Alors on fraude, on est contrôlé et on passe au tribunal. Alors que je n’ai pas encore officiellement le droit d’asile, j’ai déjà été condamné deux fois pour fraude. Pour un avocat, avouez que c’est ironique ! Dans d’autres pays comme les Pays-Bas, la Belgique, l’Allemagne ou la Suède, des cours intensifs (6h par jours) sont proposés, on a une assistance pour les démarches où l’on peut tout faire par poste informatique. En Allemagne, il est question d’autoriser les réfugiés à travailler comme intérimaires. C’est beaucoup plus intelligent. Je ne comprends pas que la France n’adopte pas de mesures plus efficaces. Bien sûr cela a un coût, mais la criminalité poussée par une non-intégration coûte beaucoup plus cher.

Nouvelle Europe : Le président du Parlement européen Martin Schulz souhaite une répartition des réfugiés dans l’ensemble des pays de l’Union européenne, ainsi qu’une harmonisation des procédures d’intégration. Qu’en pensez-vous ?

Nedal Ahmed : Cela va à l’encontre de l’accord de Dublin mais tant qu’on ne sépare pas les familles, je trouve que c’est une très bonne idée. A la condition que chaque pays joue le jeu. Si les conditions et les procédures d’intégration étaient uniformisées, cela éviterait que certains pays intègrent mieux que d’autres. En France, il faut des preuves physiques évidentes qu’on a vécu la guerre pour pouvoir être accepté comme réfugié politique. Moi, par exemple je n’ai aucune séquelle physique, alors que j’ai failli mourir un certain nombre de fois. Quant aux séquelles psychologiques, elles ne sont pas du tout prises en comptes. Je ne vais pas me couper un bras ! Tous les pays européens ne fonctionnent pas comme ça, alors si l’Union européenne instaure une procédure commune, je suis pour. 

Nouvelle Europe : Certaines personnes pensent que l’Europe ne peut accueillir plus de réfugiés. Quel est votre avis ?

Nedal Ahmed : Ce n’est pas la place qui manque en Europe, c’est le manque de cœur. Et puis je ne comprends pas bien, on ne vient pas faire du tourisme, ce n’est pas par caprice qu’on vient ici. On cherche juste à vivre dignement en paix. Les pays arabes dans la grande majorité sont en guerre ou ne respectent pas les droits de l’Homme, alors lorsqu’on a les moyens, on vient en Europe. Seul un faible pourcentage vient ici, des millions vont se réfugier dans les pays limitrophes. Et puis je considère que l’Europe et les Etats Unis ont une part de responsabilité dans ce qui se passe actuellement. Cela ne veut pas dire que je considère avoir le droit d’être accepté, mais je considère comme un devoir ne serait-ce qu’humain de ne pas laisser des milliers de personnes mourir sous les bombes. Enfin, cette vision revient à nous considérer exclusivement comme un poids. Les réfugiés ne sont pas tous des enfants. Comme je l’ai dit, la grande majorité des réfugiés du Moyen-Orient venue en Europe sont issus de milieux moyens ou aisés. Qu’on leur donne de vraies possibilités d’apprendre la langue et de travailler et ils participeront à l’économie du pays où ils sont. Vous savez, vivre à rien faire des allocations familiales, c’est dégradant. La dignité d’un homme passe par la reconnaissance sociale, donc beaucoup par le travail. J’ai perdu mon pays, ma vie là-bas, mon travail à cause de la guerre, évidement que je veux reconstruire ça dans le pays qui m’accueille et contribuer à ce qu’il se porte bien. Un réfugié est à court terme, un coût, mais à long terme, je suis persuadé qu’il apportera beaucoup.

Nouvelle Europe : Que répondriez-vous à ceux qui perçoivent les réfugiés comme une potentielle menace pour la stabilité polico-économique ainsi que pour l’identité culturelle de l’Europe ?

Nedal Ahmed : Je leur dirais qu’ils manquent gravement d’humanité. On n’est pas sur la même échelle : la vie humaine n’a pas à être comparée à un travail. Les médias ont tendance à relayer l’idée qu’on va prendre le travail des gens. Pourquoi ne pas croire qu’un jour, c’est moi qui donnerais du travail ?  On vient en Europe pour avoir un avenir, pour participer à ce que l’économie du pays se porte bien, pas pour le piller !  La guerre - beaucoup d’entre nous savent ce que c’est. Un réfugié ne vient pas en Europe pour déstabiliser le pays où il souhaite vivre en paix. Cette idée en France, est je crois, liée au fait que les contentieux dûs à la guerre d’Algérie ne sont pas réglés. En ce qui concerne l’identité culturelle, je pense bien sûr que beaucoup de réfugiés qui viennent avec leur culture et leur tradition ne vont pas en changer d’un seul coup. Mais tous ceux que je connais sont disposés à vivre selon la loi du pays qui les accueille et c’est le comportement qui compte. Je suis assez choqué de voir qu’un chrétien du Moyen-Orient est mieux perçu qu’un musulman de la même région. Nous avons la même culture. Quant à l’idée qu’un musulman va forcément venir avec trois femmes et 12 enfants, c’est un préjugé imbécile. Chez nous c’est permis mais extrêmement rare. Et puis nous venons de lieux avec une histoire incroyable. On n’a pas toujours été en guerre ! Ici beaucoup de personnes souffrent d’inégalité, d’indifférence et d’une matérialité superficielle omniprésente. Les réfugiés du Moyen-Orient, qu’ils soient croyants ou non, peuvent apporter une certaine spiritualité, une générosité, une solidarité et du respect. La possession matérielle en Europe est très importante. C’est bien mais cela crée beaucoup de frustration, il y a des valeurs plus nobles dont les gens manquent. Ici encore, les médias jouent un rôle important. J’entends parfois « vous n’êtes pas un arabe comme les autres ». Je crois qu’ils s’aperçoivent simplement que l’on ne correspond pas à l’image transmise par les médias. Alors au lieu de remettre en question la perception commune de l’ « Arabe », ils me déclarent différent.


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