Entre Bruxelles et Moscou: les Etats du Partenariat Oriental

Par Claire Dilé | 13 octobre 2013

Pour citer cet article : Claire Dilé, “Entre Bruxelles et Moscou: les Etats du Partenariat Oriental”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 13 octobre 2013, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1744, consulté le 25 mai 2017

Ce moment de l'aube ou du crépuscule où il ne fait pas encore assez jour pour distinguer un chien d'un loup : voilà en quelque sorte la situation dans laquelle se trouvent les voisins orientaux de l'Union européenne, à savoir l'Ukraine, la Moldavie, la Géorgie, l'Azerbaïdjan et l'Arménie. À mi-chemin entre un rapprochement européen et un resserrement des liens avec le grand frère russe.   

Embargo sur les bonbons ukrainiens et le vin moldave  

A deux mois du sommet de Vilnius, qui doit faire le bilan du partenariat oriental, la presse européenne a fait état de nombreuses pressions exercées par la Russie sur les pays du Caucase.

C'est ainsi qu'au cours de l'été, Moscou a décrété un embargo sur les importations de confiseries ukrainiennes et celles de vins moldaves. Des restrictions commerciales clairement interprétées à Bruxelles comme des mesures de représailles à l'annonce de la signature par l'Ukraine et par la Moldavie d'Accords de Libre Échange Complets et Approfondis, c’est à dire des accords qui ne se résument pas à de simples libéralisations tarifaires mais qui visent à davantage de convergences réglementaires  dans des domaines variés comme les droits de propriété intellectuelle, les règles de concurrence, les normes sanitaires et les services financiers.

Si l'Ukraine et la Moldavie semblent tenir bon dans leur volonté d'approfondir leur coopération commerciale avec Bruxelles, l'Arménie a d'ores et déjà annoncé qu'elle rejoindrait l'Union économique eurasienne, composée de la Russie, du Belarus et du Kazakhstan. Cette alliance met en place une union douanière entre ces différents membres, ce qui neutralise toute négociation future d'un accord commercial pour l'un d'entre eux, puisqu'en effet les réductions tarifaires doivent être négociées en bloc. Ainsi la Turquie, qui est incluse dans l'Union douanière avec l'Union européenne "bénéficie" sans y prendre part des réductions tarifaires des accords commerciaux conclus par l'Union.

En ce sens, comme l'ont déclaré les ministres des Affaires étrangères suédois, Carl Bildt, et slovaque, Miroslav Lajcak, l'accord d'association avec l'Arménie n'est plus d'actualité, en raison de son incompatibilité avec une Union douanière.

Ainsi, le projet russe d'Union douanière instituant un jeu à "somme nulle" entre les accords d'association européens et la communauté économique eurasienne russe, les Européens parent au plus pressé pour que l'Ukraine et la Moldavie ratifient en bonne et due forme les accords d'associations au prochain sommet de Vilnius. 

Comme l’a observé le député européen polonais Jacek Saryusz-Wolski, responsable du rapport sur le renforcement de la politique européenne de voisinage dans sa dimension orientale, le texte devrait être présenté le 23 octobre en session plénière du Parlement européen : De manière paradoxale, la pression russe sur les pays du partenariat a augmenté leur détermination à tendre énergiquement vers des conclusions positives au sommet de Vilnius, et a augmenté la détermination de l'UE à les soutenir ». Par exemple, en réaction à l’attitude russe, les européens ont pris la décision d’ouvrir entièrement leur marché aux vins moldaves.

Monsieur Saryusz-Wolski ajoute que l’UE devrait prendre des mesures de représailles envers la Russie du type de "l'enquête sur l'abus de position dominante de Gazprom sur le marché européen ou bien penser à un embargo sur la vodka russe."

Une relation russo-européenne à double tranchant  

La perspective du sommet de Vilnius ravive la rivalité entre Moscou et Bruxelles, en mettant en jeu leur voisinage proche, que les deux puissances souhaiteraient façonner à leur image. En plus des restrictions commerciales à l'encontre des États du Caucase, la Russie a fermé son marché aux produits laitiers en provenance de Lituanie et des États baltes.

La Russie et l'Union européenne ont pourtant tissé des liens commerciaux très forts, l'Union étant le premier partenaire de la Russie ainsi que le premier investisseur dans le pays. A l'inverse, la communauté européenne est un gros importateur de gaz russe. Ainsi, plus de 90% des exportations russes vers l'UE ont trait au secteur énergétique. 

Si dans le cadre de l'accord de partenariat et de coopération qui les unit l'UE et la Russie entretiennent un dialogue régulier, leur relation progresse en réalité assez difficilement. Les négociations pour un accord renforcé UE-Russie sont interminables et rendent compte de réelles différences de fond sur des sujets clés comme le commerce ou l'énergie.

De fait, le mode de fonctionnement russe demeure assez éloigné de la culture politique et économique européenne ; la Russie se présentant davantage comme une "démocratie souveraine", gouvernée de façon centralisée et reposant sur une économie administrée.  Ainsi, elle se situe bien loin du mode de gouvernance et de prise de décision européen, sans compter que cette relation demeure émaillée par de nombreux différends politiques, concernant le respect des droits de l'Homme ou l'exercice de la démocratie en Russie, qui donnent lieu à de nombreuses condamnations de la part des décideurs européens et institutions communautaires.  Récemment, le  Parlement européen a condamné les pressions russes à l'égard des États voisins, et le leader du groupe des libéraux au Parlement européen, Guy Verhofstadt, a appelé à boycotter les prochains Jeux Olympiques d'hiver de Sochi en Russie en protestation contre les violations aux droits de l'Homme et des personnes LGBT. 

