Entretien avec Juliette Dumas: de l'occidentalisation des moeurs dans l'Empire ottoman

Par Gizem Ozturk Erdem | 7 décembre 2012

Pour citer cet article : Gizem Ozturk Erdem, “Entretien avec Juliette Dumas: de l'occidentalisation des moeurs dans l'Empire ottoman”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 7 décembre 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1602, consulté le 14 novembre 2018

Dans le contexte de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, plusieurs débats sur l’identité turque se font de plus en plus vifs. S’interroger sur l’identité européenne de la Turquie, c'est revenir aux racines de l’Empire ottoman. Michel Rocard et Olivier Ferrand écrivent "L’Empire Ottoman assure la continuité avec l’Empire d’Orient, il en est le légataire universel : au plan politique, avec la subordination du religieux au politique (le "césaro-papisme"); aux plans culturel, musical, gastronomique, d’essence néobyzantine." Mais qu'en est-il de la place des femmes? Une continuité peut-elle également être observée avec l'Empire d'Orient? Jusqu'à quel point la question féminine s'est-elle occidentalisée ?

Entretien avec Juliette Dumas

Juliette Dumas (Boursière BAM à l'IFEA) est une chercheuse spécialisée sur l’histoire ottomane. Sa thèse de doctorat s'intitule : "Les perles de nacre du sultanat. Les princesses ottomanes (mi-XVe –mi-XVIIIe siècle)" effectuée à l'EHESS sous la direction de Gilles Veinstein. Elle est responsable de l'axe de recherche "Femmes et genre" et membre de celui "Institutions et pratiques judiciaires" du pôle Etudes historiques ottomanes de l'IFEA. 

La femme ottomane est dessinée à travers les récits des voyageurs européens du XIXe siècle. Vers le milieu du siècle, l’Empire était dans une période de transition. Flaubert  écrivait alors: "Ô Orient, où es-tu? Il ne sera bientôt plus que dans le soleil. À Constantinople, la plupart des hommes sont habillés à l’européenne. Quant aux femmes, il pense que dans peu de temps elles ressembleront à leurs sœurs européennes […] elles imiteront leurs maris qui se font habiller à l’européenne, portant des bottes et des redingotes!" Comment pourriez-vous expliquer cette occidentalisation des moeurs dans l’Empire ottoman? Et quelle place accorder à la femme de cette époque ?

Il est toujours très difficile de parler de "la place de la femme" dans une société: il n’existe pas une femme, mais une multitude de femmes pour lesquelles les situations varient fortement selon le statut, la communauté, la classe sociale, l’éducation, le caractère propre et bien d’autres données sociologiques ou psychologiques. L’Empire ottoman, ancêtre de la Turquie républicaine, présente une situation extrêmement complexe: son histoire s’étendant sur plus de six siècles, il a connu des changements politiques, sociaux, culturels et même religieux profonds. Par ailleurs, il s’agit d’un Empire très vaste: l’Egypte, le Yémen, l’Anatolie, la Grèce, les Balkans et bien d’autres ont tous fait partie de ce vaste ensemble qu’est l’Empire ottoman. Pour parler des femmes dans l’Empire ottoman, il convient donc de s’interroger sur celles musulmanes (groupe qui lui-même peut être divisé en sous-catégories) et celles non-musulmanes (juives, catholiques, orthodoxes, arméniennes, etc.). De même, selon les régions, la condition féminine présentait des tendances très variées: l’Egypte, par exemple, proposait un système très différent de celui de l’Anatolie, et la situation des femmes en Anatolie ne saurait être comparée à celle d’Istanbul. On pourrait démultiplier les choses à l’infini, avec le rapport villes-campagnes, classes défavorisées-aisées, etc. Comme toujours, en histoire, la situation est complexe.

En ce qui concerne la femme musulmane, elle est soumise aux préceptes islamiques: comme dans les sociétés occidentales de l’époque moderne, la femme est inférieure à l’homme, qui se voit placé à la tête de la famille. Toutefois, les femmes musulmanes sont libres de disposer de leur argent à leur guise, sans que l’homme n’ait aucun droit de regard dessus, encore moins de contrôle – à moins que sa femme ne l’y autorise, bien entendu. Les préceptes maritaux sont également plus cléments au regard des femmes: le divorce n’est pas interdit, et bien que les hommes aient de plus grandes facilités pour l’obtenir - il leur suffit de répéter une même phrase trois fois - les femmes peuvent en être initiatrices.

Mais rentrons dans des questions plus litigieuses: le port du voile par exemple. Ibn Battuta, voyageur arabe du 15e siècle, note avec surprise dans ses récits le fait que les femmes ne portent pas de voile et se promènent librement dans les rues. Le port du voile fut progressivement imposé comme fait social: à la fin du 15e et tout au long du 16e siècle, les directives législatives et religieuses invitent les femmes de condition à se voiler et à rester dans leurs demeures plutôt que de sortir. Le voile et la réclusion étaient donc un signe de statut. Les femmes qui sont dans les rues sont celles qui sont obligées de sortir: soit elles n’ont pas d’esclaves ou d’employés à leur service auprès de qui déléguer les tâches quotidiennes, soient elles sont obligées d’aller travailler. Et l’on sera encore plus surpris de lire les plaintes régulières des hautes personnalités religieuses, tout au long des 17e, 18e et 19e siècles, contre l’emploi de voiles toujours plus transparents et la préciosité des tissus. Les réglementations ont beau faire et beau dire: leur répétition régulière prouve bien qu’elles n’étaient pas suivies.

Quant au travail féminin, c’est une question bien complexe qui nécessiterait encore de nombreuses recherches. Les femmes travaillaient, produisaient, commerçaient, échangeaient. Bref, il y avait bien une activité féminine: le problème est qu’elle est difficile à repérer dans la documentation historique. La mise en place de la séparation des sphères masculines et féminines complique en effet beaucoup le travail des historiens: les réseaux féminins sont généralement les moins bien connus, ceux dont on ne parle pas, pour la bonne raison que ceux qui rédigent la documentation écrite (utilisée par les historiens) sont généralement des hommes: leur méconnaissance, voire leur misogynie proclamée, en font de très mauvaises sources.

A partir du 18e siècle, et de façon beaucoup plus visible au 19e siècle, l’Empire ottoman entre dans une phase d’occidentalisation: surtout/essentiellement politique, cette occidentalisation touche également les mœurs et pratiques sociales. Les hommes abandonnent le turban et les costumes traditionnels pour porter les redingotes à l’européenne. Les femmes elles-mêmes suivent le mouvement: ce sont d’abord les tissus, que l’on fait venir de Paris ou des autres capitales, puis les coupes vestimentaires, qui suivent les modes venues d’Europe – avec un décalage obligatoire du fait de l’éloignement. Mais ce sont aussi toutes les nouveautés mécaniques et découvertes qui fascinent les Ottomans: la montgolfière par exemple, qui donna lieu à un spectacle spécialement préparé pour le mariage d’une princesse ottomane. L’occidentalisation des mœurs va plus loin que l’aspect vestimentaire: elle s’installe aussi dans les repas et les meubles. Les caricatures et journaux s’empressent de souligner ce fait, avec des images montrant la nouvelle famille ottomane: fini le sofa et les repas sans couvert ; désormais, la famille mange assise à une table, avec un service à l’européenne. Jusque dans la démographie, les Ottomans suivent les Européens, avec un nombre d’enfants par femme qui suit les courbes françaises.

Il y a plusieurs raisons à ce phénomène: les Ottomans sont, de très longue date, tournés vers l’Europe. Et dès le 17e siècle, quand les Européens commencent à récupérer du terrain contre les Ottomans et à montrer leur supériorité militaire, puis avec l’arrivée des grandes découvertes technologiques et le développement des idées des Lumières, ils suscitent l’intérêt des Ottomans, qui tentent d’une façon quasi désespérée de suivre le mouvement et d’appliquer ces nouveautés à leur propre société – avec tous les problèmes que cela a pu entraîner. Plus tard, dans la seconde moitié du 19e siècle, il faut aussi compter sur l’influence et l’image positive de l’exemple des familles non-musulmanes, notamment les Juifs et les Arméniens. Ceux-ci ont développé des écoles, y compris pour filles, de bon niveau, qui attirent très vite les filles des grandes familles musulmanes. Ces dernières sont ainsi éduquées sur un modèle non traditionnel, qu’elles tendent à reproduire par la suite. Enfin, il faut noter le phénomène d’embourgeoisement de la société ottomane: un embourgeoisement à l’européenne, qui invite les filles à jouer du piano et les hommes à s’essayer à la peinture, par exemple. Faut-il rappeler qu’à la fin de l’Empire ottoman et au début de la République, les élites et classes aisées de la société ottomane puis turque parlaient couramment le français, détrôné ensuite par l’anglais?

L’occidentalisation de la société est donc un phénomène qui remonte loin dans l’histoire ottomane. Mais il est aussi et surtout un phénomène limité dans l’espace: seules les classes les plus aisées sont concernées, et – plus significatif encore – il ne touche que les grandes villes de l’Ouest: la capitale de l’Empire (avant d’être supplantée par Ankara), Istanbul; Selanik; Izmir. Bref, les villes en contact direct avec la culture européenne (forte présence d’Occidentaux) et qui comptent parmi les plus développées de l’Empire. Inutile de dire que l’Anatolie est très largement absente de tout ce phénomène et conserve, pour l’essentiel, les fonctionnements propres à la société ottomano-musulmane traditionnelle que nous avons dépeinte plus haut.

Pour aller plus loin 

Sur nouvelle Europe

À lire

Publications de Juliette Dumas 

Ouvrage collectif

  • Hommes et femmes bâtisseurs. Traditions et stratégies dans le monde oriental et occidental, Picard / Campisano / IFEA, Paris / Rome / Istanbul, 2013 (avec Sabine Frommel).  

Articles dans des revues à comité de relecture

  • “Müste’men Dealing with the Ottoman Justice: Role and Strategy of the Ambassador”, Oriente Moderno, en cours de publication.
  • “Des esclaves pour époux… Réflexion sur les stratégies matrimoniales de la dynastie ottomane”, Clio, Histoire, femmes et sociétés 34 (2011): 255-275.

Sur Internet

Source photo: © Juliette Dumas.

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