Sur un plan purement commercial, l'accession en août 2012 de la Russie à l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) contraint Moscou à se conformer à un ensemble de règles acceptées par l'ensemble des États membres de l'organisation, contribuant à une harmonisation de la législation russe avec celle de l'OMC. De plus, en rejoignant l'organisation, la Russie accepte de se soumettre au mécanisme de règlement des différends de l'OMC; ce qui a notamment permis en juillet dernier à l'Union européenne de déposer une première plainte contre le pays concernant une taxe de recyclage imposée à toutes les voitures importées d'Europe.

Malgré tout, la Russie ne compte pas pour autant cesser de mettre des bâtons dans les roues à ses partenaires commerciaux. Avec une croissance de l'ordre de 4% au cours des quatre dernières années, elle a sa place bien acquise au sein du groupe des émergents, ce qui lui permet de tenir tête à ces partenaires sur certains sujets clés, au premier rang desquels celui de l'énergie. 

Les réactions en chaîne

Elles pourraient ici s'appliquer aux relations internationales contemporaines, où la signature d'un accord de libre-échange à Washington ou une intervention militaire à Damas ne manqueraient pas de provoquer un changement de cap au Kremlin, et une certaine redéfinition des rapports de force internationaux.

Ainsi, il s'agit pour Moscou de placer ses pions et de s'assurer de continuer de peser dans le jeu international. La participation à des instances internationales des plus influentes telles que le G20 ou l'OMC lui permette de se normaliser sur la scène internationale, tout en influençant les règles du jeu de l'intérieur.

Sur le dossier syrien, le Kremlin a montré qu'il pouvait être décisif, puisque le rôle de Moscou fut la clé de voûte de l'accord sur la mise sous surveillance et le démantèlement des armes chimiques, conclu à Genève entre les anciens "deux grands".

Face à cette réaffirmation de la Russie sur la scène internationale, l'Union se doit de mener son jeu avec finesse. L'UE a la chance mais aussi la faiblesse de se composer de pays qui ont fait partie de l'ancien giron soviétique. Ceux-ci connaissent donc bien le mode de fonctionnement du grand voisin oriental de l'UE, mais dans le même temps, leur relation avec Moscou est teintée d'une certaine ambivalence, liée à un passé historique qui continue de peser sur les cultures politiques et diplomatiques des pays est-européens.  

Ainsi, dans le cadre de leur politique de voisinage, qui constitue l'une des priorités de la politique étrangère de l'Union pour les années à venir, les Européens devront faire preuve de talents d'équilibristes. D'une part, il leur faudra  ne pas s'aliéner le Kremlin, dans les mesure où la Russie est le grand voisin frontalier de l'UE, et qu'il en va de l'intérêt de l'un comme de l'autre de conserver de relations de bon voisinage. D'autre part, l'Union devra continuer d'exercer, de manière discrète et à travers la signature d'accords, son pouvoir d'attraction sur son voisinage, caractéristique de sa politique étrangère d'exportation des normes et des valeurs européennes.

Ainsi, l'attention portée par la Commission et le Service Européen d'Action Extérieur (SEAE) aux voisins de l'Europe est essentielle pour que l'UE continue de façonner un environnement international qui lui ressemble et avec lequel elle puisse développer relations et échanges. Dans cette optique, l'après sommet de Vilnius et la mise en œuvre des accords sera un vrai test de la politique de voisinage de l'Union. Il en sera également un pour ces États tiraillés entre les pôles d'influences russe et européen. Ces derniers, s'ils s'en sortent bien, pourraient aussi habilement tirer parti de la rivalité qui oppose Bruxelles et Moscou, et les renvoyer dos à dos dans le but d'obtenir des concessions en matière commerciale, politique et de libéralisation de visas. Si cela devait être le cas, le principe de "conditionnalité" au cœur de la politique de voisinage de l'UE prendrait du plomb dans l'aile. À voir donc si la libération de Iulia Timochenko continuera d'être une condition sine qua none pour l'UE au paraphe de l'accord d'association avec l'Ukraine.  

Aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Dossier d'Octobre 2013

Philippe Perchoc, "L’Europe aime-t-elle la Russie autant que la Russie aime l’Europe ?", 14 août 2012

Lena Morozova-Friha, "Guerre du gaz à l'est: l'UE, un médiateur efficace?", 5 mars 2013

Sur Internet

Site internet de la Présidence lituanienne

"L'Arménie tiraillée entre la Russie et l'Europe", France 24, 18 septembre 2013

"Arménie", Agence Europe, 11 septembre 2013

"Russie : l'ADLE appelle les leaders de l'UE à boycotter les JO de Sochi", Agence Europe, 1er octobre 2013.

"Commerce : premier recours européen à l'OMC contre la Russie", Agence Europe, 10 juillet 2013.

Jakub Iwaniuk, "Eastern partnership : final straight ahead of Vilnius summit" Europolitics, le 2 octobre 2013

"Russia takes aim at Lithuania's dairy imports ahead of Vilnius summit", Euractiv.fr, 7 octobre 2013

Laure Delcour, "Union européenne-Russie : les enjeux d’un partenariat stratégique", Les Echos, 17 novembre 2009

"PIB Russie : + 4,2% en 2011 (Poutine)", Le Figaro le 20 avril 2011.

François D'Alençon, "Syrie : les principaux points de l'accord", Blog Vues du monde, La Croix, 14 septembre 2013

Stefan Füle, "European Neighbourhood Policy: Priorities and directions for change", speech (SPEECH/13/661) at the annual conference of Polish ambassadors, in Warsaw, Poland, 25 July 2013

Source Photo: Flickr

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